Première partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La poésie, disais-je, vit du désir, qui est élan vers la vérité, la beauté, la justice, le bonheur, ou, si vous voulez, vers le magnifique Inconnu, leur cîme commune. Cîme inatteingible. Donc déception perpétuelle.1
(1) Dans un bon ouvrage sur l'hérédité romantique dans la littérature contemporaine, M. L. Estève distinguait naguère entre les variétés de la tristesse dont je parle plus haut. Sa classification me semble un peu artificielle, et plus simple serait de ramener le mal romantique, le mal de René, à ce désir tapi au fond des poètes depuis cent cinquante ans, depuis que la rêverie leur apporta l'inquiétude. Elle leur en apporta dans la mesure même où, à leur sensibilité se mêla, comme chez le reste des hommes, un peu plus d'intellectualisme, d'esprit critique, d'interrogations. C'est surtout depuis le XVIIIe siècle qu'on s'avise de juger de l'état social et de chercher une explication de l'Univers. Avant, l'on acceptait l'un davantage et l'on jouissait de l'autre comme on pouvait. De voir plus clair on souffre toujours un peu... Nostalgies de la lumière, des pays ignorés, de l'au-delà des tombes, etc... énumère M. Estève. Oui. Mais plutôt nostalgie résumée au cri de Goethe: mehr Licht! Plus de clarté! Nostalgie de pénétrer le secret des mille énigmes de la douleur, de la mort, de la vie, de tout ce qu'on ne connaît pas et qui résiste à la conquête cérébrale. C'est le pendant du désir de la conquête sentimentale, ou plutôt tout cela n'est-il pas mêlé dans une même noble avidité de « posséder ce monde? » ↩
Le poète est un cœur ailé en essor vers le rêve. Le poète est un être de souffrance, et d'autant plus endolori par la vie et la pensée que d'elles il exige davantage, il exige plus qu'elles ne peuvent donner. Le poète n'est pas toujours, est rarement même un sage. Les sages n'ont pas cette ardeur divine et tragique; ils philosophent davantage; ils se rognent les ailes. Le poète s'enivre un peu comme l'alouette; il sent et palpite plus qu'il ne raisonne; il va parfois plus haut que le sage, mais il plane moins dans la sérénité. Le désir, son désir superbe et torturant, contient fatalement un germe de mélancolie. René - René de Chateaubriand - est le type du poète désirant beaucoup, désirant éperdûment, et qui en demeure à jamais meurtri.
Chez lui, le désir s'élançait vers cette idéalisation créée personnellement et à son usage, et qu'il appelait la Sylphide. On en a souri à tort, dit quelque part M. de Voguë. On y a voulu voir un exercice de style. C'était mal le connaître. Cette chimère si poétique, bien digne de lui, et qui symbolise admirablement le désir, fut tout autre chose qu'une invention littéraire: ce fut une idée extrêmement vivante, plus réelle que les femmes qui plièrent délicieusement sous son étreinte amoureuse et qui n'en étaient que l'incarnation. La Sylphide le possédait, fantôme toujours présent, et il faut lire attentivement le curieux chapitre des Mémoires intitulé: «Révélation sur le mystère de ma vie » On trouve là une des clés qui ouvrent la sésame derrière laquelle s'étend le labyrinthe de son génie (les génies ont tous à leur âme cette porte secrète). Chateaubriand a passe son existence a poursuivre sa Sylphide afin de la tenir à pleins bras, de la baiser à pleine bouche. Sylphide qui tour à tour fut la Femme, le Pouvoir, la Gloire, la Réussite littéraire, - qui sait, la Religion peut-être aussi. Sylphide toujours glissante aux mains du chasseur et qui, de ne la capter jamais en éprouvait une lassitude, et ce spleen qu'on appela justement « le mal de René... »
Etreindre la Sylphide! Pour aimer Chateaubriand selon cette formule explicative, je n'ai qu'à me reporter aux enchantements de ma jeunesse pensive. Aux heures surtout où, vers ma quinzième année, comme le Maître en Bretagne, je laissais galoper ma rêverie parmi les sites de la Franche-Comté, pays de mes pères... Ah! les très doux, les très lointains souvenirs! Il y a là-bas, entre autres buts charmants de promenade, une rivelette qui, d'affluent en affluent, roule jusqu'à la Saône. J'ai retrouvé des pages jaunies où ma main plus ardente qu'expérimentée jeta au retour d'un vagabondage sur ses bords l'émotion naïve du moment. Et sous la prose je reconstitue le poème enchanteur. Poème qui tous nous berça: suivre, suivre le ruisseau qui sous les feuillées clapote et court en musique sur les cailloux; suivre l'onde jusqu'à d'autres cours d'eau, jusqu'à la grande rivière, jusqu'au fleuve et jusqu'à la mer; et puis, s'embarquer, cingler vers des îles d'or, des féeries pittoresques comme on en lit dans l'histoire de Sindbab-le-Marin. Ah! fuir, là-bas, là-bas...
Là-bas! ce jour-là c'était pour moi l'inconnu des paysages lointains. Un autre jour, plus tard, ce sera, toujours pour moi, l'inconnu du monde étoilé. Plus tard ce sera l'inconnu de l'amour, de la fortune littéraire, de l'énigme du Monde, des abîmes de l'âme... Sylphides, sylphides!.... Ah! comme je te comprends, René, mon frère!…..
Etreindre sa chimère! Vous souvenez-vous de cette toile d'Henri-Martin précisément intitulé: «A chacun sa chimère»? Le peintre y montrait des hommes, des femmes, foule aux yeux fous, les bras désespérément tendus vers les différents et hallucinants espoirs qui nous hantent. Ce sont là des poètes, de malheureux poètes ne songeant d'ailleurs point à traduire leur angoisse. L'artiste, lui, s'exprime, et, je le répète, presque toujours en mélancolie, car il ressent plus vivement la désillusion: Chateaubriand est un de ceux qui ont à coup sûr le plus pathétiquement crié aux quatre vents l'infinie tristesse de serrer les deux bras sur le Vide1.
(1) Sobrement, quasi plaisamment, Jules Lemaître le dit aussi en se reportant au passage des Mémoires relatif au siège de Thionville où fut blessé l'écrivain: « Je ne pense pas, écrit-il, que jamais personne ait plus clairement senti l'ironie et la folie des choses, l'envers des grands sentiments et des grands desseins, la misère des coulisses de l'Histoire, et tour à tour mieux connu la joyeuse absurdité de tout, plus joui d'être vidé de toute croyance, et raillié plus sinistrement, que le chevalier de Chateaubriand devant Thionville ». J'ajoute: Je ne crois pas qu'un esprit arrivé à ce point de scepticisme ait pu jamais faire une volte-face aussi complète qu'on a pu le croire en faveur de croyances qui eussent alors pris chez lui le nom de crédulité. ↩
IV
Certains médecins ont une curieuse manie: l'étude pathologique des génies. Ils fouillent au scalpel ces cerveaux héroïques. Ils auscultent ces poitrines où bat un cœur surhumain. Ils né cherchent, ne veulent que des causes physiques aux effets les plus sublimes. Celui-ci avait les poumons faibles: d'où sa grande sensibilité; celui-là une lésion cardiaque: d'où son angoisse philosophique; celui-là une affection de l'encéphale: d'où ses erreurs par amnésie; celui-là de l'entérite chronique qui affaiblissait sa puissance de style ou de logique. Rousseau fut une des proies très chères de ces physiologues de la Littérature, et naguère Huysmans n'était-il pas uniquement jugé sur sa dyspepsie?
Quelques-uns de nos savants négateurs de toute action purement psychique ont même assimilé le génie à un genre de folie, ce qui flatte singulièrement les imbéciles bien constitués. Ils emploient un mot lourd de mystère: névrose, ou névropathie. Lombroso va plus loin et prononce celui d'épilepsie. Au bref, les génies seraient tous atteints nécessairement d'une tare quelconque, et la norme n'existerait que chez le vulgaire; le médiocre seul se porterait bien. Ce n'est guère flatteur pour l'Humanité dont il faut pourtant avouer qu'en effet la majorité, composée de gens se portant à peu près bien se compose également de gens très quelconques. Mais tout aussi logiquement ne pourrait-on soutenir un système contraire, et déclarer que c'est l'ensemble des humains qui récèle à profusion des faiblesses organiques, que seule une élite est normale et consciente, où s'engendre un petit nombre d'êtres exceptionnels, encore plus sains d'esprit: les génies? Cette thèse a ses partisans. Et nous n'en sommes point, certes, à une théorie près!
Max Nordau voit peut-être plus juste en estimant que la masse est typique et l'élite individuelle; c'est-à-dire que la majorité se contente de remplir les fonctions de l'espèce, facilement transmissibles par l'hérédité, qu'une minorité seule, plus riche en force vitale, est capable d'originalité, que le génie, dans cette minorité se présente comme une exception réalisant davantage encore une activité, propre et indépendante, de l'habitude organisée. C'est par là qu'il apporterait de la nouveauté parmi la banalité ambiante. Le talent, lui, lot du reste de l'élite, se contente d'accomplir mieux les activités ordinaires de la masse. Le génie semblerait donc avoir un développement organique supérieur à celui du talent, a fortiori supérieur à celui de la masse uniquement typique. Il accomplirait d'une façon extraordinaire les activités diverses de tous les centres nerveux, ou pour le moins il reposerait sur le développement particulier de l'un de ces centres. Il deviendrait un Milon de Crotone intellectuel, un surhomme au sens le plus noble du mot, et justifierait les adjectifs littéraires et gonflés à l'apparence, de titanique, de colossal, de géant, appliqués à sa personnalité vraiment formidable au regard de celles qui l'entourent. Son jugement, sa volonté seraient de nature perfectionnée. Son intuition s'expliquerait lorsqu'elle va jusqu'à la prophétie. Tel un bel épi haut et lourd de grains jaillit de la moisson moutonnante.
Toutefois, il sied de ne pas faire fi de certaines considérations physiologiques, si l'on n'a pas le droit de tout y rapporter du phénomène qui nous occupe. On pourra donc s'enquérir de ce qu'ont dit, de Chateaubriand, à ce point de vue, le Dr. Masouin, le Dr. Evariste Michel ou le Dr. Potiquet, encore qu'ils n'aient pas dit grand'chose. J. Bourdeau et le Dr. Cabanes, en des aperçus plus sérieux, nous offrent une meilleure matière à discussion. Ils permettent de penser que René recélait « une tristesse physique, véritablement maladive » et par consequent organique, spéciale, tenant de famille. Son père, un taciturne, lui transmit certainement des germes d'hypocondrie. Notons que les quatre premiers-nés du vieux corsaire périrent d'un épanchement de sang au cerveau, que Lucile, probablement atteinte d'hystérie, mourut quasi-folle. Un peu de morbidesse, à coup sûr, errait aux veines de René. Mais quoi, faut-il faire découler de ces mêmes faits toute la psychologie du grand écrivain? Ce serait abuser de la Science.
Chateaubriand est né triste. Soit. Cette tristesse congénitale fut accentuée par l'atmosphère où se déroula son enfance: atmosphère de solitude, atmosphère bretonne, atmosphère océane. Il l'a avoué en toute cincérité, et je ne crois pas ici de sa part à une «attitude.) Cette tristesse, cet ennui ‚constatés mille fois dans ses lettres, ses conversations, ses livres, se sont joints à ce vague-à-l'âme qu'il a révélé, et qu'on fut si sot de singer par la suite (il s'est plaint des pullulants Renés grouillant sur son œuvre) étant donné que c'était chez lui une disposition personnelle. Ou plutôt, cette volupté sentimentale qui s'épuise à se contempler n'était qu'une forme de sa mélancolie; et ce tempérament nostalgique, plein du frémissement divin des poètes, devait, je l'ai plus haut indiqué, aboutir au Désir, au désir de posséder l'impossédable.
Maladie, peut-être, donc, la Mélancolie du Désir chez René. Mais maladie sacrée! Le mot est de lui. Flamme qui partout l'enveloppait. Obsession qui voulant bondir sans cesse vers les astres d'idéal, et retombant sur la terre morne, engendrait un redoublement de peine. Ardeur orageuse, rappelant celle de la mouette blanche qui crie et bat de l'aile au bord de la tempête. Tourment sublime qui ne l'empêcha nullement de vivre en beauté, ni de nous donner un fécond enseignement, de rester en définitive un exemple très sain de très noble passion.
Aimons donc ce grand tendre et ce grand triste. Il est une des faces de la Beauté si souvent douloureuse en sa splendeur consolante.