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L'Enchanteur 1768—1848
Du nouveau sur J. Joubert Mlle de Fontanes

Livre quatrième

Mlle de Fontanes

Du nouveau sur J. Joubert · 11 min de lecture · p. 397–406 · chapitre 28 sur 48

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Garnier, 1900, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

I. Publication des Œuvres de Fontanes : - lettres inédites de Chateaubriand, Villemain, Sainte-Beuve, Roger, Laborie, Ballanche à Mme la comtesse Christine de Fontanes. - Indélicatesse de Sainte-Beuve. - Protestation de la fille de Fontanes et lettres de Mme Lenormant. - Colère et méchancetés du critique. II. INCIDENCE. Autre indiscrétion de Sainte-Beuve : - Il publie et attribue aux Mémoires d'outre-tombe un texte devenu fameux. - Fausseté de l'attribution. - Qui l'a découverte, et qui s'en donne les gants? - Solution du problème littéraire - « De la gloire pour me faire aimer. » - Deux codicilles de Chateaubriand. - Ses volontés testamentaires n'ont pas été remplies. - Le dernier secrétaire intente un procès à la société, propriétaire des Mémoires. - Fac-similé décisif. - Du nouveau, à propos de Mme de Mouchy : - je la découvre dans les poésies, dans les articles et dans les ouvrages de Chateaubriand. - Pourquoi rappelle-t-il si souvent le souvenir de Mme de Mouchy? - Après l'indiscrétion, le cancan.

III. Protection délicate de Fontanes. - Reconnaissance de Villemain. - Lettres à Mme de Fontanes. - Il prend la défense de Fontanes, contre Chateaubriand, croit-il, - et c'est contre une parole de Mme de Chateaubriand. - La preuve.

IV. Correspondance de Mme Lenormant et de la comtesse Christine. - Guizot, protégé de Fontanes, protège sa fille. - Pension tardive. - Lettres du docteur Dufresne à Mme Lenormant. - Les enchères. - Un dernier mot sur M'le de Fontanes et Mme Lenormant.

Des lettres qui vont suivre, une pensée se dégage, vive et personnelle ; l'intérêt littéraire en est considérable. Au lendemain du deuil, cette pensée s'empara fortement de MIle de Fontanes et domina toutes les autres, jusqu'à la complète réalisation : publier les œuvres de son père, et, pour que le monument fût durable, associer au nom de Fontanes le nom glorieux et fraternel de Chateaubriand.

Encouragée, prévenue même par l'illustre écrivain, c'est à lui que s'adressait la prière de sa piété filiale ; elle la renouvelait de temps en temps, unie à la prière de sa mère. Gloire incontestée de la France littéraire, Chateaubriand ajoutait à ses titres anciens des titres nouveaux. L'influence de ses écrits politiques était immense. Pour la louange ou pour le blâme, son nom revenait sur toutes les lèvres, dans toutes les feuilles. Le jour où des intrigues misérables le précipitèrent des hautes régions du pouvoir qu'il venait d'illustrer, bien loin de perdre en prestige, il montait dans l'opinion, si je l'osais dire, astre rayonnant et conducteur.

S'il voulait bien consentir à être l'éditeur ou l'introducteur du poète, comme en d'autres temps. Fontanes avait été son panégyriste et son protecteur, la cause serait gagnée à jamais. Ainsi pensait Mile de Fontanes. Et que de droits n'avait-elle pas à la complaisance de Chateaubriand !

Sans plus parler de la reconnaissance due à son père, n'était-elle pas, « la fille de son meilleur ami », lui-même se plaisait à le lui écrire ; il lui témoignait une bien particulière et presque paternelle affection; il l'appelait « ma fille », « ma fille Christine » : à peine revenu de l'exil et rayé de la liste des émigrés, il avait signé son acte de naissance ; il s'intéressait à son avenir et la voulait marier. Aux charmes des vieux souvenirs et aux graces tout aimables de la jeunesse s'unissaient, en M'le de Fontanes, les avantages d'une brillante éducation joints aux attraits d'une belle et vive intelligence. Un juge incomparable, en matière d'esprit et de société, M. Villemain, écrivait ce mot explicite que nous retrouverons dans une lettre de 1858 : « L'expression de votre piété filiale m'a rappelé, si j'ose le dire, l'esprit et l'âme dont vous avez hérite. »

A notre point de vue, le fait important, l'unique fait saillant dans la vie de Mlle de Fontanes, fut donc la publication des œuvres de son père : œuvres très douces à lire, encore aujourd'hui, et intéressantes à étudier en ce qu'elles marquent, avec des nuances délicates, la transition de l'école dite classique à l'école dite romantique. Après Fontanes, voici venir les grands lyriques contemporains : Lamartine, Hugo, et les autres poètes de la Pléiade, - sans oublier Sainte-Beuve1.

(1) Voir ce que dit M. Brunetière sur Sinte-Beuve poète dans l'Évolution de la poésie lyrique en France. La dixième leçon intitulée « Œuvre poétique de Sainte-Beuve » est des plus suggestives, et, je crois, toute nouvelle. En voici la conclusion : « Dans une Histoire de la poésie lyrique au XIX" siècle, on pourrait presque passer Sainte-Beuve sous silence, ou du moins il suffirait de l'avoir nommé ; mais l'Evolution du genre, c'est autre chose , et j'espère vous avoir montré la réelle importance des Consolations et de Joseph Delorme... Telle est l'une des lois les plus certaines de l'histoire de l'art, que les grands maîtres, les Lamartine et les Hugo, si toute une littérature s'enrichit de leurs chefs-d'œuvre, ne sont pas cependant de vrais « maîtres » puisqu'ils ne suscitent guère que des exagérateurs ou des caricaturistes de leur propre génie; mais ceux dont on profite, ceux qui font vraiment école, ce sont ceux qui ont eu plus d'idées ou de pressentiments qu'ils n'ont laissé de chefs-d'œuvre, qui ont eu plus d'intentions qu'ils n'en ont réalisé - et c'a été précisément le cas de Sainte-Beuve. Il eut vraiment l'âme d'un poète. servie ou plutôt desservie et trahie par les organes d'un critique et d'un prosateur. » ↩

Les lettres qui suivent se rattachent à ce fait littéraire : elles nous racontent, avec l'attrait de l'inédit, les diverses phases de l'entreprise, le part des uns et des autres, et ce que furent les relations de chacun avec MIle de Fontanes.

Chateaubriand est ministre des affaires étrangères. Il écrit :

Paris, le 26 juin 1823.

Je n'ai point répondu à Mme de Fontanes, parce que je n'avois rien de sûr à lui mander. Aujourd'hui je lui annonce que M. Le D'huy est nommé élève consul, comme elle le désirait. Je suis désolé de n'avoir pu obtenir plus tôt cette nomination, mais ce n'est pas ma faute, et elle verra que je ne manque ni de souvenir ni de parole.

Je lui offre un million d'hommages, ainsi qu'à Me de Fontanes.

Chateaubriand1

(1) Original autographe sans suscription. [A MIle Christine de Fontanes]. ↩

Chateaubriand était moins en retard que ne le ferait supposer son aimable politesse. M. Le D'huy, frère de Mile Mathilde, n'avait alors que dix-neuf ans. L'entrée dans le monde littéraire et dans le journalisme lui fut ménagée et facilitée par l'illustre protecteur qui ne cessa, en considération de MIle de Fontanes, de lui accorder son appui.

M. Le D'huy collabora à divers journaux légitimistes, notamment à la Quotidienne et à l'Union, où ses articles spirituels étaient fort goûtés.

Voici un petit billet de quatre lignes. Si court soit-il, il est tout aimable et fait honneur, plus qu'une page éloquente, à l'homme qui l'a tracé, à l'homme de cœur qu'était Chateaubriand avec ses vrais amis :

21 juillet 1823. La Borie, Mademoiselle, vous porte dans le moment même le billet. Vous n'écrivez point au ministre, ni moi à M'le de Fontanes, mais à la fille de mon meilleur ami.

Mille hommages,

Ch.1.

(1) Suscription : Me de Fontanes, - Original autographe. ↩

Ce que l'illustre écrivain devait plus tard demander pour son œuvre de prédilection, les Mémoires d'outre-tombe, et ce que malheureusement il ne put obtenir, puisque l'œuvre posthume fut a donnée par lambeaux i, c'est cela même qu'il demande pour les discours et les poésies de Fontanes. Il traite et tranche la question de mode et d'opportunité comme pour soi. On lira bientôt ce mot explicite et sincère : «'Tout ce que je pourrai faire pour la gloire de Fontanes me semblera fait pour la mienne. » Il disait vrai, et dans un double sens ; car sa fidélité au souvenir de Fontanes, de Joubert et de ses autres amis, entre pour une partdans sa vraie gloire.

Paris, ce 7 novembre 1823.

J'ai reçu notre trésor, Madame. Je n'ai pu avoir l'honneur de vous répondre plus tôt, parce que j'étois absent. Je pense qu'il ne faudroit imprimer ce qui reste de cet excellent homme que quand tout seroit revu et préparé pour ne pas le donner par lambeaux. La chose dont je veux m'occuper aussitôt que j'aurai un moment à moi, c'est de la notice de sa vie. Mais pour cela il me faut encore quelques matériaux ; pourrez-vous me les procurer ? Recevez, Madame, la nouvelle assurance de mon vieil attachement, avec mes remercîmens et mes hommages.

Chateaubriand1

(1) Original autographe sans suscription. ↩

Dimanche 19.

Mille pardons, Madame ; le 25, j'aurai l'honneur de dîner avec vous. Je ne puis vous dire quand, avant ce jour, il me sera possible de vous voir, étant accablé d'affaires.

Mes hommages à vous et Mlle de Fontanes.

Chateaubriand2

(2) Original autographe sans suscription, ↩

Le 6 juin 1824, le Roi le chasse du ministère où il vient de s'illustrer en remettant la France à son rang et l'Angleterre à sa place. Il répond aussitôt à l'outrage, et recommence les combats d'opposition qu'il mènera avec une furie et une vigueur sans secondes. Il n'y eut de trêve que de la mort de Louis XVIII au sacre de Charles X. « Il resta dans l'arène », dit-il, et n'en sortit que victorieux, en 1828, après avoir abattu Villèle.

Mais quelle vie de travail incessant et fiévreux. Ajoutez aux articles des Débats et aux brochures politiques, la revision et la publication de ses Œuvres complètes. Nommé à l'ambassade de Rome, il quitte Paris pour aller au poste de la ville éternelle, le 16 septembre 1828. Pendant ces quatre années si remplies et si agitées, les œuvres de Fontanes ne pouvaient qu'être négligées. Mais aussitôt affranchi du labeur quotidien, la question est reprise, et il semble bien que l'initiative soit venue de Chateaubriand. Il écrit à la veuve de son ami :

24 mars 1828.

Puisque vous l'exigez, Madame, j'aurai donc l'honneur de vous attendre jeudi prochain 27 à deux heures.

Obéissance et respectueux hommages.

Chateaubriand1

(1) Original autographe, sans suscription. ↩

Rome, ce 15 décembre 1828.

Vous avez raison, Madame, je n'avais pas bien calculé les embarras de ma position, et encore moins ceux de ma mauvaise santé. Sans matériaux, sans renseignements, il me seroit impossible de tracer ici quelques lignes qui fussent dignes de la mémoire de mon ami. Je vais bientôt demander un congé pour le printemps ; alors je verrai ma fille Christine ; et tout ce que je pourrai faire pour la gloire de Fontanes me semblera fait pour la mienne.

M. de Ganay est un excellent jeune homme auquel je suis tout dévoue.

Mille tendres hommages à Christine et à sa mère.

Chateaubriand2 :

(2) Original autographe, sans suscription ; une tache d'encre rend quelque peu douteuse la date du jour et du mois. ↩

1er juillet 1829.

Je vais partir pour les Pyrénées, et si ma fille Christine veut me donner quelques matériaux et que je ne sois pas trop souffrant, j'essaierai cette douzaine de pages qui ne suffiront pas à mon amitié. Je lui offre un million de tendres hommages.

Ch.3.

(3) Original autographe, sans suscription. ↩

Lundi 13 juillet 1829. Je suis bien honteux d'avoir tant tardé à vous répondre. Je pars ; je n'ai pas un seul moment à moi ; il seroit à vous. Envoyez-moi tout ce que voudrez : mais comment puis-je travailler en courant les chemins ? Enfin je suis à vos ordres, et recevez mon tendre et respectueux hommage (*).

Il part pour Cauterets. Les eaux lui font grand bien. O miracle ! En même temps que les douleurs coutumières, le fameux ennui, l'invincible ennui a disparu. Il est tout à la joie. Trop court fut le répit. A la nomination du funeste prince de Polignac, l'ambassadeur de Rome rentre précipitamment à Paris et donne sa démission.

(4) Original autographe, sans suscription.

« l reprit à pied, par le boulevard des Invalides, le chemin de son infirmerie, pauvre blessé qu'il était. » « Grâce à Dieu, a-t-il écrit dans ses Mémoires, je n'ai jamais eu besoin qu'on me donnât des conseils d'honneur ; ma vie a été une vie de sacrifices qui ne m'ont jamais été commandés par personne ; en fait de devoirs, j'ai l'esprit primesautier. Les chutes me sont des ruines ; car je ne possède rien que des dettes que je contracte dans des places où je ne demeure pas assez de temps pour les payer ; de sorte que, toutes les fois que je me retire, je suis réduit à travailler aux gages d'un libraire. » Le libraire, à qui les Œuvres complètes avaient été cédées, fit faillite et frustra le noble et vaillant auteur du fruit de son travail. La ruine devait être consommée par la révolution qu'il avait trop prévue - et peut-être trop favorisée.

A la date de la lettre suivante, il est en prison. MIle de Fontanes a supplié la grande amie, Mme Récamier, de la tenir au courant des épreuves que subit l'illustre victime du gouvernement de juillet. C'est Ballanche qui répond :

Madame, Mme Récamier a reçu la lettre que vous lui avez fait l'honneur de lui écrire. Vous avez bien jugé qu'il lui serait difficile de vous répondre aussi promptement que vous l'eussiez désiré. C'est pourquoi elle me charge de vous donner les nouvelles qui vous intéressent si vivement et à si juste titre; et je me hâte de le faire en peu de mots.

Nous espérons que M. de Chateaubriand sortira aujourd'hui ou demain. Sa santé n'a point souffert ; il était aussi bien que possible. M. le Préfet de police lui a donné une petite chambre qui dépend de ses propres appartements, au point qu'il faut traverser son salon pour arriver dans la chambre de M. de Chateaubriand, et les fenêtres de l'illustre prisonnier donnent sur le jardin de la Préfecture. Mais ce qui nous donnait une inquiétude réelle, c'est la santé de Mme de Chateaubriand, qui était déjà fort mauvaise.

Mme Récamier a été fort troublée. Enfin nous espérons que tout ceci va finir. Les journaux vous ont instruite de tous les détails de cette malheureuse affaire, qui a donné à M. de Chateaubriand l'occasion de manifester une fois de plus son beau caractère, et au public, de manifester tout l'intérêt qu'il porte à une de nos gloires.

Vous avez très bien jugé, Madame, en pensant que M. de Chateaubriand ne pouvait être compromis. Il parle et agit à la face du soleil; il n'a jamais rien de caché ni pour ses amis, ni pour ceux qui ne sont pas ses amis.

On croit être sûr que M. de Chateaubriand sortira aujourd'hui même, ou demain.

Me Récamier me charge, Madame, de vous transmettre l'expression de ses sentiments ; et j'espère que vous voudrez bien me permettre d'y joindre celle des miens, que je vous prie d'agréer.

J'ai l'honneur d'être, Madame, votre très humble et très obéissant serviteur.