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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand Chapitre I. Silhouette de Saint-Malo. - Ses grands hommes : leur audace. - Armand de Chateaubriand : audace et fidélité. Autrefois, les armements à Saint-Malo. - Leur prospérité

Chapitre I. Silhouette de Saint-Malo. - Ses grands hommes : leur audace. - Armand de Chateaubriand : audace et fidélité. Autrefois, les armements à Saint-Malo. - Leur prospérité

Armand de Chateaubriand · 20 min de lecture · p. 3–30 · chapitre 2 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Principaux armateurs malouins.

Comment la famille Chateaubriand vint se fixer, à Saint-Malo, pour faire des armements. - Le manoir des Touches, berceau de la famille ; la seigneurie de la Villeneuve.

François de Chateaubriand : ses deux fils, René et Pierre. La maison d'armements de René et de Pierre de Chateaubriand.

Mariage de Pierre de Chateaubriand, avec MIle Marie Brignon de Lehen (12 février 1760). - Naissance d'Armand (15 mars 1768). - Naissance de son cousin, François-René (4 septembre 1768). - Leur petite enfance.

Fortune faite. - Liquidation de la maison d'armements. - Combourg et le Val de l'Arguenon.

Lorsque, à marée haute, la fière silhouette de Saint-Malo - la cité-corsaire - s'estompe dans la brume perlée des soirs, on dirait un mystérieux vaisseau de pierre dont la proue tournée vers le large n'attend que le lever de la brise pour s'élancer à la conquête de nouvelles aventures.

Ce vaisseau de granit - archaïque joyau du radieux pays que la civilisation balnéaire a baptisé du symbolique vocable : la Côte d'Emeraude - se glorifie d'une prestigieuse histoire, dont maints feuillets ressemblent à de légendaires épopées, à de superbes chansons de geste.

En effet, ce sont ses enfants, rudes routiers de la mer, dont les frêles barques découvrirent les Iles Malouines.

Il fut le berceau du Christophe Colomb de la France: Jacques Cartier. Il fut celui de son Régulus : Porcon de la Barbinais, et celui d'André Desilles, cet autre chevalier d'Assas, que l'histoire appelle le héros de Nancy.

Il donna aussi le jour à l'infortuné rival de Dupleix, Mahé de la Bourdonnais, cet aventureux colonisateur qui dota la mère-patrie des îles de France et Bourbon, que nos aïeux appelaient « les perles des mers ».

Les Duguay-Trouin et les Surcouf figurent dans son rôle d'équipage, et dans le domaine de la pensée ses conquêtes égalent celles qu'il remporta sur l'infini de l'Océan, puisque, dans cet ordre d'idées, les pilotes malouins se nomment : Broussais, Maupertuis, Chateaubriand, Lamennais.….

Ce qui caractérise tous ces grands hommes, valeureux chevaliers de la mer ou intrépides semeurs de conceptions nouvelles, c'est l'audace.

Mais si l'audace fut l'étoile qui guida l'humble flottille de Cartier, comme les légendaires croisières de Surcouf; si l'audace fut l'inspiratrice des thèses hardies de Broussais et du génial Félicité Lamennais ; si elle fut la cause de la rénovation littéraire dont l'auteur 'du Génie du Christianisme fut le chantre glorieux, elle fut bien plus encore la constante directrice de cet autre Malouin qui se nomme Armand de Chateaubriand. Et l'audace, chez ce dernier, fut d'autant digne d'admiration que son immuable raison d'être fut la fidélité à la foi jurée.

René, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, s'intitule : l'ami des vagues, et dit que la mer a formé le fond des tableaux dans presque toutes les scènes de sa vie.

En réalité, cette gracieuse image s'applique bien plutôt à Armand, son cousin-germain, son ami d'enfance et son frère d'armes, qui ne connut, lui, ni la gloire ni les honneurs; ne fut ni le voyageur des solitudes d'Amérique ni le pèlerin s'attardant à rêver sur les ruines de Jérusalem ; ne vécut effectivement que sur la mer et de la mer. Jusqu'à la fin, il en fut le fervent toujours fidèle, et, comme dans un drame antique, la perfide sirène finit par trahir son amant. Elle se fit son accusatrice, déposa contre lui et l'envoya à la mort.

Et l'ami des vagues tomba, loin du rivage, au pied d'un mur de banlieue, la tête fracassée par les balles de Bonaparte...

D'après la coutume de Bretagne, le commerce de mer ne dérogeait pas à la noblesse. Aussi, avant la Révolution, les premières familles de Saint-Malo s'occupaient-elles d'armements, et cette ville tenait, à ce point de vue, la tête de tous les ports de France.

Comme le raconte avec orgueil René de Chateaubriand, ses négociants faisaient des opérations assez fructueuses pour prêter trente millions à Louis XV', et vers la même époque ils

• En réalité, pur mensonge historique que, dans son amour pour sa petite patrie, l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe a contribué à accréditer, en le relatant comme authentique.

Tout simplement, le gouvernement voulut contraindre la flottille malouine, parce que le vaisseau royal l'Aimable l'avait convoyée jusqu'à Port-Louis, à verser à l'Hôtel des Monnaies les trente millions d'or qu'elle rapportait en fraude, des mers du Sud. Jusqu'à concurrence de seize millions, les Malouins durent s'exécuter. Ils ne furent donc généreux que contraints et forcés, et ce fut pour empêcher, si possible, au moins, le retour de pareilles mésaventures, étaient assez riches pour se faire subroger dans tous les privilèges de la Compagnie des Indes.

Sous Louis XVI, des noms glorieux, qui appartiennent aujourd'hui à l'histoire de France, figuraient dans la raison sociale de toutes ses importantes maisons d'armements. Ainsi, parmi les puissants négociants de Saint-Malo, il y • avait alors Robert Lamennais, dont la fortune, égalant la philanthropie, put enrayer la disette de la province'. Il y avait Marc Desilles, seigneur de Cambernon, père du héros de Nancy et de M de la Fonchais'. Il y avait Magon de Boisgaqu'ils se construisirent des cachettes dans leurs caves voûtées, gardées par des barreaux de fer forgé et de solides portes de

Et, bien souvent, depuis lors, ils remplirent leurs cachettes du précieux métal, disant dans leur langage narquoisement pittoresque : le commerce du Sud est gras.

Ce commerce de l'or, dans les mers du Sud, au xvi siècle, a été remarquablement mis en lumière par M. Dahlgren. (Voir Les voyages français à destination de la Mer du Sud, avant Bougainville, 16y8-1749, par Ë.-W. Dahlgren, directeur de la Bibliothèque nationale de Stockholm, in-8 de 150 pages, extrait des nouvelles archives des Missions scientifiques, t. XXIV. Paris, Imprimerie nationale, 1907.)

• En 1782, alors que le boisseau de blé, en raison de la disette, coûtait douze livres, le père de F'Félicité et Jean-Marie de Lamennais put s'en procurer à l'étranger quinze mille boisseaux. au prix de dix livres. Il les revendit à huit. En récompense, les Etats de Bretagne sollicitèrent pour lui des lettres de noblesse qui lui furent délivrées, à Versailles, le 12 mai 1788.

3 Compromise à tort dans la conspiration de la Rouërie, elle fut arrêtée u la Fosse-Hingant et guillotinée à Paris, à la place de sa belle-sœur qui avait fourni aux conjurés des subsides dont on lui imputa la responsabilité. Malgré les efforts de son avocat, elle se refusa stoïquement à dévoiler le fatal quiproquo.

rein, dont la délicieuse fille Elisabeth n'avait pas seulement un charme mais une dot dignes de tenter un des fils de la Maison de Savoie1. Il y avait les familles de Lehen, O'Morrogh2, White, Grew, Marion-Dufresne3, Scott4. Il y avait aussi et surtout la famille de Chateaubriand.

1 Le 21 février 1781, Elisabeth de Boisgarein épousa Louis de Savoie-Carignan, colonel-propriétaire du régiment de ce nom. Il était un habitué des fêtes superbes que l'armateur de Boisgarein donnait à son château de Suint-Coulomb, près de Saint-Malo. C'est son descendant qui est aujourd'hui roi d'Italie. ↩

2 La famille O'Morrogh, d'ancienne noblesse, était venue se fixer à Saint-Malo dans la personne d'Edmond O'Morrogh, à l'époque des troubles qui avaient divisé l'Irlande. ↩

3 Cette famille comptait parmi ses aïeux Guillaume Dufresne, qui avait découvert l'Île Maurice et en avait pris possession au nom du Roi, le 20 novembre 1714. Le 13 octobre 1771, un Marion Dufresne, parti de l'Ile de France sur le Mascarin, découvrit à son tour le groupe d'iles que plus tard le célèbre Cook nomma les iles du Prince Edouard. ↩

4 La famille Scott, à laquelle se rattache Walter Scott, le célèbre romancier, était venue se fixer à Saint-Malo i la même époque que la famille O'Morrogh, et que d'ailleurs beaucoup d'autres puissantes familles écossaises. Ainsi, la famille de Mac-Mahon. dont le nom revient souvent sur les registres de l'état civil de la ville de Saint-Malo. ↩

En temps de guerre, ces puissantes maisons armaient en course. En temps de paix, elles armaient pour Terre-Neuve et au long-cours. Elles possédaient des comptoirs sur tous les points du monde, principalement à Marseille, Cadix, l'Ile de France, Bourbon, Moka, Madagascar, Terre-Neuve... Leurs navires pêchaient la morue et la baleine, faisaient la pacotille pour Saint-Pierre, importaient des frets de sucre, de vin et de café, et exportaient surtout les grains et la toile1.

1 Ils faisaient aussi, comme nous l'avons dit, ci-dessus, en note, le commerce de l'or. Egalement, quelquefois celui du Bois d'ébène. : Le manoir des Touches, en Guitté (Côtes-du-Nord), antique berceau de la famille de Chateaubriand, est aujourd'hui converti en maison de ferme, mais a conservé son aspect imposant et vraiment seigneurial. Il se dresse entre deux longues avenues d'arbres séculaires. A l'entrée de l'une d'elles, achève de s'écrouler un superbe portail de pierre. A l'intérieur du manoir, ce sont des fenêtres percées dans de vrais murs de forteresse. De solides poutres, entrecroisées de poutrelles, soutiennent les plafonds. Les unes et les autres sont ouvragées, suivant le style des anciennes maisons nobles du pays. François de Chateaubriand tenait cette terre des Touches de son aïeule Françoise de Rosmedec, qui y mourut, le 24 décembre 1043. à l'âge soixante et onze ans. Vendu nationalement sous la Révolution, le vieux manoir des Touches appartient aujourd'hui ù M. Delorme, agriculteur. Le souvenir lointain de la noble famille qui l'habita autrefois est resté vivace dans la commune de Guitté, et la tradition locale raconte qu'un trésor, laissé par un comte de Chateaubriand, est caché dans le manoir. ↩

Toutes les belles toiles villageoises fabriquées sur les jolis métiers des tisserands d'autrefois - toiles d'Uzel, Quintin, Dinan, Lamballe... - arrivaient à Dinard, par pleines charrettes. De Dinard, qui n'était alors qu'un simple village de pécheurs, elles passaient à Saint-Malo par petits bateaux. De là, elles partaient pour l'Espagne.

Comment la famille de Chateaubriand, qui était originaire des Côtes-du-Nord, arriva-t-elle à s'occuper d'armements, à Saint-Malo?

Un mot de généalogie.

François de Chateaubriand, né le 19 février 1689, était propriétaire de deux seigneuries - les Touches² et la Villeneuve3—quand il épousa, le 27 août 1713, Pétronille Lamour de Lanjégu, dont il eut quatre fils : François-Henri ; René-Auguste; Pierre et Joseph.

René-Auguste, né au château des Touches, le 23 septembre 1718, est le père de l'écrivain.

Pierre-Anne-Marie, né au même lieu, est le père d'Armand.

François de Chateaubriand mourut, le 27 mars 1729, en son manoir de la Villeneuve, près Dinan.

Son héritage ne s'élevait qu'à cinq mille livres de rente, dorées, il est vrai, de superbes quartiers de noblesse.

François prit le titre de seigneur de la Villeneuve; René, celui de seigneur des Touches; Pierre, celui de seigneur du Plessis, et Joseph celui de seigneur du Parc.

3 Le manoir de la Villeneuve, aujourd'hui converti en maison de ferme, est situé dans lu commune de Medréac (Côtes-du-Nord). ↩

Quant aux biens, ils demeurèrent indivis1 et il fut entendu que la mère de famille verserait chaque année à ses enfants leur part contributive de revenus, conformément aux règles du partage successoral, tel qu'il était réglementé par la coutume de Bretagne.

1 Le parlage des successions immobilières de François de Chateaubriand et de Pétronille Lamour, sa veuve, ne fut effectué que le 2) décembre 1761, suivant contrat de licitation du ministère de M• Guérin, notaire, passé entre Messire François de Chateaubriand, recteur de la paroisse de Merdrignac; René-Auguste, comte de Combourg ; Messire Pierre de Chateaubriand, seigneur du Plessis, et Messire Joseph de Chateaubriand, sieur du Parc. ↩

François-Henri, le fils aîné, se trouva ainsi attributaire des deux tiers de la succession paternelle, soit 3.333 livres de rente.

Les trois autres enfants eurent le solde, soit un revenuglobal de 1.666 livres, diminué encore du préciput hors part, revenant à François, par droit d'aînesse.

Ami des belles-lettres, François-Henri, seigneur de la Villeneuve, entra dans les Ordres. Successivement, prieur de Bécherel, recteur de Launeuc et de Merdrignac, il se mit, immédiatement, dépenser en bonnes œuvres sa fortune patrimoniale. Quand il mourut, il étaitinsolvable, et ses paroissiens reconnaissants lui firent, à leurs frais, de solennelles funérailles.

Joseph, le cadet, seigneur du Parc, était un bibliophile. Il partit pour Paris, et s'enferma dans une bibliothèque, se contentant, au début de chaque année, d'adresser ses meilleurs vœux à sa mère qui lui envoyait en retour les 416 livres constituant sa part.

René et Pierre demeurèrent avec leur mère. « Alors », dit l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe1, « mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans². S'étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s'approcha du lit où elle était couchée, et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. »

1 Mémoires d'Outre-Tombe, tome 1, page 16. • D'après les Souvenirs de 180g, qu'il est très intéressunt de rapprocher des Mémoires d'Outre-Tombe, auxquels ils sont antérieurs de deux années, le père de René n'aurait eu alors que treize ans. • Dans les Souvenirs, plus précis que les Mémoires, c'est à un armateur de Saint-Malo que l'enfant fut adressé par su parente de Dinan. ↩

« Sur ce, ma grand'mère se prit à pleurer. (J'ai vingt fois entendu mon père raconter cette scène.) « René, répondit-elle, que veux-tu faire : Laboure ton champ. » - Il ne peut nous nourrir. Laissez-moi partir. - « Eh bien! dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l'enfant, en sanglotant. Le soir même, mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo³. L'aventurier orphelin fut embarqué volontaire sur une goëlette armée qui mit à la voile, quelques jours plus tard.

« La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l'honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick, par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze mille Français, commandés par le brave Breton de Bréhan, comte de Plelo, livrèrent, le 29 mai 1774, à quarante mille Moscovites, commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète fut tué, et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes d'Espagne, des voleurs l'attaquèrent et le dépouillèrent, dans la Galicie ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau, et revint au toit paternel. Son courage et son esprit d'ordre l'avaient fait connaître. Il passa aux Iles; il s'enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de la famille1. i

1 Dans les Souvenirs, le récit est bien plus simple et plus vraisemblable. Il y est dît : « Des sa premiere course, mon père fut blessé deux fois dans un de ces combats dont l'obscurité laisse au péril toute sa grandeur, et la valeur, tout son mérite. La goëlette fut prise, et mon père mené prisonnier en Angleterre; de la, il revint en france, moins riche et moins heureux que jamais. » Dans les Souvenirs, le départ aux Iles est également raconté plus simplement. a Son courage, son esprit d'ordre », dit René, en parlant de son père, « l'avaient fait connaitre; de riches colons s'intéressèrent à lui, il fut envoyé aux lles, et commença à jeter les fondements de la nouvelle fortune de la famille. » ↩

René ajoute dans ses Mémoires1, parlant toujours de son père : « Ce fut en revenant d'Amérique qu'il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa, à trente ans, le 3 juillet 1753, Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, fille de Messire Ange Annibal, comte de Bédée, seigneur de la Bouëtardais. Il s'établit avec elle, à Saint-Malo, dont ils étaient nés, l'un et l'autre, à sept ou huit lieues de distance. »

1 Mémoires d'Outre-Tombe, page 18, tome I. ↩

En réalité, cette odyssée de René-Auguste de Chateaubriand, brillamment colorée par le style charmeur de son fils, fut à peu près celle de presque tous ses concitoyens d'alors, qui même dans les familles riches s'embarquaient après leur première communion, et ne se mariaient qu'après avoir fait fortune « aux Iles ».

a Les Iles s, c'est Bourbon, et c'est surtout I'lle de France : véritables colonies de Malouins qu'avait civilisées et enrichies le génie de la Bourdonnais.

« Aux les », on débutait généralement comme commis. Ensuite, on s'installait consignataire, et on plaçait sur un navire ses premières économies. Celles-ci faisaient rapidement la boule de neige. Alors, de consignataire, on s'établissait armateur; après quoi, on réalisait son avoir, pour rentrer en France, se marier, et fonder à Saint-Malo, en même temps qu'une famille, une maison d'armements.

Après son mariage, René-Auguste de Chateaubriand s'installa dans l'hôtel de la Gicquelais', rue des Juifs, et transforma le rez-de-chaussée de cet hôtel en un comptoir d'armements.

A son négoce, il associa son frère Pierre. Celui-ci, quand son frère avait quitté le foyer maternel, avait rêvé, lui aussi, de prestigieuses aventures et du fructueux commerce des Iles. Le retour momentané de René etle récit enthousiaste de ses voyages avaient vite fait de déterminer sa vocation.

C'était décidé! Lui aussi serait marin.

Alors, la mère de famille, à la veille de rester • Cet hôtel, où naquit René de Chateaubriand, appartenait à M. Magon de Boisgarein et s'appelait, du nom de son père : hôtel de la Gicquelais.

Cet immeuble fut vendu, en 1780, à M. Dupuy-Fromy, et loué i Chenu qui le transforma en auberge.

Cette auberge était la seule de la rue, jusqu'en 1799. Ce fut cette particularité qui permit à l'historien Charles Cunat. l'ami de René, d'identifier le berceau de l'illustre Malouin que la ville de Saint-Malo ne savait plus ou placer, à l'époque des funérailles sur le Grand Bé. (Cunat, Le Grand Bé, 1850, imprimerie Hamel.) seule, dans la vieille gentilhommière bretonne, prit par la main le dernier enfant qui allait aussi la quitter pour courir le monde.

Je te le confie, avait-elle dit à René.

René n'avait jamais oublié cette solennelle recommandation.

Sil'immortel auteur du Génie du Christianisme a dessiné un délicat et charmeur pastel de sa mère, illuminée d'un beau regard « qui souriait dans l'ombre des années », il a buriné, au contraire, un portrait de son père, dont la rudesse de touche est peut-être excessive..

Rigide pour ses enfants, comme tous les Malouins de l'époque, René-Auguste n'en cachait pas moins sous sa dure écorce une flamme de touchante sensibilité qu'attisaient le respect inné du devoir et le profond sentiment de la famille. Et, cette sensibilité se manifesta, de la plus éloquente façon, dans le dévouement et la protection dont il ne se départit jamais, vis-à-vis son cadet.

C'est là, dans l'étrange figure du père de Chateaubriand, un trait méconnu qu'il importait de mettre en relief.

Les premières traces1 que nous trouvons des opérations commerciales, entreprises par les deux frères, concernent le navire la Villegénie, armé par MM. Petel et Leyritz., pour Saint-Domingue. René avait placé sur ce bateau une somme importante, et Pierre, qui s'était fait recevoir capitaine-marin, en prit le commandement.

1 Archives de l'Inscription maritime de Saint-Malo; minutes de Mme Vigour, notaire à Saint-Malo ; Cunal (ouvrage précité). ↩

La Villegénie fit une heureuse traversée, évita l'Anglais, et rentra à Saint-Malo, son port d'atta- . che, au mois de juin 1758, à l'époque où le général Marlborough venait de quitter le Clos-Poulet', après y avoir brûlé soixante vaisseaux.

Les bénéfices réalisés incitèrent René à acheter la Villegénie, et à l'armer pour son propre compte. Désormais, il est armateur.

Alors, sous le commandement de Pierre, le la Villegénie prend à nouveau la mer et revient, en 1759, à Saint-Malo, après un voyage aussi rémunérateur que le précédent.

Avec les nouveaux gains réalisés, René achète deux autres navires, et arme en course la Villegénie, dont Pierre conserve le commandement.

Devenu capitaine-corsaire, Pierre débute, dans sa nouvelle carrière, en faisant plusieurs prises, mais à son tour il se fait capturer par le vaisseau

• Pou-Alet ou Clos-Poulet, corruption des mote Plou et Alet, pays d'Alet. Jusqu'à la division de la France en départements, le Clos-Poulet embrassait Saint-Malo et ses environs.

Dinard et les autres communes de l'autre bord de la Rance formaient le Pou-D'ouvre, ou pays des eaux.

l'Antilope. Il est emmené prisonnier en Angleterre, et a la chance d'être bientôt échangé. Alors, il rentre Saint-Malo, où il séjourne jusqu'à la signature de la paix (traité de Paris, 1o février 1763)1.

1 Anciens registres paroissiaux de la cathédrale de Saint « Malo (archives municipales de cette ville). ↩

De retour à Saint-Malo, Pierre, qui, dans ses commandements successifs, avait gagné une large aisance, épousa Mi Marie-Jeanne-Thérèse Brignon de Léhen, âgée de vingt-trois ans. La bénédiction nuptiale leur fut donnée, en la cathédrale de Saint-Malo, le 12 février 1760%.

Pierre prit à l'acte de mariage le titre de chevalier et écuyer, fils de feu très haut et très puissant François de Chateaubriand, seigneur des Touches, du Plessis et des Roches.

Le père de Marie était négociant-armateur. Il avait d'importants comptoirs de toile à Cadix, la Veracruz et Carthagène, ainsi que des parts sur de nombreux navires qui faisaient le longcours et la pêche de Terre-Neuve.

Après son mariage, Pierre s'établit, dans un hôtel appartenant à M. Charles Dolley, armateur. Cet hôtel est contigu à celui qu'habitait son frère.

• Entre le retour de Pierre et le traité de Paris, René arme en course deux autres navires, le Jean-Baptiste et la Providence.

De son union, naquirent six enfants : Marie-Anne-Renée, le r juin 1761; Adélaïde-Marie-Jeanne, le 7 septembre 1762 ; Emilie-Thérèse-Rosalie, le 1er septembre 1763; Pierre-Jean-Marie-Stanislas, le 23 février 1767; Armand-Louis-Marie, le 15 mars 1768; et Modeste-Marie-Sophie, le 11 mai 1772.

Armand fut baptisé, le lendemain de sa naissance, par l'abbé Carfantan, sub-curé, à l'églisecathédrale de Saint-Malo¹.

A la cérémonie, étaient représentées toutes les familles parentes ou alliées des Chateaubriand : les Scott, Locquet-Joliff, de Léhen, O'Morrogh², Gesril du Papeu...

Six mois après ce joyeux baptême, le 4 septembre 1768, naissait, au second étage de l'hôtel de la Gicquelais, François-René, qui devait avoir une existence si intimement liée à celle de son cousin.

François-René, dans ses Mémoire d'Outre-

• Voir appendice n° 1.

* Georges-Maurice O'Morrogh, fils d'écuyer Georges et Anne Mauriette Jégou de Thermel, avait épousé Thérèse-Françoise Brignon de Láhen, sœur de la mère d'Armand de Chateaubriand.

3 La famille Gesril du Papou' originaire des Côtes-du-Nord, était alliée aux Chateaubriand par Claude-Michel du Reposoir qui, le 22 juin 1712, avait épousé Hilaire de Chateaubriand. Gesril du Papou, signataire à l'acte de baptême d'Armand, est le père de Joseph-François-Anne, le Régulus de Quiberon, né i Saint-Malo, rue des Juifs, le 23 février 1767.

Tombe, nous a conté, avec son style enchanteur, les jeux de sa première enfance, sur la Grand'- Grève de Saint-Malo, et sous sa plume reviennent surtout les noms de son cousin Armand, de Joson, de Gesril, et de la gentille Hervine Magon.

Au pied de l'Éventail, existent toujours les brise-lames sur lesquels ils allaient se percher pour braver la marée montante. Là même où l'espiègle Joson abattit, un jour, comme des moines de cartes, ses petits camarades de jeux, juchés sur les séculaires troncs de chêne ; la même où Hervine, poussée par « le chevalier » tomba dans les vagues qui roulaient à leurs pieds, les enfants de Saint-Malo renouvellent toujours les mêmes exploits.

Ils jouent sur les mêmes sables d'or, avec des pelles de bois blanc, comme Félicité et Jean de Lamennais, André Desilles, Broussais, Gesril du Papeu, René et Armand de Chateaubriand... Mais donneront-ils à leur cité natale une pareille génération de grands hommes ?

Après avoir momentanément habité, place Saint-Thomas, au premier étage de l'hôtel White, la famille de René retourna à l'hôtel de la Gicquelais, dont la jouissance lui fut cédée par M. de Boisgarein, qui alla habiter définitivement son château du Parcq, en Saint-Coulomb.

Devenu comte de Combourg1, le 3 mai 1761, le père de René continua ses armements jusqu'en 1772, de concert avec son frère et la famille de Lehen2.

1 Le père de René acquit le château de Combourg, ancien domaine de ses aïeux, du seigneur de Durfort, duc de Duras, et de Louise-Françoise Maclovie de Coëtquen, son épouse. ↩

2 Dans l'acte liquidatif de l'héritage de M « Brignon de Lében, mère, dressé le 23 novembre 1750, figurent, dans les valeurs successorales, des parts d'intérêts dans les navires Amaranthe, le Sage, le terreneuvier Saint-Victor, le Grand-Superbe, le Cerf, l'Industrie. le Joseph-Marie. Egalement dans le Saint-René, alors en voyage sur la Côte d'Ivoire et gréé par M. de Chateaubriand. Signalons aussi de nombreuses pacotilles de l'usinais. ↩

En 17743, figure, dans la liste des navires malouins, son nouveau navire le Roi de Judas, construit à Nantes en 1772, jaugeant 260 tonneaux, armé de huit canons et commandé par son frère Pierre. Le rôle d'équipage comporte 45 hommes. Le navire alla en Guinée.

3 Archives de l'Inscription maritime de Suint-Malo. ↩

En 1775, il ne lui reste que le Saint-René qu'il expédie aux Iles, sous le commandement de Benoît Giron.

Le Saint-Rene rentra au port en 1776. Alors le • comte de Chateaubriand liquida définitivement ses affaires commerciales, et se retira au château de Combourg.

A son tour, Pierre, qui lui aussi avait fait fortune, songea à devenir châtelain. Mais, à lui, le loup de mer qui avait couru tous les océans, il ne fallait pas la solitude de la lande et l'horizon borné de futaies. Il fallait la vue du grand large. Son choix s'arrêta sur le manoir du Val de l'Arguenon, dominant l'immensité et situé dans les Côtes-du-Nord, près de Guitté, séculaire berceau de la famille.