Chapitre III. Armand quitte son régiment. - Retour au Val de l'Arguenon
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Engagement dans l'armée de Condé. - Grâce à Armand, René y est accueilli. - Les deux frères d'armes. - Siège de Thionville : baptême du feu. - Premier amour : Libba la sourde-muette. - Verdun : licenciement de l'armée de Condé. - Séparation des deux cousins. - Exil à Jersey.
Au début de la Révolution, les familles nobles et les officiers de l'armée royale qui, pour émigrer en Angleterre, venaient s'embarquer sur les côtes de Saint-Malo, étaient si nombreux que certains jours leurs équipages se succédaient sans interruption sur les routes, et étaient obligés de prendre la file dans les bois de Ponthual, près Dinard'.
Armand, ayant quitté son régiment dans le courant de l'année 1790, put gagner Saint-Malo, et de là le château du Val.
Alors, en famille, se débattit cette grave question :
Armand émigrerait-il simplement à Jersey? • Dinurd-Saint-Énogat. Archives municipales.
Son serment de fidélité ne l'obligeait-il pas plutôt à traverser la France et à aller s'enrôler dans cette belle armée des Princes qui, à la frontière de l'Est, se préparait à venir délivrer le Roi et le rétablir sur le trône de France?
Puisque, dit Pierre de Chateaubriand à son fils, tu as prêté au Roi le serment de fidélité, l'honneur et le devoir t'obligent à aller rejoindre ceux qui vont combattre pour sa cause.
C'est bien mon avis ! répondit Armand. Un matin, il vêtit son costume de chasse, prit son fusil, siffla ses chiens, et, sous prétexte d'aller battre les champs, partit accompagné de quelques jeunes gens1.
1 Interrogatoire du citoyen Duplessis-Chateaubriand. Rennes, Archives départementales, 2 l. 21. ↩
Quand, au soir, la « brune de nuit » tomba sur les landes de Saint-Cast, Armand ne rentra pas au logis.
Armand avait alors toutes les superbes illusions et la fougue ardente de la jeunesse. Royaliste de race et de conviction, pénétré de sentiments profondément religieux, il emportait dans son cœur, en quittant le manoir paternel, l'ardeur d'un croisé qui serait allé à la guerre sainte.
Dans l'armée des Princes, les régiments étaient constitués par provinces, et composés pour la majeure partie des genthilshommes qui s'y enrôlaient, en qualité de simples soldats.
Armand ne sollicita aucun grade, et fut fort heureux le jour où il put endosser l'uniforme bleu de roi à retroussis d'hermine, dans le régiment du colonel breton de Goyon-Miniac.
Un jour de juillet 1792, son régiment se trouvait à Trèves, quand se présenta aux soldats qui montaient la garde, un jeune homme à l'allure distinguée et è l'expression pensive. C'était « le chevalier », tout fraîchement débarqué d'Amérique.
Bientôt, autour de celui-ci, on fit cercle, et le colloque devint fort bruyant. Est-ce qu'on avait besoin de ce retardataire? Et, tout simplement, on l'invitait, en termes vils, à retourner d'où il venait.
Profondément indigné, a le chevalier v se disposait à rebrousser chemin, lorsque, tout è coup, - quelle surprise ! - apparut Armand, en bel uniforme bleu de roi.
« Il me prit », dit René', « sous sa protection, assembla les Bretons et plaida ma cause. On me fit venir. Je m'expliquai. Je dis que j'arrivais d'Amérique, pour avoir l'honneur de servir avec mes camarades; que la campagne était ouverte,
• Tome I, page 55. Mémoires d'Outre-Tombe.
non commencée ; de sorte que j'étais encore à temps, pour le premier feu; qu'au surplus je me retirerais si on l'exigeait, mais après avoir obtenu raison d'une insulte non méritée. L'affaire s'arrangea; comme j'étais bon enfant, les rangs s'ouvrirent pour me recevoir, et je n'eus plus que l'embarras du choix. »
Pour les deux cousins, commença alors la vie de frères d'armes : partage des mèmes rêves, des mêmes fatigues, des mêmes souffrances ; partage aussi du même gîte et du même morceau de pain. René ne raconte-t-il pas dans ses Mémoires, qu'ayant été dépouillé, une nuit, de tout ce qu'il possédait, et n'ayant même plus une chemise pour se changer, il dut en emprunter une à son cousin ?
Cependant, le 1er septembre, l'armée des Princes, parvenue devant Thionville, avait pris position, des deux côtés du grand chemin conduisant à cette ville. Les huit compagnies bretonnes occupaient deux rues transversales du camp, aux abords du faubourg.
Bientôt, de maison à maison, commença la fusillade, et Armand qui prit part à l'action se battit vaillamment1. C'était pour lui le baptême du feu.
1 Page 64, tome II. Mémoires d'Outre-Tombe. ↩