Chapitre XIII. Départ de Maxime, du Boisé-Lucas (1er octobre 1808). - Gouyon-Vaurouault s'en va à Brest
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Etape « Plancoët. - Louveteau expose ses projets à Mile de la Natillais. - Enthousiasme de la bonne demoiselle. - Louveteau arrive à Rennes (3 octobre). - Première lettre à Terrier. - Départ en diligence. - Arrivée à Paris (5 octobre). - A l'hôtel de Tours.
Visite chez M. Laya. - Son langage virgilien. - La timide colombe. - Visite chez l'abbé Sicard, l'apôtre des sourds-muets. - L'abbé Sicard, ou Bécasseau le conspirateur. - Visite chez M. Caille.
Les embellissements de Paris racontés par Louveteau. - Ses impressions sur le peuple et la société de Paris; sur le Sénat, la guerre d'Espagne et l'impopularité des Bourbons. Evolution d'âme, sous l'empire de la peur et de l'admiration.
Louveteau fait sa profession de foi. - Un futur auditeur au Conseil d'Etat.
Retour au Boisé-Lucas. - Refus de voir Armand de Chateaubriand. - Louveteau part achever ses études de droit. - Il brûle l'étape de Plancoët. - Pauvre Louveteau !
Le I° octobre, au matin, tandis que de Gouyon-Vaurouault filait vers Brest, Maxime, fier comme Artaban, cheminait, sur sa monture, vers la bonne ville de Plancoët.
Don Quichotte n'était pas son cousin.
Quand le soir commença à tomber, Maxime se trouva en face la vieille demeure de sa tante, M » de la Natillais. Il mit pied à terre, et avec force détails, lui conta les événements. Lui, Maxime, sous le nom de guerre de Louveteau, partait pour Paris. Il était un conspirateur! Il allait combattre l'Empereur, en faveur du Roi. légitime.
Enthousiasmée, M « de la Natillais serra Louveteau sur son cœur, et l'obligea à rester chez elle la journée du lendemain qu'elle consacra à lui prodiguer les plus tendres conseils, et lui cuisiner ses meilleurs petits plats.
• Quand, à l'aube du 3, Louveteau enfourcha son cheval, Mme de la Natillais lui glissa deux louis dans la main, et, le cœur ému, suivit du regard son fier et beau neveu, jusqu'au tournant de la rue dont le pavé sonnait sous les sabots de sa monture.
Maxime arriva à Rennes, dans la soirée. La ville était dans la consternation. Dans l'après-midi, son cousin le comte de Gouyon Vaucouleurs et les autres chouans, compromis dans l'affaire de Noël Prigent, avaient été fusillés sur le Champ-de-Mars, au son de la musique, et à la grande joie de la canaille '.
• Lettres à Terrier du 6 octobre 1808. F7, 6 181. Archives nationales.
Le lendemain, en s'éveillant, Maxime écrivit à son père tous les détails de l'exécution. L'après-midi, il alla voir une revue, sur le Champ-de-Mars.
Le ž, au soir, il prit la diligence pour Paris. Il y arriva le 7 et alla se loger, à l'hôtel de Tours, rue des Vieux-Augustins.
Il débuta, dans ses fonctions de conspirateur, en allant porter à leurs destinataires les trois lettres d'Henri Larivière.
Il passa d'abord chez NI. Laya, qui était professeur au lycée Charlemagne. M. Laya éconduisit Louveteau, avec un petit discours tout virgilien.
Encore tout secoué de la tourmente révolution‹ naire, il était heureux de se trouver enfin au port. Désormais, il n'avait plus qu'un rêve : consacrer ses jours paisibles à la culture des belles-lettres et au bonheur de la jeune femme à laquelle depuis deux ans il avait uni sa destinée. A aucun prix, il ne voulait donc plus s'occuper de politique.
En termes fort plaisants, Maxime relata aussitôt à Terrier le résultat de sa visite, comparant Laya à la colombe fugitive qui vient d'échapper aux serres du vautour, et tremble encore au fond de son nid douillet, en se souvenant du péril passé1.
1 Lettres à Terrier du 6 oct. 1808. F7, 6481. Archives nationales. ↩
Chez l'abbé Sicard, l'apôtre des sourds-muets, alors très répandu dans la haute société, l'accueil fut plus encourageant. Il consentit à correspondre, sous le sobriquet de Bécasseau.
Caille, lui aussi, accueillit cordialement Maxime, et tout en lui déclarant qu'il n'y avait actuellement rien à faire en faveur des Bourbons, il consentit, pour être agréable à son ami Larivière, à entretenir une correspondance. Mais, précisa-t-il, cette correspondance sera seulement verbale car « l'œil de la police est si perçant qu'on n'en peut lier autrement, sans se compromettre' . »
Ayant ainsi accompli la première partie de sa mission, Maxime se disposa à en exécuter, très consciencieusement, la seconde qui avait pour lui mille attraits.
Devant rendre compte à Terrier des embellissement faits par l'Empereur, il alla se promener, et dès le 6 octobre analysa ainsi ses premières impressions':
« On travaille à un pont nouveau qui commence à la place des Invalides et doit aboutir à la rive opposée. On édifie la galerie des Tuileries, au nord, parallèlement à celle qui borde la Seine, et on va par ce moyen marier le Louvre aux Tui-Ibidem.
* F7, 6 481. Archives nationales.
leries, ce qui formera du tout le plus beau palais de l'Europe.
« Un Arc de Triomphe est élevé à la gloire de l'Empereur, au milieu de la place du Carrousel, soutenu par des colonnes de marbre, et dont la coupole sera surmontée d'un char de triomphe, monument dressé en l'honneur de ses victoires. Une colonne très élevée, sur la place Vendôme, est bientôt finie, et doit porter sur son sommet le buste de Bonaparte. »
Ses impressions sur l'état d'esprit des Parisiens sont très joliment saisies sur le vif'.
« Pendant mon séjour dans la capitale », écrit-il à Terrier « e n'ai fait que courir les restaurants, les cafés, les spectacles, les tabagies, et les groupes qui se forment particulièrement aux Tuileries, afin d'avoir des renseignements certains sur la façon de penser actuelle des Parisiens. Ce n'est que dans les groupes des Tuileries, composés pour la plupart de gens du peuple, que l'on peut démêler à peu près la façon de penser des hommes de leur classe, et avoir des aperçus sur la façon dont ils envisagent les affaires. Ces groupes m'ont l'air d'être entretenus par le gouvernement pour connaître d'abord l'esprit du peuple, et ensuite pour le monter sur le
• 1re liasse, 11° pièce.
ton qui convient. En effet, dans chacune de ces petites réunions, il se trouve un orateur de physionomie fourbe, qu'on ne peut douter être l'espion du gouvernement, et qui fait en sorte que la conversation ne tombe pas : il l'entretient pour cela sur les nouvelles du jour, et autant que possible sur l'intérêt qui nous en doit résulter.
« Les gens sages, qui s'insinuent dans les groupes, pour entendre discuter la canaille sur la politique, se taisent; mais celle qui craint peu, parce qu'elle n'a pas grand'chose à perdre, dit quelquefois franchement sa façon de penser. Partout ailleurs, on est d'une discrétiou extraordinaire, et le Parisien mange, boit, joue, va au spectacle sans mot dire, et craint partout d'avoir quelques mouchards à ses trousses.
« Le peuple va, ordinairement, le dimanche, se promener, ou au spectacle, ou dans les environs du Palais-Royal, boire de la bière et jouir des divertissements qui s'y rassemblent et qui sont à sa portée.
« Les caveaux, que peut-être vous ne connaissez pas, ne sont autre chose que les caves du duc d'Orléans. Mais on a orné ces appartements souterrains, de glaces, tapisseries, quinquets pour éclairer, et on y a rassemblé de mauvais musiciens et des femmes, afin d'attirer beaucoup de monde, de sorte qu'il y a toujours là une foule d'individus de toute espèce qui boivent, mangent, regardent, le tout facilement et assez bon marché. »
Continuant son étude psychologique du peuple parisien, en 1808, il le compare aux grenouilles de la fable qui demandaient un roi. Et il ajoute « On croirait en vérité, maintenant, au sein de Paris, être tombé en pleine Lacédémone, à cela près que si le Spartiate ne s'occupait pas beaucoup des affaires du gouvernement, c'est qu'il le voulait bien, et qu'il se plaisait à suivre, en silence et avec délice, des lois qu'il adorait au fond du cœur. »
Après avoir ainsi analysé l'âme résignée et domptée du peuple de Paris, il esquisse la physionomie de la nouvelle société qui est née de la Révolution.
« Vous ne trouveriez plus dans ce Paris », dit-il, « cette frivolité brillante qui faisait parler surtout sans penser à rien, et ce penchant qui portait chaque individu à fournir sa carrière, en la parsemant de plaisir. Ce n'est pas que, de ce côté, le goût ne soit pas à peu près le même qu'autrefois, mais on a moins aujourd'hui le moyen de le satisfaire. Les uns sont ruinés. Les autres ont perdu leurs enfants, par l'effet de la conscription; d'autres enfin jouissent du comble des faveurs et sont tourmentés par la conscience qu'ils ne les méritent pas, ou par la crainte de les perdre. C'est pourquoi, il y a ici autant de manières différentes de penser, qu'il y a de fortunes diverses, ce qui met une très grande division dans les sociétés. Cependant, il est des lieux publics oi, sans s'accoster, on se réunitassez généralement. Les spectacles et les promenades sont toujours garnis d'un très grand concours : les uns y allant pour se distraire de leurs occupations et les autres pour se soustraire à leur ennui '. »
Au sujet des rapports de Napoléon avec le Sénat, il conclut, en présence de l'homogénéité si étroite de ce dernier, qu'ont ne peut dire qu'il y ait en France deux partis. Il n'y a même pas de Sénat. Il n'y a en réalité que l'Empereur. Dans cette assemblée, seul, un Breton, Lanjuinais ose élever la voix. « Les Romains », y a-t-il dit, « méprisaientles Corses, au point de n'en pas vouloir comme esclaves ». A la suite de ce hardi langage, le bruit, inexact, se répandit que l'Empereur l'avait fait incarcérer, avec six autres sénateurs opposés à la levée supplémentaire de 8o.o00 conscrits.
Des renseignements recueillis par Maxime, sur les affaires d'Espagne, il résulte, écrit-il à
• Lettre à Terrier. Fz. 6481.
Terrier, qu'on les considère comme une atroce usurpation contre un souverain allié. Mais on estime que ce royaume sera finalement subjugué, au prix du sang de toute la jeunesse française.
L'Angleterre n'est pas aimée. On juge que c'est elle qui perpétue la guerre.
Quels sont les généraux qui passent pour être le plus opposés à Bonaparte? Aucun, répond Maxime.
Sur la grave question, résumant toutes les autres : les princes français ont-ils beaucoup de partisans, et quelle opinion se forme-t-on de l'arrivée de Louis XVIII, à Paris? il conclut aiusi :
« Les Princes sont totalement oubliés de la masse de la nation. Ils sont tombés dans un tel discrédit, que, quand même le trône redeviendrait vacant, je crois qu'il ne viendrait à l'esprit de personne qu'ils devraient l'occuper. Les papiers n'ont pas fait mention de l'arrivée de Louis XVIII en Angleterre, et le gros de la nation l'ignore1. »
1 Archives nationales. F7.6481. Lettres à Terrier et à Boisé-Lucas père. ↩
Cependant, à mesure que Maxime poursuit ses promenades, à travers les merveilles du Paris impérial, qu'il étudie l'esprit léger et brillant de sa population, qu'il se pénètre de la redoutable puissance de Napoléon ' et de l'irréalisable chimère que caressent les derniers Chouans de Jersey et de Londres, une curieuse évolution s'opère dans son esprit.
Il songe à la mélancolie de son enfance, au fond de l'humble gentilhommière ancestrale. Maintenant, les mondanités de la gentille cité de Plancoët le font sourire. La ville de Rennes, elle-même, lui apparaît combien morose et triste ! auprès de ce joyeux Paris qui, encore tout endolori de la terrible secousse révolutionnaire, se réveille avec un radieux renouveau de jeunesse et de beauté.
Et le ton de ses dernières lettres devient le reflet de son nouvel état d'âme. Il ne songe plus, certes, à plaisanter M. Laya et à le comparer à la colombe timide. Lui aussi il a peur de la serre de l'Aigle redoutable.
• Dans une de ses dernières lettres, Maxime donne cet émouvant détail sur l'implacable sévérité de Bonaparte : « Un jeune militaire ayant écrit l'autre jour à sa mère la manière dont nos troupes sont harcelées en Espagne, celle mère imprudente a eu l'indiscrétion de faire part de cette lettre imprudente à quelques personnes qu'elle regardait comme ses amis. Elle a été dénoncée aux autorités constituées, qui de suite en ont donné connaissance au colonel du jeune homme. Il a été fusillé, à la tête de son corps. On lui a permis seulement d'écrire encore à sa mère, avant son exécution. Il lui a mandé que son imprudence était la cause de sa mort et qu'au moment où elle recevrait sa lettre, il aurait subi sa sentence. Cette mère infortunée est de Redon. Cela prouve à quel point le gouvernement craint que les af'aires d'Espagne transpirent. »
Une seule de mes lettres décachetée », écrit-il à Terrier, « et nous sommes tous perdus. »
Au bout de vingt jours, il reprend la route de Rennes, d'où, très nettement, il s'explique son père et è Chateaubriand, de l'évolution qu'a subie son esprit
« Je conviens, dit-il, que les renseignements que j'ai pu recueillir seront très profitables à l'Angleterre, mais il est un frein au désir de vous être utile: c'est la délicatesse, et la mienne s'oppose à ce que je serve un gouvernement ennemi. Il est affreux de messervir sa patrie et d'être comme l'ennemi de celle qu'on doit protéger. Si l'on hait ceux qui gouvernent, on ne doit pas oublier qu'ils sont Français, pour la plupart, et qu'il est difficile d'allier la haine pour ses concitoyens avec les vertus d'un honnête homme. »
Ayant fait cette déclaration de principes, il ajoute qu'il a désormais une ambition autre que celle d'être utile à « des victimes malheureuses ». Il va solliciter du gouvernement impérial une place d'auditeur au Conseil d'État.
Alors, il prend la diligence pour Plancoët. Le 23 octobre, il arrive au Boisé-Lucas. Catégoriquement, il refuse de voir le proscrit qui continue à se morfondre « dans le cabinet attenant à la chambre de Madame ».
Après quelques heures passées au milieu des siens, il fait un paquet de ses livres de droit, et reprend le chemin de l'austère capitale bretonne.
Les cours vont reprendre. Il faut qu'il achève ses études, afin d'arriver, sans retard, au beau rêve qu'a fait miroiter dans son imagination la splendeur de la capitale.
Dans sa fébrilité, le futur auditeur au Conseil d'Etat n'a même pas songé à faire une halte à Plancoët, chez sa bonne tante M « de la Natillais, dont les petits plats sont si savoureux. Il n'a meme pas songé à passer devant la fenêtre où de grands yeux rêveurs auraient paru, attirés par le trot de son cheval, sonnant sur les pavés de la petite rue ensommeillée.
Pauvre Louveteau !
Qu'il y a loin de la coupe aux lèvres ! Qu'il y a loin de la griserie du rêve à sa vivante et effective réalité!