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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand Saint-Malo au XVIII siècle

Saint-Malo au XVIII siècle

Armand de Chateaubriand · 9 min de lecture · p. 63–72 · chapitre 8 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

grâce aux papiers que dressait le courtier interprète, Georges-Julien Vincent1.

1 Un lieutenant de la Rouërie, Georges Vincent, par J. Haize, imprimerie Haize, Saint-Servan. ↩

Ainsi, arrivèrent, à Saint-Malo, 3.600 fusils, 3 millions de poudre, 1.500 livres de plomb, et même quatre canons avec leurs affûts.

Tandis que s'effectuaient ces approvisionnements de guerre et débarquaient les nombreux émigrés désireux de prendre part au soulèvement, se succédaient sur toutes les routes des prêtres insermentés et des familles de suspects, cherchant à gagner la terre d'exil.

Ces familles emportaient avec elles leur numéraire et leur argenterie. Dès le début de 1790, cette circonstance alarma les pouvoirs publics. A différentes reprises, les municipalités intéressées en avisèrent la ville de Saint-Malo. Celle-ci demanda à l'Assemblée nationale quels moyens prendre pour enrayer cet exode des capitaux français2.

2 Saint-Malo. Archives municipales. Copie de lettres, 25 et 3ı mai 1790. ↩

En raison des mesures successivement adoptées, l'embarquement, par Saint-Malo, devint fort difficile.

Parvenus à quelque distance de la ville, les émigrés abandonnaient leurs équipages, au coin d'une route ', et se glissaient vers les grèves les plus désertes de la baie : grèves de Saint-Cast, du Guildo, de Lancieux, de la Guimorais, du Val, de Rothéneuf...

Un asile les attendait dans les « maisons de confiance » dont les cachettes, les greniers, les étables leur permettaient d'attendre, dans une sûreté relative, l'heure de l'embarquement.

Un soir, par un ciel sans lune, une mer houleuse, un guetteur posté sur la falaise apercevait un navire louvoyant avec précaution, non loin de la côte. Ce guetteur agitait une lanterne sourde, ou brûlait des amorces. Le navire répondait par un jeu de voiles, une disposition de feux, ou tout autre signe conventionnel.

Du mystérieux navire - lougre, brick ou cutter, d'assez gros tonnage, - se détachait une yole rapide, montée d'habiles rameurs. Arrivés sur la rive, ceux-ci, en hâte, déposaient souvent des armes ou des munitions, dans quelque crique de la grève.

Pendant ce temps, le guetteur était monté au village. Bientôt, de porte en porte, se chuchotait

• Beaucoup de ces voitures d'émigrés élaient volées et démolies. Les autres étaient remisées, par le soin des patrouilles, à Saint-Malo et i Saint-Servan. Elles furent vendues aux enchères, place Saint-Thomas à Saint-Malo, en exécution d'une décision du Conseil, datée du 4 juillet 1793. Archives municipales de Saint-Malo (registre des délibérations).

cette phrase cabalistique : Le courrier céleste est arrive.

Des femmes, portant dans les bras leurs enfants endormis, de vieux prêtres cassés par l'age, des jeunes filles apeurées, des hommes armés jusqu'aux dents dévalaient au long des falaises.

Quelle cruelle déception ! si le navire allait être parti, sans avoir pu les attendre.

Le danger pouvait se dresser, à chaque minute, sous la forme d'une patrouille de soldats ou d'une ronde de douaniers. Alors, le sang coulait.

Un autre danger - celui-là, inévitable - était l'embarquement dans la yole, par la nuit obscure et la mer démontée, sur un des points les plus inaccessibles de la côte. Aussi, les noyades étaient-elles fort nombreuses.

« On ne doute pas », écrivait-on le 31 mars 1793, au Comité de Défense générale, « que les émigrés entretiennent encore des relations avec l'intérieur, au moyen de fraudeurs. Ceux-ci se servent de bateaux d'une grande légèreté, difficiles à saisir, parce qu'ils connaissent tous les . rochers et se cachent dans les anses '. »

Aussi, les règlements se multipliaient. Désor-

mais, un bateau de ronde cinglera la nuit, au long des grèves. Tous les bateaux des ports de la Manche n'auront plus le droit de sortir, après le coucher du soleil'.

Un de ces fraudeurs de la guillotine, un de ces héros dont la barque providentielle reçut, sur les rivages du Clos-Poulet, le nom touchant de « Courrier céleste », fut l'Ami des vagues. Jusqu'en 1793, date à laquelle il entra officiellement dans la Correspondance des Princes, il exerça, sur son initiative privée, à titre purement humanitaire, ce sublime métier de Passeur. Il éprouvait une joie intime à venir, sur son bateau, arracher ceux que pourchassait le sinistre proconsul, aidé du Comité de Surveillance. A pleine batelée aussi, il amenait des prêtres et des chouans, ceux-là que rappelait chez eux, soit l'intérêt, soit l'affection, soit l'amour du sacrifice. C'est que, sur le sol ensanglanté de la patrie, chaque émigré avait laissé des parents âgés, des enfants, des sœurs, une fiancée... Et puis, la patrie - parce que c'est la patrie - n'a-t-elle pas toujours son mystérieux et irrésistible attrait?

Il faut admirer profondément René, quand à 1- €- de la Révolution il fait entendre, en face lé du ministre de la Marine, du 29 mai 1793, pris sur re du Conseil exécutif provisoire.

de la France étonnée, ce mélodieux chant de poésie et de foi qui s'appelle le Génie du Christianisme. Mais, dans un ordre d'idées différent, ne faut-il pas admirer autant l'aventureux et superbe Ami des vagues, le « Courrier céleste », qui sur sa barque ballottée par la tempête, véritable symbole de la tourmente révolutionnaire, ramène les prêtres émigrés, que la nostalgie de leur saint ministère incite à revenir, dans leur ancienne paroisse, exercer le culte secret.

Ce culte, merveilleusement héroïque, put ainsi se célébrer, même aux plus mauvais jours, dans les caves voûtées de la cité-corsaire, dans les taillis du bois Thomelin, sous les futaies de la Hunaudaye, et surtout dans cette cathédrale, plus belle que toutes les cathédrales du monde, qui avait pour parvis les flots agités de la mer, pour voûte le ciel chargé de nuages, pour autel l'esquif où le prêtre officiait, et pour fidèles les pêcheurs de Cancale, de Saint-Cast ou de Saint-Jacut, agenouillés dans leurs barques, que la houle inclinait au pied de l'Hostie1.

1 La messe en mer, sous la Terreur, inspira le talent du peintre malouin Louis Duveau. Son tableau, vulgarisé par la lithographie, est au musée de Rennes. ↩

A combien faut-il évaluer ceux que ce romanesque Nautonnier arracha à la prison et à la mort, de 1792 à 1796, époque à laquelle seulement se termina son splendide métier ? Il fut trop modeste pour le dire, mais un nommé Noël Préjean, qu'il va falloir bientôt mettre en scène. évalue à plus de 1.200 ceux qu'il sauva dans les mêmes conditions. Or, Préjean, d'après les documents officiels déposés aux Archives nationales, ne fut incontestablement que le continuateur de l'œuvre de Chateaubriand '.

A l'appel d'Armand de la Rouërie, la noblesse avait répondu avec enthousiasme. Dans l'état-major de la vaste conjuration bretonne*, figuraient : Grout de la Motte, ancien capitaine de vaisseau et major général de la flotte, à Brest, commandant des Chouans pour le district de

• Voir notamment le bulletin de police du 6 juillet 1808. Archives nationales AF 1v. 150 3.

Sur la conspiration de la Rouërie, voir : Lenotre, Le marquis de la Rouërie et la conjuration bretonne (1906) ; J.-M. Peigné (Antrain et ses environs) ; Un lieutenant de la Roučrie, Georges Vincent, par J. Haize, Saint-Servan, imprimerie Haize; Levot, Biographie bretonne; Casimir de la Guyomarais, Souvenirs de 1793 ou la vérité opposée au mensonge, recueil de pièces intéressantes pour l'Histoire de la Révolution (Bibliothèque nationale) ; André Dévilles, le Héros de Nancy ; E. Herpin, t90y, imprimerie Lafolje, Vannes.

Voir spécialement : Notice biographie sur Prigent par le ministre de la police, 6 juillet 1808, Archives nationales, 1 792. Rapport de Prigent. Archives nationales F7. 0480.

Saint-Malo; Victor de la Baronnais de Saint-Enogat, ainsi que son frère Malo qui avait organisé le diocèse de Dinan ; Henri Baude de la Vieuxville qui devait, le 29 mars 1796, périr en combattant dans la forêt de Ville-Cartier; du Buat', le beau-frère de Georges Vincent; le capitaine Dufour', de Saint-Coulomb; Loisel, contrôleur à Saint-Malo; François-Noël Préjean, de cette même ville, plus connu sous le nom de Prigent.

Né le 18 août 1767, Prigent était le fils d'un fruitier de Saint-Malo. Comme Armand de Chateaubriand, il avait le goût des sports. C'était un chasseur intrépide, un canotier sans rival. C'était aussi un des assidus de la principale salle d'armes de Saint-Malo, dirigée par Dournel. Il y avait connu beaucoup de jeunes gens appartenant à la noblesse du Clos-Poulet. Ainsi, André Desilles, dont le père était le trésorier de la Conjuration *.

Il avait été présenté à Armand de la Rouërie. Celui-ci l'employait à porter des ordres à ses

'* sur Loisel et du Buat, voir pièces précitées, Archives nationales.

Sur Dufour, capitaine de la Correspondance des Princes, ms u mains de M. Delarue (An train); Egalement, la Revue d'Aleth (Saint-Servan), année 1905.

• Archives nationales. AF 1v 1508. Bulletin de police dressé par Fouché (6 juillet 1808).

affiliés. Ainsi, tous les secrets du complot lui étaient connus.

Ces mêmes secrets, la Rouërie les avait confiés à Chévetel, médecin à Bazouge. Chévetel avait soigné sa femme sur son lit de mort. Depuis ce deuil, il était devenu son ami. Chévetel était un traître. Gagné à Danton, il se rendit à Paris et lui révéla, le 2 septembre 1793, toute la trame du complot, et ses ramifications avec les émigrés de Jersey et de Londres.

Après la mort tragique du marquis de la Rouërie, au château de la Guyomarais, dans la nuit du 29 au 30 janvier 1793, le traître Chévetel, qui voulait rester dans l'ombre, se fit adjoindre, par le Comité du Salut Public, un repris de justice, Lalligand-Morillon. Leur objectif était la saisie des papiers de la Conjuration et de la correspondance du comte d'Artois1. Parvenus à Fougères, le 13 février, les deux complices se dirigèrent sur Saint-Servan. Leur arrivée avait été signalée à la municipalité de Saint-Malo. Morillon lui avait même été dénoncé, comme étant le marquis de la Rouërie².

1 T...... papiers trouvés, par M. de la Guyomarais, dans la ¡uis, avaient été portés, par Saint-Pierre, le 1° février au de la Fosse-Hingant. !vélations de Prigent, après son arrestation en 1808. nales. ↩

Toujours à l'affût des nouvelles, Prigent apprit l'événement.

Aussitôt, pour donner le change, il courut chercher son fusil et ses chiens. Feignant de partir à la chasse, il prit en toute hâte la route de la Fosse-Hingant.

Chemin faisant, il rencontra Chévetel, qui montait une jument de feu le marquis.

Où donc allez-vous ? lui demanda Prigent. - A Saint-Malo, répondit Chévetel.

Tournez bride. Thomazeau et Vincent viennent d'être arrêtés. Je cours prévenir M. Desilles, pour qu'il brûle les papiers.

Sans plus en dire, Prigent continua sa route, s'arrêta chez divers conjurés, et notamment au château de Toute-Nais, près la Fosse-Hingant, où habitait la famille du Buat. A tous, en deux mots, il leurexpliqua de se tenir sur leurs gardes.

Arrivé chez Desilles, il le conjura de brûler tous les papiers. Mmes de la Fonchais et de Virel se joignirent aux instances de Prigent. Desilles finit par promettre.

Après le départ de Prigent, se présenta Chévetel. Il donna un conseil contraire. Vieux et sans volonté, Désilles se laissa convaincre.

Rentré chez lui, Prigent apprit qu'on était venu pour l'arrêter. Il courut prévenir Dournel, son maître d'armes, et deux domestiques du marquis. Il prirent la fuite du côté de Saint-Coulomb, frappèrent à la Toute-Naie, et du Buat les suivît1.

1 Rappelons qu'après la découverte du bocal qui contenait une liste de souscription en faveur des conjurés, M. et M de la Guyomaraia, Fontevieux, Pontavice, Thérèse de Molien, la Chauvinais, M=• de la Fonchais, qui se laissa héroïquement arrêter à la place de sa belle-sœur, Limoëlan, Locquet de Granville, Groult de la Motte, Vincent, domestique de la Guyomarais, furent incarcérés à Saint-Malo. Dirigés sur Paris, ils furent condamnés à mort, le 18 juin 1794. Thomazeau, et Georges Vincent, dont le nom avait élé imparpar son beau-frère du Buut, subirent le même ents de la Fosse-Hingant, survenant après la mort ›s de Nancy, ébranlèrent la raison de Marc Desilles. e ramener le calme dans son esprit, ses amis de at de le faire voyager, et s'embarquèrent avec lui e. Le navire périt corps et biens. Dans ce tragique gnit le nom héroïque de Desilles. (Saint-Malo ›lution. Silhouettes effacées. E. Herpin. Imprimerie arvan). ↩

Prigent s'inquiéta de ce qui s'était passé, à la Fosse-Hingaut, depuis son départ. On avait vu, lui dit-on, le père Desilles, agitant les bras comme un fou. Il courait vers la côte. Prigent le trouva caché dans une étable remplie de vaches. Il le traîna dehors². Aidé de ses compagnons, il mît un bateau à la mer. Une brise propice les poussait vers la côte anglaise.

Ils étaient sauvés.

Pour Armand de Chateaubriand, la fuite heureuse de Prigent était un malheur.