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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand Chapitre IX

Chapitre IX

Armand de Chateaubriand · 33 min de lecture · p. 161–195 · chapitre 29 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

La paix d'Amiens (25 mars 1802). - Rappel des émigrés. - Mesure d'exception. - Chateaubriand est compris dans la liste de proscription dressée par Fouché.

Départ pour l'exil (septembre 1802). - Impression produite à Londres par la paix d'Amiens. - Prompt mécontentement. - Les pamphlets et les journaux des émigrés.

Lettre au prince de Condé. - Existence d'Armand, à

Londres. - Ses compagnons d'exil: Bertin, Richard et de Gouyon-Vaucouleurs.

Le journal d'un exilé. - L'oubli du chagrin cherché dans la lecture. - Démarches dans les ministères. - Cherté de la vie à Londres. - Maladie et tristesse. -'Tendre affection de Gouyon-Vaucouleurs. - Espoir de retour. - Nouvelles démarches. - Nostalgic. - Espoir de guerre prochaine. - Visite au prince. - Dans le Parc du Roi. - Bertin divulgue ses sentiments, en buvant une bouteille de vin. Nouveau logement. - Seconde visite chez le prince. - Arrivée de l'ambassadeur de F'rance, à Londres. - Le prince promet toujours son appui.

Conjuration contre le Roi. - Récit d'Armand. - Pas de lettres ! - Doux reproches. - Antipathie d'Armand pour l'Angleterre. - Autre visite au prince.

Triste Chrismas. - Projet de départ pour le Canada. - Opposition de Jenny.

Fin de l'exil. - Départ de Londres (5 janvier 1803). - Pénible traversée. - Retour à Jersey. - Voyage de M=e de Chateaubriand à Saint-Malo. - Abandon définitif

de l'idée de colonisation au Canada. - En cas de guerre, la petite Jenny serait-elle prise comme otage :

Rupture de la paix d'Amiens (12 mai 1803). - La conspiration de Georges. - Proclamation de l'Empire.

Au cours de l'année 1800, Bonaparte, victorieux de l'Autriche, avait tourné ses armes contre l'Angleterre et ses deux alliés, le Portugal et la Russie.

Celte guerre, qui, au mois de décembre, avait été marquée par la Ligue des Neutres, et au mois de juillet de l'année suivante par la défaite des Anglais à Algésiras, s'était terminée, le 25 mars 1802, à trois heures du matin, par la signature de la paix d'Amiens1.

1 Thiers. La Révolution, tome III, page 416. Voir, sur la paix d'Amiens, la belle étude parut dans la Revue des Dent Mondes, le 15 septembre 1902. ↩

Aux termes du traité, l'Angleterre rendait, à la France et à ses alliés, toutes leurs colonies, sauf Ceylan et la Trinité. L'Égypte était restituée la Porte, et l'ile de Malte devait faire retour aux chevaliers de Saint-Jean. La France s'engageait à évacuer le Portugal et le royaume de Naples.

L'Angleterre acceptait le principe de la liberté des mers, et reconnaissait toutes les conquêtes de la France, ainsi que les républiques qu'elle avait fondées.

Le profit était donc pour nous. Néanmoins, le peuple anglais accueillit la paix, au cri de : Vive Bonaparte !

A l'époque où se négociait le traité d'Amiens, de nombreux Français vivaient toujours à l'étranger, aspirant plus que jamais au retour de la Monarchie.

Pour fermer une plaie toujours saignante; et éteindre un foyer d'agitation compromettant sa propre sûreté, Bonaparte résolut de faire modifier la constitution consulaire qui avait décrété l'exil perpétuel des émigrés.

L'acquisition des biens nationaux rendait spécialement délicate l'exécution de son projet.

Très habilement, il fit préparer une disposition législative qui, tout en légitimant définitivement l'acquisition des biens nationaux, décidait la restitution aux émigrés de leurs propriétés encore invendues.

Les émigrés, autorisés en masse à rentrer en France, seraient seulement soumis à la surveillance de la Haute Police. Sur l'initiative de Fouché', l'amnistie, toutefois, ne devait pas être

• La curieuse circulaire suivante, signée de l'Fouché, a été découverte par M. J. Haize, directeur de la Revue d'Aleth, dans les archives de Suint-Servan :

« Le ministre de la police générale de la République, aux administrations centrales et municipales des départements.

« Du a2 nivôse an VIII de la République une et indivisible. « .. Le Gouvernement, en faisant cesser les proscriptions, n'a accordée aux chefs de rassemblements armés, à ceux qui avaient eu des grades dans les armées ennemies, aux individus qui avaient conservé des places et des titres dans la Maison des princes de Bourbon, aux généraux et représentants du peuple qui avaient pactisé avec l'ennemi ', enfin aux prélats qui avaient refusé la démission demandée par le pape.

Ce projet, discuté au Conseil d'Etat, le 16 avril 1802, l'avant-veille de la publication du Concordat, fut voté au Sénat, dix jours après. Il fut adopté avec des motifs empreints des idées de clémence et d'apaisement qui l'avaient inspiré.

Évidemment, pour les émigrés qui ne devaient pas bénéficier de l'amnistie, la situation allait devenir spécialement cruelle, le cœur plus aigri et la rancune plus amère.

Ajoutons que, sur l'initiative de Fouché, Bonaparte avait réclamé du gouvernement anglais l'éloignement d'un certain nombre de ceux qui n'étaient pas autorisés à rentrer en France.

pas voulu donner de nouveaux dangers à la patrie; il a séché les larmes des familles, en y rappelant des hommes qui, dans le lieu de leur exil, n'ont pas cessé de l'aimer et d'en parler avec orgueil, mais il en ferme rigoureusement l'entrée ù ceux qui voulurent ramener parmi nous les vengeances et les servitudes de la royauté. « Ceux-là ne reviendront pas souiller le sol de la République, qui, à une certaine époque de la Révolution, voulurent faire du retour à l'ordre une réaction sanglante... »

' Cette exception visait Pichegru,

Chateaubriand, dont le zèle à la cause des Princes et l'indomptable intrépidité à la servir étaient connus de Fouché, fut compris dans cette mesure de proscription.

Quel cruel crève-cœur !

Il lui fallut donc, dit le comte de Contades ', dire adieu à la verte Gosarea et aller attendre, dans les brumes de Londres, la rupture d'une paix qui, sans lui rendre sa patrie, lui avait enlevé même son foyer de proscrit.

Il ne le fit que contraint et forcé, sur l'ordre formel du général Gordon, gouverneur de Jersey, et après avoir pu, à force de démarches, prolonger jusqu'à la fin de septembre son séjour au milieu des siens.

Alors, la mort dans l'âme, ayant embrassé une dernière fois sa jolie Jenny et son cher petit Fedo, il prit le bateau pour Londres. Avec lui s'embarquèrent deux compagnons d'exil, Richard et Bertin*.

* Bertin, de Saint-Malo, ne déposa jamais les armes. IL était un des agents les plus actifs de la Correspondance des Princes. Il avait été désigné pour remplacer Dufour, qui dès lors résolut sa mort. Il lui tendit de nombreux pièges que celui-ci eut la chance d'éviter. M. Le Taconnoux, tome XXIV, page 152, des Annales de Bretagne, a publié sur ce sujet une lettre fort suggestive. écrite en pluviôse an VII, par le prince de Bouillon au comte de Puisaye. . y est dit : « ... Un nommé Saint-Gilles, noble chouan, rentré. mais émigré et non sorti par suite du 18 fructidor, a été tué dans ine de la Gouesnière, il y a environ quatre mois. On le Dufour s'était embarqué pour attendre Bertin, que es se présenta au passage, et reçut le coup funeste... » connoux ajoute ce commentaire : « Fleury de Keranisan, ar Botherel de préparer le remplacement de Puisaye, était spect à Dufour. Dufour avait résolu de tuer Frémy qu'il ; caché dans le bois de la Heusselaye, près Montauban. Ilion des troupes républicaines de Saint-Méen avait mis de Dufour en fuite et fait avorter son projet. » , comme nous l'avons dit, était un des bras droits de Ayant transporté Puisaye en Angleterre, il y transporta t Tinténiac, le 19 octobre 1794, avec Saint-Gilles et de Puisaye's papers British Museum add' mscr. 7988, (° 3.) tails montrent clairement jusqu'où allait la rivalité entre s de Puisaye, vis-à-vis ceux du prince de Bouillon. s, précité, tome IV, page 12. ↩

• Emigrés et Chouans.

A Londres, ' s'était déjà dissipé le premier enthousiasme provoqué par la paix. C'est que Bonaparte avait pris soin, dans les clauses du traité d'Amiens, de ne rien modifier à celui de 1796 qui prohibait l'importation des produits britanniques, sur les marchés français, et trois cents navires anglais, envoyés en même temps dans nos ports, n'avaient pu, pour cette raison, écouler leur fret.

De là, profonde indignation du haut commerce britannique. Alors, sur la demande de M. Addington, ministre anglais, soutenu par M. Otto, Bonaparte consentit à négocier les préliminaires d'un traité de commerce.

Mais ce n'était là qu'un palliatif. En effet, par suite de la négligence de Talleyrand, les clauses du traité de Malte ne s'exécutaient pas, du côté des Français. Or, c'était là, contre le ministère, une autre cause grave de mécontentement dont profitait Pitt, qui cabalait contre lui, tout en se parant de trompeuses apparences d'amitié.

Chaque jour, les journaux anglais affichaient vis-à-vis le gouvernement de Bonaparte un ton plus agressif. Mais ceux qui, à Londres, s'efforçaient surtout d'exciter l'opinion, étaient les émigrés.

Leurs feuilles étaient de la dernière violence. Leurs pamphlets - surtout ceux de Peltier - criblaient, de leurs dards les plus mordants, Bonaparte et sa famille.

Georges Cadoudal était à Londres. Egalement, les évêques d'Arras et de Saint-Pol-de-Léon.

Ce noyau d'irréconciliables, aigris par le malheur et les récentes mesures de proscription, continuaientà envoyer des émissaires en Vendée et en Bretagne. La Correspondance fonctionnait toujours.

Bonaparte, s'appuyant sur l'Alien Bill, réclamait d'Addington la cessation de ces attaques. Il demandait l'expulsion d'Angleterre de Georges et des évêques d'Arras et de Saint-Pol.

Addington hésitait, balancé entre le désir de maintenir la paix et la crainte de froisser l'opinion publique.

Chateaubriand1, débarqué à Londres, ne se rangea nullement au nombre des turbulents pamphlétaires dont beaucoup lui inspiraient, ainsi que le démontre sa correspondance, une très sage défiance.

1 Lettre du 14 novembrs à Mme de Chateaubriand. (Archives de la famille.) ↩

Il alla se loger à l'écart, au numéro g de Roland Street, près Soho-Square, dans une humble chambrette qu'il payait une demi-guinée par semaine. Moyennant ce prix, la vieille servante de ses hôtes devait faire son ménage.

A vingt pas, était l'auberge où il prenait ses repas, avec quelques compagnons d'exil.

Aussitôt leur arrivée, Bertin, Richard et lui, adressèrent au prince de Bouillon une lettre collective l'avisant de la mesure qui les frappait. Celui-ci leur répondit aussitôt un mot affectueux, les félicitant d'un dévouement qui leur valait cette nouvelle épreuve.

Alors, commença la triste existence de l'exil, faite de privations, d'espoirs toujours déçus, d'incessantes démarches dans les ministères ou auprès de personnages influents.

Pour partager ses souffrances, compatir à ses angoisses et causer du pays natal, Chateaubriand avait trouvé un ami sincère, lui aussi privé de sa famille et ruiné par la Révolution. C'était de Gouyon-Vaucouleurs1.

1 M. de Gouyon-Vaucouleurs, alors âgé de 50 ans, était natif de Saint-Servan. Il avait émigré en 1791, après avoir fait partie de l'armée des Princes, compagnie des Bretons. Il quitta cette armée, i Verdun, et alla se réfugier à Jersey. Il faisait partie, depuis 1796, de la Correspondance des Princes. Son service consistait dans le transport des émigrés en France. • Archives de la famille de Chateaubriand. ↩

Tous deux, ils allaient faire de longues flâneries dans le Parc du Roi, parlant des chers absents, des événements politiques, et surtout de la guerre prochaine dont la déclaration serait le terme de leurs maux.

Rentré dans sa mansarde, Armand écrivait à sa femme, lui relatant, chaque jour, sous forme de journal, tous les menus incidents de sa monotone existence.

Il faudrait pouvoir reproduire in extenso ce curieux journal² qui retrace si pittoresquement l'exil d'un Chouan à Londres et constitue surtout la délicieuse et touchante analyse d'une âme profondément aimante, que le malheur semble se complaire à abreuver sans répit.

Citons-en du moins quelques extraits :

« 2 octobre 1802.

« Je passe mes jours dans ma chambre, les trois quarts et demi du temps, tout seul. Je n'ai d'autre occupation que la lecture de livres prêtés. Ils me donnent des maux de tête affreux, lorsque je m'y absorbe trop longtemps.

« Aujourd'hui, pour la seconde fois seulement depuis mon arrivée, je suis sorti. C'était pour aller manger. Je n'ai pour cela que vingt pas à faire; autant pour revenir. C'est beaucoup, pour quelqu'un qui depuis quinze jours ne marche pas du tout. »

« 5 octobre 1802.

Richard m'a tenu compagnie, une grande partie de la matinée, et m'a apporté un livre pour me distraire. Avant de l'ouvrir, je veux m'entretenir un instant avec toi. Je t'assure que si mon corps est i Londres, mon esprit voyage. Mon petit Frédéric parle-t-il quelquefois de son papa? Si non, rappelle-moi à son souvenir, en l'embrassant pour moi mille fois par jour.

« ... Dors si tu le peux. Pour moi, je le crains bien, la nuit prochaine va ressembler aux autres. J'en ressens tous les symptômes. »

Rendant compte à sa femme d'une pétition qu'il a adressée au Ministère, avec Richard et Bertin, en vue de son retour à Jersey, il s'exprime ainsi :

« Jeudi, 6 octobre. « ... Je crains bien que notre sentence tous les trois soit défavorable, et qu'il nous faille renoncer à Jersey. Je ne puis me faire à cette idée. Il me semble que s'il faut vivre ici, j'y périrai d'ennui, surtout si le traitement, qu'on nous fixera ne te permet pas de venir avec mon petit Frédéric.

« Tu ne te fais pas idée de la cherté des vivres et surtout du logement. S'il nous fallait tous habiter Londres, nous n'en serions pas quitte, pour le plus modeste appartement, à moins de 40 ou 50 louis par an. Juge pour le reste. Cela me fait trembler. La petite chambre que j'occupe me coûte une demi-guinée par semaine. Les dix guinées, que le gouvernement nous a fait compter jusqu'ici, n'iront pas loin. J'espère qu'il augmentera son chiffre. C'est du moins l'avis de lord Pelham. Le gouvernement, dit-il, veut que nous soyons contents. »

« Vendredi, 7 octobre.

« ... Si je ne reçois pas, demain, une lettre de toi, je crois que j'affolerai. Je n'aurai pas, du reste, grand chemin à faire, car ma tête et mes dents ne me laissent pas un instant de repos. Ah ! du moins, si j'étais à souffrir auprès de vous, je me consolerais en causant et en jouant avec mon petit Frédéric. Mais, non! toujours seul, dans ma chambre, ne voyant presque personne, et surtout ne voyant mes deux camarades que parce qu'ils ne peuvent faire autrement. Encore, pas tous les jours ! Richard m'est le plus fidèle et celui auquel je dois le plus d'obligations. »

Le 9 octobre, Chateaubriand annonce a sa femme que le prince, qui villégiaturait à la campagne, rentre à Londres et demande à le voir, ainsi que Richard et Bertin.

Le 11, il écrit à M=° de Chateaubriand :

« Gouyon, qui n'était pas d'abord très assidu, vient me voir bien plus souvent, depuis qu'il sait mon état de santé. Pour l'ami Richard, il met, à me rendre visite, une touchante assiduité. Il ne me quitte presque pas, depuis huit jours. Il me prête des livres et me fait la lecture. Sans lui, je mourrais d'ennui. Dès que je pourrai sortir, j'irai le voir et lui témoigner ma reconnaissance.

« Je pense à mon petit Frédéric. D'aujourd'hui en un mois, il aura trois ans. Je brûle d'envie de le voir, ainsi que vous tous. »

« Jeudi, 1 » octobre, 10 heures du soir.

« Je suis obligé de prendre sur mon sommeil, pour remplir aujourd'hui ma tâche quotidienne. Ma chambre n'a pas désempli de la journée. Je présume que vous dormez tous, surtout mon petit Paza.

« Lesbruits de guerre s'accréditent toujours. »

Le lendemain matin, il écrit qu'il a rêvé guerre, toute la nuit. Bertin est allé chez les ministres. Ils étaient trop occupés pour le recevoir.

« 21 octobre.

« Tusais peut-être le renvoi du scélérat Fouché, ministre de l'Intérieur à Paris. C'était lui, dit-on, qui avait demandé notre expulsion de Jersey. Aussi, sa disgrace va-t-elle peut-être modifier notre situation.

« D'après ce que nous avons pu entrevoir, les ministres eux-mêmes s'attendent à une guerre prochaine. C'est un secret que je te confie; n'en parle à personne. Si je puis retourner à Jersey, je prendrai une ferme au moins pour six ans, et si la guerre arrive nous ne ferons qu'y gagner. »

Le 24, il informe Mme de Chateaubriand qu'il a écrit, la veille, à Lord Pelham, lui demandant l'autorisation de rentrer à Jersey. S'il ne réussit pas auprès de ce dernier, il écrira à Sir Sidney Smith. « N'en parle pas », lui dit-il. « Il ne faut pas que le prince sache mes démarches. »

Le 31, il conseille à sa femme de vendre sa goëlette.

a 1er novembre.

« ... Le général Androsi est attendu, ce soir. C'est lui qui remplace le général Otto.

« l faut espérer que l'Angleterre, devant qui vient de plier Bonaparte, ne pliera pas, elle, en acquiesçant à la demande du gouvernement français, qui exige toujours notre expulsion des îles. Nous sommes à la veille de voir notre sort se décider. Puisse-t-il l'être au gré de nos désirs ! Alors, les brouillards de Londres ne me prendront pas longtemps sur la poitrine. Imagine-toi, qu'actuellement, à neuf heures du matin, on a bien de la peine à lire sans lumière. Voici la saison où tous les gens riches, exception faite des négociants, vont habiter à la campagne. La poitrine de Bertin a bien de la peine à s'habituer au mauvais air de ce pays. Moi-même, qui sûrement ne pèche pas de ce côté-là, je suis enrhumé depuis ma convalescence. Je suis bien fâché d'être obligé de passer ici l'hiver. Il est neuf heures et demie. Je te souhaite le bonsoir. Le pauvre petit Frédéric dort probablement. Au moins, tu as le plaisir de l'embrasser. Que je désire vivement être à même d'en faire autant ! »

a 2 novembre.

«...Malte n'est pas cédé par Bonaparte. Les Français sont rentrés dans la Suisse. On croit que l'ambassadeur de France, en arrivant ici, va demander l'exécution du traité d'Amiens que les Français sont les premiers à ne pas exécuter.

« Les cartes se brouillent de plus en plus.

Personne ne doute plus de la guerre. Aujourd'hui, neuf frégates ou corvettes sont parties, avec des dépêches secrètes, pour Gibraltar et l'Inde. »

« 3 novembre.

« Bertin s'impatiente de ne pas avoir de solution. Je ne sais s'il n'y a pas quelque refroidissement. Il a écrit au prince qui ne lui a pas répondu, et deux fois à l'Prigent. »

« Jeudi, 4 novembre.

« Aujourd'hui, on ne se demande plus si la guerre aura lieu ou non. On parle que Bonaparte déclarera le premier la guerre. C'est la preuve qu'on ne doute plus qu'elle soit imminente. Pour moi, je ne trouverai jamais d'expression assez forte, pour traduire combien je désire l'événement quelconque qui nous remettra au sein de nos familles. Je ne vis pas. Le chagrin me tue.

« J'espère qu'on ne nous renverra pas sans nous mettre à même de payer nos dettes. Je puis bien dire que depuis deux ans, je ne m'étais pas trouvé en pareille situation. Je ne voudrais pas y penser, mais cela me revient toujours à l'idée, et me fait faire du mauvais sang i Ah! si je puis rattraper Jersey, jem'y affourche à quatre amarres de filin neuf, et je n'en désempare qu'à bon escient ! Je verrai bien clair avant d'en sortir, à moins qu'un ordre auquel je ne puisse me soustraire m'y force.

• Pauvres petits enfants ! S'ils savaientcombien ils m'occupent! Mais, non ! ils sont encore trop Jeunes, pour compatir aux malheurs de leurs parents. Je vais tous les soirs me coucher en pensant à eux et à loi. Bonne nuit! »

Le 5 novembre, il demande un extrait de son acte de naissance, afin de faire inscrire ses enfants, avant la guerre, sur les registres de l'état civil de Saint-Malo. « M. de Brecey, maire de Saint-Malo, dit-il, ne me refusera pas. Ce n'est pas une raison que mes enfants soient illégitimes, parce que je suis un proscrit. »

« Dimanche, 9 novembre.

« L'ambassadeur, le général Androsi, est arrivé cette nuit, à une heure. Tout le long de la route, il y avait des postes pour empêcher la populace de l'insulter. Son carrosse était attelé à huit chevaux, ce qui n'a pas plu aux Anglais, le Roi seul ayant droit à pareil équipage.

« On parie qu'il ne restera pas ici un mois. Plaise è Dieu! que cela soit vrai, et que nous puissions voir recommencer la guerre. Presque tous les jours, les ministres s'assemblent en conseil privé, ce qui laisse bien supposer l'existence d'une crise dont, du reste, la baisse des fonds est la meilleure preuve.

« Embrasse, pour moi, mille fois, ce pauvre petit Frédéric. »

Le 8 novembre, Chateaubriand annonce è sa femme l'arrivée récente du prince. Bertin l'a vu. Lui, il ira le voir demain. Le prince a eu de ses nouvelles par le général Gordon, qui lui avait montré la lettre où il demandait à rentrer à Jersey.

Le prince a paru mécontent que Chateaubriand s'adressât au général Gordon. C'était bien naturel, cependant, qu'il sollicitât pour sa femme et ses enfants la protection de celui-là même qui lui avait ordonné de quitter Jersey.

« Mardi, g novembre « J'ai vu ce matin le prince, chez lui. Gouyon était avec moi. Il nous a bien accueilli et nous a beaucoup parlé de son voyage à Paris. Il nous ademandé si nous nous plaisions bien à Londres. Nous lui avons répondu que Londres était une très belle ville dans laquelle nous ne désirions pas rester, parce qu'il n'y faisait bon qu'avec beaucoup d'argent. Nous le priâmes de s'intéresser à notre retour, dans nos familles, le plus tôt possible. Il nous le promit, et nous dit qu'à son avis notre séjour ici ne serait pas de longue durée.

« o.. Je me suis promené, ce matin, dans le Parc du Roi avec Gouyon. Notre conversation a roulé sur notre déplorable situation, sur les dires des autres correspondants qui sont à Jersey, et nous croient très heureux. Je voudrais bien que celui qui envie mon sort fut à ma place.

« Nos enfants nous ont aussi bien occupés. Presque certains de nous en revenir bientôt, nous n'en avons pas moins toujours une crainte dont nous ne sommes pas les maîtres. Au prix où tout est ici, il nous faudrait un traitement bien fort pour pouvoir vivre avec nos familles.

« Depuis l'arrivée du prince, Bertin s'est déridé. Il est bien plus facile à vivre. Il a même l'air de nous rechercher beaucoup. Je ne sais à quoi attribuer ce changement. C'est un homme difficile à deviner. Garde cette phrase pour toi. »

« 11 octobre.

« Ces jours derniers, nous nous trouvions notre pension à dîner. Un chevalier de Saint-Louis nous invita, Gouyon et moi, boire unebouteille de vin. Nous acceptâmes. Sur les entrefaites, arriva Bertin qui se mit à table, avec nous. La conversation roulait sur la Révolution. Plusieurs fois, Bertin s'exprima comme un républicain enragé, blâmant très fort la conduite des Princes, ainsi que les armées royalistes, et disant, en parlant du Roi, qu'il préférait la mort du tyran.

« Le chevalier de Saint-Louis tombait de son haut.

« Il n'a pas manqué, après cette scène, de faire l'éloge de Bertin. Celui-ci, en effet, s'étant présenté chez M. du Bourblanc, on lui a dit qu'il avait la réputation d'être républicain. C'est lui-même qui l'a répété à Gouyon. Gouyon lui a répondu : Cette réputation ne peut être que la conséquence des propos imtempestifs que vous avez tenus, devant le chevalier de Saint-Louis. »

« ¼ 14 novembre.

« J'ai quitté, hier au soir, mon logement. Mes nouveaux propriétaires sont un homme et une femme âgés, de très braves gens, me dit-on. Ils m'ont l'air très attentionnés pour leurs locataires. Il y a un prêtre, dans la maison. Il y demeure depuis neuf ans. Pour lui, comme pour ses hôtes, c'est une bonne note.

«Ceux-ci ne parlent pas un mot de français. Tant mieux. Cela va me forcer au moins à apprendre les mots indispensables.

« Mon logement est au second étage. Il se compose d'une chambrette où je couche, ainsi que d'un joli petit parloir pour recevoir les amis qui me font l'amabilité de venir me voir. Le tout me coûte six shellings par semaine, alors qu'où j'étais je n'avais qu'une vilaine mansarde pour dix shellings et demi.

« Il est vrai qu'il y avait une vieille servante qui me faisait mes petites commissions. Ici, je serai obligé de mne servir moi-même. Mon hôtesse s'oblige seulement à allumer mon feu, tous les matins.

« Ce qui m'affecte le plus dans ma position actuelle, c'est l'incertitude où on nous laisse sur la durée de notre séjour à Londres. Si je pouvais prévoir y demeurer encore longtemps - et Dieu m'en préserve! - je quitterais la ville, que je porte sur mon dos, et j'irais dans la campagne où je pourrais être logé, nourri, blanchi, chauffé à bien meilleur compte.

« ci, ce sont des sujets de dépenses continuelles. Imagine-toi que toutes les rues sont garnies de boutiques, toutes à quiles plusbelles. Tout respire l'opulence, et nous fait sentir avec plus de force notre position cruelle »

a Lundi, 15 novembre.

« Un de mes amis dinait hier avec dix ou douze trèsriches négociants de la Cité. Ils pariaient que l'ambassadeur français ne resterait pas plus de deux mois en Angleterre. Tous, sans exception, désirent la guerre et donneraient le quart de leur fortune, pour qu'elle fût déclarée, demain...

« Ne néglige pas, je te prie, de retirer de Saint-Malo notre pauvre petit avoir. Ne laisse rien derrière toi. Si j'étais assez heureux pour qu'en nous payant, on nous permit de nous en retourner, ce serait le plus beau jour de ma vie.

« Sidans huit jours notre sort n'est pas changé, nous ferons quelque folie, car je vois qu'avec les ministres anglais, il ne faut pas craindre de se rendre importun.

« A demain, machère Jenny, porte-toi bien, et sois assurée que si je souffre, c'est du désir d'être à côté de toi, du petit, et de toutes nos gens. »

« Du mardi 16 novembre.

« Bertin fait bande à part. Il ne quitte presque plus le prince, mais il est contrebarré par Prigent, qui lui aussi est fort assidu et n'a pas envie de lui céder sa place.

« Gouyon et moi, nous ne sommes pas courtisans. Nous nous tenons à l'écart.

« Ce matin, Bertin m'a encore assuré que le prince lui avait donné l'assurance de notre prochain départ. Il ne serait pas étonnant qu'il cherchât à rester après nous. Nous le gênons, surtout depuis qu'il s'est expliqué, en notre présence, d'une manière si peu royaliste. Il redoute des explicalions qui ne seraient certainement pas à son avantage. »

« Du mercredi 17 novembre.

« Je sors à l'instant de chez le prince. Nous y avons passé la soirée, tous les trois. Notre visite a paru lui faire plaisir, d'autant qu'il est fort enrhumé, et n'a pu sortir, depuis deux ou trois jours. Il a été fort gai, a beaucoup causé et toussé. Je lui ai tenu compagnie, car je n'ai pas encore pu me défaire de mon rhume:

« Il a l'air de croire que nous ne resterons pas longtemps ici. Je crois qu'il n'en sait rien. Notre sort dépend beaucoup de la façon dont l'ambassadeur français prendra avec le ministère.

« Nous sommes allés, ce matin, le voir arriver. au palais de Saint-James, où il a été présenté au Roi. C'était un assez beau coup d'œil.

« Il y avait une affluence considérable de voitures, toutes plus belles les unes que les autres. Il est arrivé le dernier, dans un carrosse vertet jaune. Les laquais avaient une livrée verte galonnée sur toutes les coutures, etportaient la cocarde tricolore. Le peuple, qui était venu en curieux, n'a pas manifesté une grande allégresse et n'a sûrement pas cherché à traîner sa voiture. »

a Du jeudi 18.

« Les papiers d'aujourd'hui annoncent que la flotte de Toulon est partie. Nous verrons ce que les Anglais lui diront s'ils la rencontrent.

« Hier, le prince promit à Bertin de s'occuper sérieusement de notre renvoi à Jersey. La plus grande peur qu'ils aient tous les deux est de me voir, avec Gouyon, retourner en France... Sans avoir l'air d'y toucher, le prince nous a beaucoup tâtés de ce côté, et c'était à la sollicitation de l'autre. Gouyon ne lui cacha pas qu'il aimerait mieux hasarder la guillotine que de rester plus longtemps dans notre situation actuelle. Ce langage fit impression sur le prince. Je ne doute nullement qu'il essaie de précipiter notre départ. »

« Vendredi, 19.

« .. Il a été découvert une conspiration contre la personne du Roi. Plusieurs de ses propres gardes sont compromis dans cette affaire, qui a été suscitée par la propagande de France. Les coupables, dit-on, sont arrêtes »

• London, n° 9, Roland Street.

a Soho Square, 20 novembre.

« Ma chère amie, «... Rien n'est plus vrai, malheureusement, qu'il existait une conspiration affreuse, contre le gouvernement et la tranquillité de l'Angleterre. Mais, aussi, rien de plus heureux que la découverte de ce complot, faite jeudi dernier, d'autant qu'il devait être mis à exécution, mardi prochain, jour de la rentrée du Parlement.

« Le Roi, en s'y rendant, devait être assassiné. Deux mille hommes devaient envahir les châteaux de la Reine et de toutes les femmes tenant à la famille royale, pour les poignarder. Dix mille hommes devaient attaquer la Tour de Londres, pour se procurer des armes : elle en renferme toujours 300.ooo, en bon état. De là, les assassins devaient se porter à la banque et la piller.

« Si ce complot avait réussi, l'Angleterre était perdue. Tout le monde est ici convaincu que c'est là l'œuvre des Français. Un tel événement va donner beau jeu à M. Windham qui, dit-on, doit prononcer un superbe discours en faveur de la guerre.

« Tous les négociants sont furieux. Il ne serait pas surprenant que, mardi, l'ambassadeur républicain Silsort fût insulté.

«Il paraît que les principaux promoteurs anglais de cette conspiration sont M. Fox et la comtesse d'Oxfort, actuellement tous deux à Paris.

« On soupçonnerait même M. Otto. Mais cela se tait. Si le peuple anglais s'en doutait, il l'étranglerait. Ce qui donne crédit à un tel soupçon, c'est la fébrilité qu'il met à précipiter son départ. Le général Androsi se serait mis, dit-on. à la tête des rebelles. On prétend qu'au nombre de ses dix-neuf domestiques se cachent quelques officiers.

«C'est un sergent des gardes du Roi, revenu récemment de congé, qui a tout découvert. Trente personnes sont arrêtées. Dans leur nombre, se trouve le colonel anglais Despart. On croit que les troupes embarquées sur la flotte de Toulon étaient destinées à une descente en Angleterre. Ce n'est peut-être pas vrai, mais c'est vraisemblable.

« En présence d'un pareil événement, qui démontre la détermination du gouvernement français de vouloir révolutionner tous les États, l'Angleterre, ainsi queles autres puissances, vont de concert déclarer à la France une guerre qui ne devra cette fois se terminer qu'avec la destruction de la République.

« Les ordres les plus stricts sont donnés pour qu'aucune communication n'ait lieu avec la France. Jusqu'à nouvel ordre, personne ne pourra quitter l'Angleterre, sans un passeport bien en règle. »

« Du dimanche 21.

« .. Je fus bien douloureusement affecté, en voyant Bertin recevoir des lettres, et moi n'en point avoir. Est-ce que tu m'aurais oublié? Moi qui t'avais tant recommandé de ne laisser échapper aucun courrier ! Tu le sais, pourtant, tes lettres sont ma seule consolation, dans mon exil. Un seul motif peut te faire pardonner : ton voyage à Saint-Malo, pour aller chercher le reste de notre avoir. C'est, je pense, ce qui est arrivé.

« Rien de nouveau, depuis ce matin. Gouyon est venu se chauffer avec moi. Ce soir, il vient de sortir. Il a cherché, en riant, à me persuader de l'intention du ministre de nous garder toujours ici, et que nous pouvions écrire à nos familles que nous les reverrions seulement dans la vallée de Josaphat.

« Il n'a pas eu, heureusement, le talent de me convaincre. Je persiste à croire que notre exil ne sera pas désormais de longue durée.

« Embrasse pour moi le petit et rappelle-moi au souvenir de tous les nôtres : ceux de France et ceux de Jersey. Porte-toi bien et ne m'oublie pas. A demain1. »

1 Cette lettre débute par un long récit de l'expédition de Saint-Domingue. Le récit de Chateaubriand est aujourd'hui sans intérêt historique. Il ne relate que des événements connus. ↩

« Du lundi 22. « ... Tu sembles croire que j'ai voulu te faire des reproches, dans ma dernière lettre. Non, je te l'assure, ma chère amie. Je ne t'adresserai jamais que ceux qui me sont dictés par le cœur, et je crois que de ton côté tu en ferais autant.

«Je n'ai jamais eu l'intention de te faire de la peine.

« Tu me dis de m'en revenir, le plus tôt que je pourrai. Crois-tu qu'il dépend de moi de quitter un pays que je déteste? Non, vraiment! Si j'étais le maître, je serais à Jersey, il y a longtemps. Sois sûre que je souffre autant que toi d'une séparation aussi cruelle. Toi, au moins, tu es au sein de ta famille. Moi, je suis entouré de gens que je ne connais pas et que je ne veux pas connaitre. Mon plus ardent désir est d'être auprès de toi. Si tu me juges autrement, tu as grand tort.

« Personne ne doute de la guerre. La découverte de la conspiration va en hâter l'époque. Mardi, le Parlement a tenu sa première séance. Le Roi s'y est rendu, sous bonne escorte. Tout s'est bien passé. Sur son passage, la foule était considérable. Les hurrahs ne lui ont pas été épargnés,

« Fox, qui fait partie du Parlement, n'est pas encore de retour. Il n'avait pas envie de s'y trouver, après la besogne qu'il vient de faire.....

« ... Les débats du Parlement tendent à la guerre. M. Fox lui-même, qui est arrivé hier, la demande. C'est la meilleure preuve de son utilité, pour le salut de l'Angleterre.

« M. Windham a prononcé un très long discours. Il impute au ministère actuel la crise que traverse la Grande-Bretagne. A son avis, la guerre seule peut la sauver d'une révolution.

« Tu le vois, ma chère amie, le traité de paix est une chimère. On dit que les généraux républicains Masséna et Lanne sont à Londres. Si oui, il y a à parier qu'ils ont eu une part active dans la conjuration.

« Que les événements qui doivent hâter notre réunion me paraissent arriver avec lenteur! Les jours me semblent des siècles. Si jamais j'eus le désir de vieillir, c'est bien à l'heure actuelle.

« Bonsoir. ma bonne amie. Bonsoir! mon petit Paza, et toute la maisonnée !

« Désormais, dans toutes tes lettres, dis-moi que tu es malade. Si on ne nous renvoie pas bientôt, je demanderai à lord Pelham une permission pour aller te voir. »

« 28 novembre.

« Hier soir, nous allâmes chez le prince. Il nous reçut très bien, et fut très gai. Il nous demanda si le désir que nous manifestions de retourner à Jersey était bien sincère. Sur notre énergique assurance, il nous promit de négocier sérieusement notre départ, avec le ministère, dans le courant de cette semaine. S'il tient sa parole et réussit, j'espère être à faire mon Noël avec toi et toutes nos gens.

« D'après les propos du prince, notre séjour à Jersey sera subordonné à notre engagement de ne pas aller en France, sans un ordre formel.

« Notre sort sera fixé, que la guerre soit ou non déclarée. Si je peux retourner auprès de toi et de mon petit Frédéric, je serai l'homme le plus heureux. Dieu veuille que mes espérances ne soient pas trompées !

« Si nous avons la guerre, ce dont je ne doute pas, l'Angleterre est à l'abri de toute insurrection. La guerre cette fois est tout à fait populaire. Tout le monde la demande. La cherté du pain fut la seule cause qui fit désirer la paix. Aujourd'hui, le peuple aime mieux la guerre et payer le pain plus cher, car le commerce est mort. On ne trouve rien à gagner. Le premier ministre déclare hautement qu'il a encore des ressources pour une guerre de sept ans.

« Que j'ai envie de savoir la réponse que le prince va recevoir du ministre ! Si elle est favorable, j'en mourrai de joie, si on meurt de joie.

« Je serais ravi de voir l'écriture de ma petite Jenny. Cette chère enfant! Il paraît qu'elle n'oublie pas ses parents. Qu'ils me sont tous les deux chers, Frédéric et Jenny, ainsi que toi! Dieu veuille nous réunir bientôt, pour ne plus nous séparer! »

Christmas vint, et Londres ne songea plus qu'à se réjouir. La gaîté populaire, qui alors éclata partout, imprégna l'âme sentimentale et si profondément bretonne de l'Ami des vagues, d'un redoublement de mélancolie et de tristesse. L'Angleterre, qu'il détestait, lui devint insupportable. Il voulut la fuir. Mais où aller ?

Puisque la terre de France lui était fermée, il irait demander asile à cette autre France qui s'appelle le Canada.

Le 4 janvier, dans une lettre infiniment touchante, où déborde son amour paternel, il fit part de son projet à sa chère Jenny. A la fin de cette lettre, il résume ainsi ses arguments :

« 1° Impossibilité, en raison de nos faibles ressources, de laisser de quoi vivre à nos enfants, après notre mort.

« 2° Fragilité de nos secours, car en réalité je ne suis pas aimé du prince.

« 3° Détermination que j'ai prise de ne jamais servir sous ses ordres.

« 4° Mon ardent désir de remplir le premier devoir d'époux et de père, qui consiste à assurer aux siens une situation indépendante. »

Jenny résista à ce projet. Il lui en coûtait trop de partir si loin. Chateaubriand écouta son cœur et fit taire sa raison.

Son sacrifice allait aussitôt recevoir sa récompense. Alors qu'écœuré de tant de vaines démarches, il ne caressait plus aucun espoir, lui arriva inopinément l'autorisation de rentrer à Jersey. Quelle joie! En un instant, fut oublié tout le passé de tristesse, de privations et de découragement.

Le 5 janvier, il s'embarqua à bord de la Charlotte. C'était un mauvais sloop, bondé jusqu'aux écoutilles. Quarante passagers vinrent au dernier moment augmenter son chargement déjà excessif. Parmi ces passagers, se trouvaient avec Armand, Loisel et sa fille.

Le vent était contraire. Pendant huit jours, il fallut vivre sur le pont, jour et nuit, dans une atmosphère glacée. Au bout de ce temps, la Charlotte alla aborder à Guernesey.

Alors, les vents devinrent favorables. Le sloop emportant Chateaubriand et ses espérances reprit la mer. Le lendemain, l'Ami des vagues se jetait dans les bras de Jenny, et mangeait de ses baisers son cher petit Paza, son bien-aimé Fédo.

Après quelques jours consacrés aux joies sans mélange de la famille, Armand songea à ses intérêts laissés en souffrance, au pays natal.

N'osant aller, lui-même, à Saint-Malo, il y envoya Jenny. Celle-ci put se loger dans une maison modeste, près la chapelle Saint-Aaron.

Le 15 février, Chateaubriand s'exprimait ainsi au sujet de sa fille Jenny, à laquelle il envoyait une paire de boucles d'oreilles :

« Je suis de ton avis, ma chère amie, relativement à la petite Jenny, du moins tant que la paix durera. Mais si la guerre avait lieu, non seulement j'aurais à craindre qu'à cause d'elle on inquiétât sa tante, mais qu'on prit notre enfant comme otage de ma conduite. Des deux façons, ce serait pour moi un coup bien cruel.

« Remercie bien la petite Jenny des deux lignes qu'elle m'a écrites. Dis-lui que je l'aime, ainsi que sa maman et ses tantes, avec toute la tendresse dont je suis capable. »

Vers la même époque, il écrivait ainsi a Me de Chateaubriand :

« Depuis ma dernière lettre, on m'a pressé de donner une réponse définitive au sujet du voyage dont je t'avais entretenue. N'ayant pas eu le temps d'en conférer de nouveau avec toi, j'ai pris sur moi, en raison de la répugnance que tu éprouves à t'éloigner de ton pays, de répondre que j'y renonçais.

« Certes, je n'aurais pas pris cette décision, si je n'avais craint de te faire de la peine. En effet, les avantages qui m'étaient offerts étaient assez considérables, sans parler de ceux qu'aurait pu me faire le gouvernement. Je désire que ma réponse soit de ton goût et te tranquillise. Après une déférence de ce genre, tu ne douteras jamais, je l'espère, de mon affection pour toi.

« La guerre, qui est sur le point d'éclater, ne me permettra pas d'être paisible, auprès de toi et de mes chers enfants. Du moins, en risquant de nouveau mes jours, vous mangerez du pain à l'aise, car nous sommes sûrs d'être bien payés, et je ne doute pas que tu aies des secours, ainsi que nos chers petits.

« Pénètre-toi bien de ma pensée : si la guerre éclate, je ne suis nullement d'avis que Jenny reste en France. Je craindrais qu'on la prit comme otage de ce que je ferai. Réfléchis bien, tu verras que j'ai raison.

« Vivre heureux avec toi, avec nos chers enfants, eût été pour moi le plus grand bonheur. Puisque je ne le pourrai qu'en exposant de nouveau ma vie, je m'y soumets de bon cœur.

« Aujourd'hui même, j'ai écrit au prince. Il semble se débouder d'avec moi. Fais mes compliments à mes sœurs. Embrasse pour moi la petite, et rappelle-moi au souvenir de nos amis.

« Pour la vie, ton époux et ami,

Chateaubriand. ›

Armand disait vrai.

La guerre était imminente. L'Angleterre refusait toujours le renvoi des Bourbons et la suppression des journaux hostiles à la France. Elle n'évacuait pas l'Egypte et ne rendait pas Malte aux chevaliers.

Malte ou rien ! s'écriait Bonaparte.

Alors, il envoya une armée, au long des côtes de la Manche et de la mer du Nord, avec Boulogne comme centre d'opérations.

Le 12 mai 1803, la paix d'Amiens était rompue.

Quand la nouvelle en parvint à Jersey, Chateaubriand avait retrouvé, auprès du prince de Bouillon, la confiance que celui-ci lui avait, en réalité, toujours témoignée.

Après la signature du traité d'Amiens, Philippe d'Auvergne s'était fait aussitôt conduire en France, dans l'espoir d'y recouvrer sa principauté. Cueilli aussitôt par les agents de Bonaparte, il avait été interné au Temple.

Fouché, ayant vainement essayé de lui faire révéler les secrets dont il était porteur, au sujet des émigrés et de la Correspondance des Princes, le relâcha après six jours de geôle.

De retour à Jersey, le prince ne songea qu'à cabaler de plus belle contre Bonaparte. Mais c'était à Londres, en réalité, que s'accomplissait la besogne sérieuse. C'était là que Cadoudal, Pichegru et les autres ourdissaient contre Bonaparte le nouveau complot que favorisait la police anglaise.

On en sait les conséquences. Cadoudal, débarqué en France le 21 août 1803, gagna secrètement Paris. Le comte d'Artois et le duc de Berry devaient le suivre.

Georges fut arrêté, le 9 mars 1804. Moreau et Pichegru l'étaient déjà.

Le 6 avril, on trouvait Pichegru étranglé dans sa prison. Moreau, condamné à deux ans de prison, obtenait de s'exiler aux Etats-Uhis. Cadoudal et onze conspirateurs étaient exécutés, le 25 juin 1804.

Tout comme le Consulat avait été la conséquence des précédents complots, la proclamation de l'Empire fut la réponse au complot de Georges (18 mai 1804).