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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand Le drame de Grenelle

Le drame de Grenelle

Armand de Chateaubriand · 25 min de lecture · p. 297–322 · chapitre 40 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Transfert de Chateaubriand à Paris. - Incarcération à la Force (28 janvier 1808). - Intrigues de Fouché et de Talleyrand contre l'Empereur. - Il confond ses deux serviteurs infidèles (28 janvier 1808). - Fouché, grâce à l'arrestation d'Armand, évite la disgrâce qui frappe Talleyrand.

Fouché prend la direction de la procédure. -- Nouvelles poursuites. - L'apôtre des sourds-muets, en prévention, avec MM. Caille et Laya. - Conclusions de Fouché, tendant au renvoi devant une commission militaire. - Décret conforme de l'Empereur (28 février 1808). - Le général Hulin. - Composition de la commission militaire. - Non-lieu en faveur de l'apôtre des sourds-muets, de MM. Caille et Laya. - Résumé de l'instruction par Fouché.

Armand implore, pour ses compagnons d'infortune, la grace de l'Empereur. - Vaines démarches de Me de Boisé-Lucas et de Mm de Gouyon-Vaurouault.

Intervention de René. - Meusouge de Fouché. - Nouvelle démarche de l'auteur des Martyrs. - La reine Hortense et Joséphine interviennent à leur tour. - Le Cahier Rouge de Mmo de Chateaubriand.

Ouverture des débats. - La sentence. - La veillée en commun. — Sursis en faveur de Maxime. -- Le drame de la plaide de Grenelle. - Récit de René.

Dès le 26 janvier, Chateaubriand, escorté d'un capitaine et d'un maréchal des logis de gendarmerie, avait été secrètement envoyé de Saint-Lo à Paris. Il y était arrivé le 28, et avait été amené, immédiatement, quai Voltaire, au bureau du ministre de la police générale dirigé par M. Desmarets, qui fit interner Chateaubriand à la prison de la Force.

En réalité, l'arrestation du dernier chef de la Correspondance des princes, et la découverte de la nouvelle conspiration dont il était l'âme étaient pour Fouché, un événement de la plus haute importance. C'était l'arme dont il allait pouvoir se servir, pour écarter les foudres de l'Empereur et se soustraire à la disgrâce qui allait frapper Talleyrand.

Tandis que, sous les auspices du cabinet britannique, les princes tramaient la conjuration dont Larivière avait été l'inspirateur et Chateaubriand le premier agent exécutif, l'Empereur s'attardait, en Espagne, à la poursuite de l'armée anglaise, débarquée dans la péninsule,

›is de décembre 1808, sous le commandedu général Moore.

avait bien failli la prendre, mais finalen'avait enlevé que ses bagages, ses muniet ses traînards. Toutefois, au milieu des agnes de la Galice, il la serrait toujours us près, et la poussait vers la côte où il 'ait l'acculer à la mer, quand soudain, dans les premiers jours de janvier 1809, il suspendit brusquement cette poursuite, à la veille d'une issue favorable. C'est que, chaque jour, lui arrivaient, plus précises, d'inquiétantes nouvelles qui l'obligeaient à détourner les yeux de l'Espagne, pour faire face à de nouveaux ennemis.

L'Autriche venait de décider l'ouverture, pour le printemps, d'hostilités contre la France, et c'était après Erfurt, une confidence traîtresse de Talleyrand, à Metternich, qui avait précipité cette solution.

« Napoléon », dit le comte Albert Vandal' « apprit, en même temps, un fait plus étrange, une intrigue ourdie à Paris même, au siège de sa puissance. Talleyrand et Fouché avaient repris le jeu auquel ils se livraient chaque fois que la vie et la fortune de l'Empereur leur paraissaient plus particulièrement exposées. Ils avisaient alors au moyen de le remplacer ou de le supplanter, d'aider au besoin à sa perte, afin de surnager eux-mêmes dans le naufrage de l'empire. Spéculant cette fois de l'assassinat possible du maître en Espagne, sous la balle d'un fanatique, et spéculant sur les dangers d'une nouvelle guerre en Allemagne, sur des

• Histoire générale de Lavisse et Rambaud, tome IX, chapitre Iv. Article du comte Albert Vandal, de l'Académie française, professeur à l'Ecole libre des sciences politiques.

revers qui achèveraient d'ébranler et de retourner l'opinion, ils organisèrent dans la coulisse, un gouvernement de rechange qu'ils produiraient sur la scène, si les circonstances s'y prêtaient. L'un et l'autre en seraient naturellement les chefs, mais en haut de cet échafaudage improvisé, on placerait Murât en guise de panache...'»

Telles furent les conjectures qui déterminèrent Napoléon à rentrer inopinément à Paris, où le 23 janvier il tombait comme la foudre. Le 28, eut lieu la terrible scène, au cours de laquelle, l'Empereur, devant ses officiers, ses ministres et courtisans, se dirigea tout è coup vers Talleyrand, adossé à la cheminée, et en termes violents, presque grossiers, lui rappela le rôle odieux que jouait l'évêque apostat, le misérable qui avait conseillé l'exécution du duc d'Enghein, tout en s'en lavant les mains en particulier, le traître qui avait poussé à la guerre d'Espagne qu'il exploitait maintenant contre son maître.

Ce fut, dit-on, après cette scène qui glaça les courtisans d'épouvante, que Talleyrand, nais souriant, aurait prononcé la boutade se :

Quel dommage! qu'un si grand homme mal élevé !

En tout cas, malade d'émotion, Talleyrand dut s'aliter, et quelques jours après il était destitué de son titre de grand chambellan.

En réalité, Fouché, qui se sentait également coupable, était, lui aussi, fort ému, au cours de cette scène.

Si l'orage.s, dit son historiographe, Louis Madelin1, « avait tombé sur son complice, il en avait reçu de fortes éclaboussures. »

1 Fouché, 1724-1820, par Louis Madelin, agrégé d'histoire et de géographie. Paris, Plon et Nourrit, 1908, 2 vol, in-8. ↩

« - Apprenez, avait dit l'Empereur, en enveloppant d'un seul coup d'œil les deux conspirateurs, que s'il survient une révolution nouvelle, quelque part que vous y eussiez prise, elle vous écraserait les premiers. » Tout le monde crut à la disgrâce de Fouché. Ses ennemis se déchaînèrent en propos violents et tendancieux. Fouché restait fort calme, parfois narquois, comptant sur la protection de l'Empereur.

« Tous ces bavardages », écrivait-il, le 31 janvier, dans le Bulletin2, « prouvent que les choses les plus futiles peuvent être empoisonnées, et que la situation de ministre de la Police est délicate et deviendrait compromise, si ce ministre n'avait une garantie dans le cœur de l'Empereur. »

2 A FIV, 1505. ↩

Rendu suspect à Napoléon, par son attitude louche, dans l'affaire relative à la conspiration du général Mallet, Fouché avait su éviter la disgrâce du maître, en lui faisant miroiter la capture de Noël Prigent1.

1 La découverte de conspirations était le grand moyen qu'employait l'Fouché pour éviter la disgrâce. Au besoin, il inventait des conjurations. Ainsi il forgea de toutes pièces celle de Ceracchi et d'Aréna (vendémiaire an 1X). Quatre têtes d'innocents tombèrent pour affermir le crédit compromis de l'infâme ministre de la Police. (Voir Un complot de police sous le Consulat, par Gustave Hue.) Un sénateur breton, Huon de Pénanster, descendant de l'un des compagnons de Cadoudal, a également démontré que Fouché avait été l'artisan de la conjuration de Georges, de Moreau et de Pichegru. ↩

Le jour même de la scène historique du 28 janvier, que nous venons de relater, la sombre porte de la Force s'était fermée sur Chateaubriand.

Pour Fouché, n'était-ce pas là, en vérité, la plus éloquente riposte aux soupçons du Maitre? Ce fut la raison qui empêcha sa disgrâce, et il était opportun de mettre ici en lumière ce curieux point d'histoire.

Pour chasser les derniers nuages, il fallait montrer un zèle tout particulier et paraître avoir joué le rôle prépondérant dans la découverte de la nouvelle conjuration. Fouché prit donc en mains la direction de la procédure. Le 6 février2, il procédait en personne à l'interrogatoire de Chateaubriand, s'empressait de subtiliser du dossier celui qui émanait de M. Costaz, et faisait parapher par l'accusé les pièces, au nombre de 32, que la mer avait jetées sur la grève. Le 15, il envoyait à l'Empereur un exposé complet écrit de sa main, auquel il annexait les instructions de Larivière, les rapports de Gouyon-Vaurouault et de Maxime. Il concluait en demandant à l'Empereur le renvoi des sept prisonniers devant une commission militaire, pour espionnage et complicité d'espionnage, par application des dispositions du décret impérial en date du 17 messidor an XII.

2 Appendice n° 7, lire l'interrogatoire d'Armand de Chateau» briand par Fouché. ↩

Avec un art d'implacable procédurier, il prenait soin, dans ce même rapport, de mettre en relief les responsabilités de Caille, Laya et l'abbé Sicard1. Il insistait tout particulièrement sur la culpabilité de ce dernier, dont la complaisance et l'effusion avaient été telles que Larivière, lui-même, avait conseillé d'y mettre un frein « afin de ne pas perdre un homme si intéressant pour l'humanité2 ».

1 Bulletin de police (3718 F7), en date du 13 mars 1809. ↩

2 « Le pauvre vieux prêtre i, dit Léon Daudet, « fut interrogé à diverses reprises. On ne lui ménagea ni les dures paroles, ni les émotions. Pour le confronter avec Boisé-Lucas fils, détenu à l'Abbaye, on le ramena dans cette prison où il avait été enfermé, lors des massacres de septembre. » (La police et les Chouans, sous le Consulat et ('Empire. Plon, éditeur, 18g5.) Le bulletin de police du 6 février 180g s'exprime ainsi, au sujet ‚de l'abbé Sicard : « Le ministre luj a fait sentir la danger auquel l'posaient ses relations avec les ennemis de l'Empereur. Il lui a rappelé que son nom s'était trouvé mêlé dans l'affaire de Hyde, et dans celle de Pichegru, par l'abbé David. « Le ministre a ajouté que s'il continuait à se lier avec des intrigants, il en serait tot ou tard la victime. « L'abbé Sicard a fait beaucoup de protestations de sa fidélité et de sa reconnaissance pour l'Empereur. » (AF 1v-1505. Bulletin écrit de la main de Fouché.) ↩

« J'ai l'honneur, disait Fouché en terminant, de mettre particulièrement cette lettre sous les yeux de Votre Majesté, et je prendrai ses ordres ultérieurs, à l'égard de MM. Sicard, Caille et Laya. »

Après l'envoi de ce rapport, le traître pouvait désormais dormir tranquille. Le Maître n'avait-il pas sous les yeux la preuve de sa sagace vigilance et de son inaltérable dévouement, si odieusement calomnié ?

Dès le 25 février1, l'Empereur rendait un décret conforme aux conclusions de son ministre. Ce décret chargeait le comte Hulin2, général commandant la première division militaire de Paris, de nommer dans les vingt-quatre heures les membres de la commission militaire qui devait juger les conjurés.

1 Extrait des minutes de la secrétairerie d'Elat (Archives nationales). ↩

2 Pierre-Augustin Hulin (1778-1841), garçon limonadier, participa à la prise de la Bastille, et fut interné, pendant la Terreur, pour cause de modérantisme. Au 18 brumaire, servit Bonaparte avec dévouement. C'est lui qui, en 1804, avait présidé la commission militaire devant laquelle comparut l'infortuné duc d'Enghien. Il était, en 1808, commandant d'armes de Paris. Il fut blessé par Mallet, et banni en 1812. Il partit en Allemagne, où il se livra à des entreprises commerciales. Il rentra en France en 1819. Atteint de cécité, il y mourut, en 1841, dans la plus profonde misère. ↩

Le général Hulin arrêta ainsi son choix :

MM. Bazancourt, général de brigade, baron de l'Empire, président; Rameau, major du 23° régiment d'infanterie de ligne, chevalier de la légion d'honneur, juge ; Saint-Marcel, chef de bataillon à la 4° demi-brigade de vétérans, juge ; Chappuis, chef de bataillon à la 10° demi-brigade de vétérans, juge; Rossignol, capitaine au 1° régiment de la garde de Paris, juge; Dupré, capitaine au 2° régiment de la garde de Paris, juge ; Bertrand, capitaine à la 1r° demi-brigade de vétérans, juge suppléant et rapporteur. Dès le lendemain de la constitution de cette commission militaire, Fouché avait adressé à M. Petit, l'ordre de faire transférer à Paris les six prisonniers, restés à la maison d'arrêt de Morlaix, et de lui adresser les pièces de la procédure demeurées entre ses mains.

« Vous ferez », lui écrivait-il, « dans le plus grand secret et avec célérité toutes vos dispositions pour le départ de ces divers détenus, de façon à ce que ce départ ait lieu sans qu'on puisse en avoir à l'avance la moindre connaissance. Vous les enverrez séparés, selon que vous trouverez le plus convenable, mais bien accompagnés et avec toutes les précautions les plus fortes pour leur sûreté. Je recommande tout particulièrement ces divers détails à votre attention. »

Arrivés à Paris le 7 mars, ainsi que nous le disions dans le précédent chapitre, ils furent immédiatement conduits au bureau particulier de Fouché, rue des Saints-Pères. Celui-ci, après un interrogatoire d'identité, les fit interner, au secret, à la prison de l'Abbaye.

Le lendemain, il avisait M. Bertrand, capitaine rapporteur, du transfert de Chateaubriand à cette prison, et de l'arrivée de ses complices, à l'interrogatoire desquels il importait de procéder immédiatement.

Dès le 9 mars, le capitaine Bertrand avait achevé son étude du dossier, et demandait à Fouché d'introduire des poursuites contre l'abbé Sicard. Fouché en référa à l'Empereur, qui donna l'ordre d'inculper également Caille et Laya1. En même temps, on arrêtait aussi à Saint-Malo le douanier Douzé, âgé de cinquante et un ans, ainsi que sa fille âgée de vingt-quatre ans, sous la prévention d'avoir, à prix d'argent, donné asile à Chateaubriand.

1 La mise en accusation de l'abbé Sicard est annoncée dans le bulletin de police du 17 mars, écrit de la main de Fouché. ↩

Les 11 et 13 mars, l'abbé Sicard était entendu par le capitaine Bertrand qui, le 14, transmettait à Fouché les deux interrogatoires, avec cette appréciation, « qu'en comparant les charges et les justifications, le résultat semble atténuer les préventions qui auraient pu planer sur l'abbé Sicard, et qu'il n'y a pas lieu à inculpation i.

Un non-lieu était donc rendu en sa faveur, et la même décision intervenait en faveur de MM. Caille, Laya, du douanier Douzé et de sa fille*.

* Bulletin précité. • Bulletin du a4 mars, 5° division, police. ↩

De son côté, Chateaubriand, les 11 et 13, subissait, de la part du capitaine Bertrand, deux nouveaux interrogatoires*, résumés par Fouché dans les termes suivants :

« Le capitaine rapporteur, dans l'affaire de Chateaubriand et complices, a entendu tous les prévenus.

« Chateaubriand et Boisé-Lucas fils, convaincus par leurs propres écrits, ont avoué tout, avec détails. Leurs déclarations accablent

• Bulletin de police du 17 mars, écrit de la main de Fouché (F7, Gouyon, qui cherche en vain à interpréter son voyage à Brest et le rapport fait de sa main sur la situation de ce port.

« Boisé-Lucas, père, lutte aussi contre les faits et les déclarations qui le compromettent. Quintal demande sa grâce et la permission de servir contre les Anglais '. Depagne et Chauvel se défendent sur ce qu'ils ignoraient que Chateaubriand fût un espion. Ils n'ont cru, disent-ils, servir qu'on émigré, ou un individu qu'une position malheureuse en France obligeait de passer a Jersey.

« Le capitaine rapporteur a consulté Son Excellence le Grand Juge, pour connaitre quelle était la peine encourue dans cette dernière hypothèse. Cet officier est occupé maintenant de son rapport général qui sera présenté à la commission convoquée pour le mercredi 29. « Les défenseurs communiquent, dès mainte-It, avec les accusés, sur lesquels d'ailleurs le ret est maintenu.

Ces défenseurs sont : Bouzé de Corberon Ir Chateaubriand ; Sarrien pour Boisé-Lucas 'e; Domanget, Petit d'Hauterive et Gaulhier Ir les autres accusés. » Dans une lettre du 1o mars 1809, datée de la prison, Quintal andant sa grâce s'exprime ainsi : « L'ile de Jersey est bien facile order de nuit, et il y a bien des manières que je connais... »

Armand ne conservait, pour lui-même, aucun espoir. Il savait qu'à son endroit la sentence serait impitoyable.

Mais les autres ! victimes de l'appui qu'ils lui avaient apporté. Oh ! si, du moins, il pouvait leur sauver la vie, par exemple en allant en quelque sorte au-devant de la sentence de la commission militaire !

Mû par ce sentiment d'héroïque abnégation, il écrivit, dès le 12 mars, à Fouché :

« Que l'Empereur daigne rendre la liberté à des hommes qui languissent dans les prisons, pour m'avoir témoigné trop d'intérêt! A tout événement, que la liberté leur soit rendue! Je recommande ma malheureuse famille à la générosité de l'Empereur '. »

Le 20, Mme de Boisé-Lucas, accourue en hâte de Bretagne, se présentait en pleurs chez le capitaine Bertrand, sollicitant la douloureuse faveur de voir son frère et son neveu. Elle s'était fait accompagner de Mme Sarrien, avocat.

Le 34, même démarche de Mme de Gouyon-Vaurouault, accourue pour embrasser une dernière fois son mari.

• Bulletin de police du 24 mars.

Vaines suppliques! Le capitaine Bertrand ne pouvait accorder semblable autorisation. Tout ce qu'il pouvait, c'était de transmettre les requêtes à M. Desmarets, chef de division aux bureaux du ministère de la Police générale. Les deux demandes furent repoussées. Seuls. les avocats pourraient communiquer avec leurs clients.

Contrairement à ce qu'a, perfidement, affirmé Sainte-Beuve ', René, lui aussi, se fit solliciteur, et ce ne fut pas sa faute s'il ne put obtenir la grâce d'Armand, son cousin germain, son ami d'enfance, son frère d'armes.

A ce moment, le célèbre écrivain habitait, à Paris, un appartement situé rue Saint-Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin. Une marchande de crème était sa propriétaire.

était loin d'être en faveur auprès de Va- ›n. Le 4 juillet 1807, il avait publié, dans ercure de France, dont il était propriétaire. article qui contenait de violentes attaques re le « tyran déifié », et se terminait, à titre ontraste, par une délicieuse peinture du uvres complètes de Chateaubriand. 12 volumes in-8, précéune élude littéraire sur Chateaubriand, de l'Académie franpar Sainte-Beuve, édition Garnier. Paris, rue des Saints-Pères, sur les démarches faites par René, pour sauver son cousin, article de la Revue Hebdomadaire du 23 mai 1908, par Paul tombeau des filles de Louis XV, mortes en exil, et inhumées à Trieste1.

1 Page 3y. Les cahiers de Madame de Chateaubriand, publiés par J. Ladreit de Lacharrière, 1909. Emile Paul, éditeur à Paris. ↩

L'Empereur, après avoir été sur le point de faire arrêter Chateaubriand, s'était contenté de supprimer le Mercure, et d'envoyer son illustre . directeur, par l'entremise de M. Pasquier, préfet de police, l'ordre de s'éloigner de Paris.

Chateaubriand acheta alors, pour le prix de 24.doo francs, - à peu près tout ce qu'il possédait, - une maison de campagne située à Aulnay, près de Sceaux et de Châtenay. Cette propriété, d aussi sauvage », dit Mme de Chateaubriand dans son Cahier Rouge, « qu'on aurait pu l'avoir dans les montagnes d'Auvergne ! » s'appelait la Vallée-aux-Loups.

Ce fut à la Vallée-aux-Loups qu'il charma son exil, en travaillant à l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, et aux Martyrs. Ayant achevé ce volume, la fin de l'été de 1808, il vint se fixer chez la crémière de la rue Saint-Honoré, afin d'en surveiller les épreuves2.

2 Dans le bulletin de police du 18 janvier 180y, Fouché écrit : « L'ouvrage nouveau de M. de Chateaubriand, intitulé les Martyrs de Dioclétien, est sous presse. Le libraire a traité avec lui pour 80.000 francs, dont 24.000 payés comptant. Les coteries des faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré prônent beaucoup cet ouvrage. » (AF IV-i505.) ↩

Armand était à la prison de la Force, depuis treize jours, quand René apprit cette nouvelle. « Malgré sa répugnance, mon mari », dit Mme de Chateaubriand, « demanda une audience à Fouché et se rendit chez lui avec M=° de Custine1, qui le connaissait beaucoup. Fouché nia que notre cousin fût arrêté; qu'il n'y avait personne en prison portant le nom de Chateaubriand : il jouait sur les mots. Armand avait été pris sous un autre nom. Fouché le trompa, aussi longtemps qu'il put²... »

1 M=° de Custine, née Louise de Sabran (1770-1826) fit la connaissance de Chateaubriand en 1803, et lui voua une sincère affection. Très complaisante, elle mit à différentes reprises ses relations au service de l'illustre écrivain. Elle connaissait beaucoup Fouché, grand am « est grâce à son intervention auprès de Fouché que la publi-on des Martyrs put avoir lieu. Pour l'obtention de la grace mend, son influence auprès « du grand ami » demeura illusoire. Le Cahier Rouge précité, page 54. Fourneron, le dernier des princes de Bouillon. M=• la duchesse aint-Leu raconta ainsi à René le sort de sa lettre : « Joséphine onna à l'Empereur : il parut hésiter en la lisant, puis ren- ↩

Quand il n'y eut plus possibilité, pour le fourbe ministre, de jouer sur les noms, René revint à la charge et Fouché se contenta de lui répondre avec désinvolture :

J'ai vu votre cousin, il a l'air très résolu. Armand saura mourir.

La mort dans l'âme, René alla trouver M. de Fontane, ancien compagnon des sombres jours de l'émigration³, qui lui aussi échoua dans ses démarches. Alors, il fut trouver Mme de Rémusat. Il fut convenu qu'il adresserait une supplique à l'Empereur. M=° de Rémusat, par l'entremise de Joséphine, la ferait tenir à Napoléon. Celui-ci la lut attentivement. Tout à coup, il fronça le sourcil et la jeta au feu.

La lettre demandait grâce ou justice. Il aurait fallu seulement demander grâce.

Il demande justice, dit Napoléon, avec son regard des mauvais jours; eh bien! il l'aura.

A son tour, la reine Hortense ne fut pas plus heureuse que Joséphine.

« Toute la famille, « ajoute Mme de Chateaubriand', » hors le cardinal Fesh, fut admirable, ainsi que presque toutes les personnes de l'opinion contraire à la nôtre. Il n'en fut pas ainsi parmi ceux qui auraient dû être nos amis : peu furent bien; beaucoup furent abominables, et par une noblesse de sentiments toute particulière aux Français depuis la Révolution, aussitôt que les Martyrs parurent (et ce fut pendant le procès), les articles de critique plurent sur l'ouvrage. Dans ces critiques, on faisait ressortir, autant que possible, tout ce qui pouvait irriter contrant quelques mots qui le blessèrent, il la jeta au feu avec impatience. - J'avais oublié, remarque René, qu'il ne faut être fier que pour soi. » Rappelons que dans l'affaire de Georges Cadoudal, l'Empereur avait gracié huit condamnés, sur vingt.

' Le Cahier Rouge précité, pages 58 et suivantes.

le Maître contre mon mari1, et pat conséquent contre celui de sa famille qui gémissait encore en ce moment dans les fers. Hoffmann, qui écrivait dans le Journal de l'Empire (aujourd'hui Journal des Débats), fut un de ceux qui se montrèrent les plus hostiles et les plus atroces... »

1 Notamment, les allusions fréquentes dans le portrait de Galicius et dans la peinture de la cour de Dioclétien (Mémoires d'Outre-Tombe, page 16, tome !||). ↩

« ...Pendant le temps du procès de notre cousin, » ajoute encore Mme de Chateaubriand, « M. Michaud2 (l'auteur du Printemps d'un proscrit) vint nous proposer ses bons offices auprès d'Hulin, commandant de Paris, et l'un des assassins du duc d'Enghien. Nous fûmes fort étonnés de ses rapports avec cet homme, mais par le genre de services qu'il pouvait nous rendre auprès de lui, il était clair qu'il était employé dans la police que Bonaparte faisait faire à tous ceux qui le servirent.

2 Joseph Michaud, jourhaliste à l'époque de la Révolution, s'était rallié à l'Empire, el avait remplacé Galbuva à l'Académie française. Comme il s'était rallié à l'Empire, il se rallia aux Bourbons, fut député, directeur de la Quotidienne et lecteur du Roi. ↩

« Lecommandantde Parisavait ses mouchards, comme le préfet de police. Après cela, il est à présumer que M. Michaud n'était pas de bonne foi dans le métier qu'il faisait, et qu'il croyait par cette ruse servir son parti. Mais de toutes les manières de faire le bien; c'est la seule qu'un honnête homme ne devrait jamais employer. »

Toutes les démarches ont été vaines, et le 29 mars, jour de l'audience, est arrivé1.

1 Bulletins de police des 30 et 31 mars 180y. AF 1V-1505. ↩

La séance ouvre, dès le matin, par la lecture faite par le général-président, du décret de l'Empereur, en date du 17 messidor an XII, ordonnant la mise en accusation des inculpés. Après quoi, M. Bertrand, le capitaine-rapporteur, lit le procès-verbal d'information, ainsi que toutes les pièces de la procédure.

Alors, le président ordonne à la garde d'introduire les accusés. Ils entrent, l'un après l'autre, sans fers; leurs défenseurs les accompagnent.

Voici Armand. Il entre le premier, suivi de Mme de Corberon.

Il a maintenant quarante et un ans. Ses jolis cheveux, si longtemps demeurés blonds, ont bruni. Sa petite bouche, qui se retroussait en une moue spirituellement moqueuse, a pris une expression de tristesse résignée2. Malgré la faiblesse de ses jambes encore malades, il a condensé tous les efforts de sa courageuse énergie, pour paraître devant ses juges, avec la fière démarche de ses vingt ans. Il a toujours son mème costume, - ce costume dans lequel il doit se perpétuer dans notre souvenir : la veste bourgeoise de couleur brune et le pantalon garni de cuir. Les deux Boisé-Lucas, qu'accompagnent Mme Sarrien et Domanget, viennent s'asseoir à ses côtés. Malgré sa haute taille de I" '‚7', Maxime, avec sa figure pleine, son front couvert sur lequel empiètent, épais et drus, de longs cheveux châtain, a conservé un air de grande jeunesse'. Son père, au contraire, qui n'a encore que cinquante-deux ans, paraît un vieillard. Son front dénudé ne s'abrite que de quelques mèches presque blanches, et les yeux gris qui éclairaient sa large figure ont perdu désormais leur primitive vivacité'.

2 D'après les qualités du jugement de la commission militaire. Archives nationales. ↩

Armand Mathurin Gouyon de Vaurouault est âgé de quarante ans. Avec ses yeux noirs, ses sourcils bruns, sa barbe et sa chevelure ires, son visage carré et rude, sa taille courte, I la tournure et la physionomie d'un marin' d'Hauterive l'assiste.

Quintal, Chauvel et Depagne, accompagnés D'après les qualités du jugement de la commission militaire. hives nationales.

Ibidem.

Ibidem.

de Mme Gaulhier, sont introduits les derniers.

Jean-François Quintal, né le 11 janvier 1773, en la commune de Goury, près Portbail, département de la Manche, est un marin haut de I",75. Il a un grand front, les cheveux blonds, les yeux gris, la bouche et le nez petits, le visage ovale et marqué de petite vérole1.

1 D'après les qualités du jugement de la commission militaire. Archives nationales. • Ibidem. • Ibidem. ↩

Jean Chauvel a cinquante ans. Il est né à Ruca, canton de Matignon. Il a 1,64, une large bouche, les yeux gris, les cheveux châtain foncé, et sa figure est également marquée de la petite vérole².

Mathurin Depagne n'a que vingt-six ans. C'est, comme Chauvel, un compatriote d'Armand. Il est natif de Saint-Potan, canton de Matignon. Il a le nez long, la bouche petite, et d'épais cheveux noirs couvrent son large front.

Après l'introduction des accusés, le président, leur ayant donné connaissance des faits relevés à leur charge, procède à leur interrogatoire respectif.

Puis, les témoins sont entendus. M. le capitaine Bertrand fait son rapport, et la suite des débats est renvoyée au lendemain matin, à huit heures.

Cette seconde audience débute par les plaidoiries, qui se prolongent jusqu'à une heure.

Avant de clore les débats, le président demande à chacun des accusés s'il a des observations à faire. Tous répondent négativement1.

1 Le bulletin de police du 31 mars 180g, que dément le jugement lui-même, s'exprime ainsi dans un but de flatterie pour l'Empereur : « A une heure, Chateaubriand a demandé la parole et a dit qu'il n'avait eu aucune intention criminelle mais qu'il avait accepté la mission de Henri Larivière pour se procurer l'occasion de voir sa fille i Saint-Malo; qu'il s'en repentait, qu'il demandait à se jeter aux pieds de l'Empereur et à lui offrir ses services contre l'ennemi. La clémence de Sa Majesté a été aussi invoquée par les autres accusés. Il leur a été accordé le temps pour faire leur supplique à l'Empereur. » Ce bulletin, contrairement aux précédents, n'est pas écrit de la main de Fouché. ↩

La salle est évacuée, et les accuséssont reconduits, sous escorte, mais sans fers, à la prison.

La Commission militaire demeure en séance. C'est le huis-clos, et le général-président pose à ses assesseurs les questions suivantes :

Le nommé Armand-Louis-Marie de Chateaubriand, accusé d'espionnage, est-il coupable?

Le nommé Maximilien-François Delaunay Boisé-Lucas, fils, accusé d'espionnage, est-il coupable ?

Le nommé Armand Mathurin Gouyon de Vaurouault, accusé d'espionnage, est-il coupable ?

Le nommé Marie-Joseph Delaunay Boisé-Lucas, père, accusé de complicité d'espionnage, est-il coupable?

Le nommé Jean-François-Michel Quintal, accusé de complicité d'espionnage, est-il coupable?

Le nommé Jean Chauvel, accusé de complicité d'espionnage, est-il coupable?

Le nommé Mathurin Depagne, accusé de complicité d'espionnage, est-il coupable?

Alors, commençant par l'officier du grade inférieur, le général-président recueille les voix.

A l'unanimité, Chateaubriand, Maxime et Gouyon sont déclarés coupables d'espionnage, en faveur de l'ennemi, A la majorité de six voix contre une, Boisé-Lucas père est déclaré non coupable. A l'unanimité, Quintal est déclaré coupable de complicité; Chauvel et Depagne sont déclarés non coupables.

Les voix sont à nouveau recueillies, dans la même forme, pour l'application de la peine,

Chateaubriand, Maxime, Gouyon et Quintal sont condamnés à mort, par application de l'article 2, titre IV du code pénal militaire du 21 brumaire an V, et de l'article premier de la loi du 21 prairial an IV.

Acquitté du crime de complicité d'espionnage, Boisé-Lucas, père, est renvoyé devant les juges compétents, sous l'inculpation de recel d'un émigré non autorisé à résider en France.

Chauvel et Depagne sont condamnés, correctionnellement, l'un à un an de prison et l'autre à six mois de la même peine, pour contravention aux règlements de police (article 642 § 2 du code des délits et des peines du 3 brumaire an IV).

La Commission militaire, enfin, ordonne l'impression de son jugement à trois cents exemplaires, et l'exécution des condamnés dans les vingt-quatre heures. Le juge-rapporteur est chargé de leur lire la sentence.

Une fois remplie cette dernière formalité, les quatre condamnés à mort, qui jusqu'alors avaient été, ainsi que leurs camarades, mis en cellules séparées, sont laissés ensemble, pour passer la dernière nuit.

Les secours de la religion ne leur sont pas donnés. Il en avait été de même pour le duc d'Enghien.

Une fois réuni à ses compagnons, Armand a comme première pensée de leur demander humblement pardon de leur mort dont il est la cause.

Rudement, Gouyon lui répond :

Nous te pardonnons, si tu promets de mourir en brave.

Réponse excusable, mais combien superflue! Fouché, lui-même, n'avait-il pas dit : Armand saura mourir:

Aucun ne se coucha.

Pour voir une dernière fois le ciel, et se recueillir plus facilement dans l'isolement des suprêmes pensées qui doivent précéder la mort, ils s'accoudèrent aux fenêtres de la prison.

La neige tombait.

A deux heures du matin, commencent les lugubres préparatifs. Des bruits de pas retentissent, au long des corridors. A trois heures, s'ouvre le cachot. Le geôlier appelle Maxime.

Maxime, silencieux, se dirige vers la porte que garde une double haie de soldats en armes.

A la lueur des lanternes qui fait briller les baïonnettes, il va par de longs corridors. Le geôlier marche en tête. Tout à coup, il s'arrête à la porte d'une cellule qui s'ouvre en grinçant.

Entrez ! dit le geôlier, et la porte se referme sur Maxime plus mort que vif.

Bientôt, il entend monter de la rue1 le roule- , ment d'une voiture et le pas scandé d'une troupe en marche. Ce bruit sinistre lui serre le cœur et allume en même temps dans son âme une lueur d'espoir.

1 Rue Saint-Honoré. ↩

« Le jour de l'exécution», dit René, « je voulus accompagner mon camarade vers son dernier champ de bataille. Je ne trouvai pas de voiture. Je courus à pied à la plaine de Grenelle. J'arrivai tout en sueur, une seconde trop tard. Armand était fusillé contre le mur d'enceinte de Paris. Sa tête était brisée; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisait le corps d'Armand et de ses deux compagnons : plébéien et noble, Quintal et Gouyon, au cimetière de Vaugirard où j'avais enterré M. de la Harpe. Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois, sans pouvoir le reconnaître: le plomb l'avait défiguré. Il n'avait plus de visage. Jen'y pus remarquer le ravage des années, ni même y revoir la mort au travers d'un orbe informe et sanglant. Il resta jeune dans mon souvenir, comme au temps du siège de Thionville. Il fut fusillé le Vendredi Saint : Le Crucifié m'apparait au bout de tous mes malheurs. Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle, je m'arrête à regarder l'empreinte du tir encore marquée sur la muraille. Sites balles de Bonaparte n'avaient laissé d'autres traces, on ne parlerait plus de lui. »

Y eut-il jamais des funérailles plus tragiques et plus émouvantes que celles de l'Ami des vagues, ainsi contées par René ? Comme date, l'aube du Vendredi Saint; comme décor funèbre, une charrette qui cahote trois corps sanglants, et comme cortège, tout seul, sous la neige qui tombe... l'auteur désolé des Martyrs.

• Mémoires d'Outre-Tombe.