Chapitre II. Acquisition du manoir et des terres du Val de l'Arguenon
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(15 octobre 1777). - Bannie de l'acquisition (8 février 1778). - Situation du Val. Description du pays.
Vie de famille, au Val de l'Arguenon. — La chapelle Sate du Guildo.
Relations avec les familles de Plancoët. - Le « chevalier »
et le tertre Brand-Fer. - Mlle Lhôtelier et la Villeneuve. Relations avec les châtelains d'alentour. - Le Boisé-Lucas.
Marie-Joseph de Laupay, premier lieutenant des canonniers garde-côtes de Saint-Cast. - Son mariage avec Maximilienne de la Natillais. - Naissance de Maxime (3 juin 1782).
Armand au collège de Dinan. - Son goût pour les sports.
Son amour pour la mer. - Maxime fait avec Armand ses premières parties de chasse.
Armand est destiné au Grand Séminaire. - Mort de Pierre, frère aîné d'Armand.
Marie, sœur d'Armand entre à la Trappe. - Mariage d'Adélaïde, autre sœur d'Armand. - Armand est nommé capitaine au régiment de Poitou-Infanterie.
Le 15 octobre 1777, Pierre de Chateaubriand acquit, pour le prix de 98.ooo livres en principal, de M. de Boisgelin, qui résidait le plus habituellement en son hôtel de Saint-Brieuc, la seigneurie et les terres du Val, en Saint-Potan, et celles de Penguen, en Saint-Cast.
Du manoir, dont l'origine et l'histoire se perdent dans la nuit des temps¹, ne subsistaient que des ruines noircies par l'incendie, et rappelant le passage des troupes anglaises, en 1758.
Ce n'en était pas moins une superbe acquisition, digne de soutenir la comparaison avec le domaine de Combourg, récemment acheté par René-Auguste.
Le domaine du Val comprenait les métairies de la Porte du Val, du Bon Espoir et de l'Hôtel Maugit, de la Haute et la Basse Lande, de Penguen et de la Bougaudière, les masures du Moulin et de la Tourelle, le tout situé dans la paroisse de Saint-Cast et relevant noblement des seigneuries de Lamballe et de Beaucorps (Gouyon-Matignon), sauf la métairie de l'Hôtel Maugit qui relevait roturièrement de l'Abbaye de Saint-Jacut1.
1 Aveu de M. du Hallay et projet d'uveu de M. de Boiagelin (arobives du chûteau du Val). ↩
Quant au manoir, avec ses dépendances, cours, jardins, colombier, pourpris, terres communes, arables et non arables, vergers, bois taillis, le tout situé en Saint-Potan, il relevait noblement de la seigneurie ou baronie du Guildo2.
2 Le contrat d'acquisition du 18 octobre 177, constate « que les ↩
LES PIERRES SONNANTES Un coin du Val de l'Arguenon.
Le dimanche, 8 février 1778, à l'issue de la grand'messe, Pierre de Chateaubriand, suivant la coutume, fit publier son acquisition à la porte de l'église. Alors, devenu légalement et définitivement le châtelain de ce superbe domaine, il se disposa sans retard à le mettre en état d'être habité, conformément à son intention manifestée dans les clauses même du contrat de vente'.
Au bout de deux ans, le manoir du Val était entièrement réédifié* et Pierre de Chateaubriand venait l'habiter avec sa famille.
Dominant le délicieux et minuscule fleuve de l'Arguenon, le Val fait face à une longue pointe de rochers que surplombent, enguirlandées de lierre, les tours croulantes du Guildo, ancienne demeure de l'infortuné Gilles de Bretagne. A ses pieds se déroulent de superbes falaises dont la base disparaît sous un amas chaotique de roches étranges, - les Pierres Sonnantes, -ainsi appelées parce qu'elles sonnent comme des cloches, quand on les frappe à coups de galets.
« Ces belles campagnes, dit Bertrand Robidou ', logements du château sont dans la plus grande indigence de réparation, et que le seigneur acquéreur aura la faculté d'y faire, quand et dès que bon lui semblera, les réparations et réfections qui sont nécessaires pour la conservation de l'édifice ».
* Voir, appendice n° a, origine de propriété du château du Val.
Projet d'aveu de Pierre de Chateaubriand.
Histoire et Panorama d'un beau pays, par Bertrand Robidou. J. Bazouge, imprimeur, à Dinan.
ces tertres verdoyants et rocheux, ces vallées qui se nomment Quatre-Vaux, Belhanri, Vaux-Balisson, ces anses profondes, ces pointes avancées, tableaux d'une sauvage mélancolie, déjà si grands par eux-mêmes, ont pour avant-scène la mer sans repos, sans frein et sans limite, roulant sous les caps sonores du rivage. « Cette mer, qui du pied du Val de l'Arguenon se déploie soudain jusqu'à l'horizon, là-bas, en un immense écran d'émeraude, il faut, pour la décrire, la magique palette du poète Richepin : « Alors'», dit-il ', « on a sous les yeux un des plus magnifiques spectacles que donne cette merveilleuse côte bretonne.
« C'est toute la passe de Saint-Malo qui apparait, vue par le travers, et comme un vaste éventail déployé, un éventail d'azur glauque ou les iles, les caps, les golfes semblent autant de pierreries chatoyantes.
« A gauche, à l'un des bouts de l'horizon, le Fréhel s'avance, en une longue barre violette. Plus loin, voici le velours du bois de Saint-Cast. En face, les Ebihens arrondissent leur masse brune. Puis, c'est l'île Ago, dont les ajoncs en broussailles touffues se fondent en un seul bloc qui fait une grosse émeraude. Puis, un peu n Richepin, Braves Gens.
sur la droite, c'est tout un archipel terminé par Césenbre que le lointain rend bleu, d'un bleu pâle où sa plage de sable met une tache rose. Du côté de la terre, c'est une succession de plages, pareilles à des plaques d'or. Enfin, là-bas, tout à fait à droite, en pendant au Fréhel, Saint-Malo ferme l'horizon, Saint-Malo avec son clocher et ses maisons blanches, Saint-Malo qui étincelle au soleil, comme un joyau de filigranes, entre le saphir profond de la mer et le ciel aux brumes de perle. »
Dans cet admirable décor, la vie devint un enchantement, pour les enfants de Pierre de Chateaubriand.
Armand était alors âgé de neuf ans. Il avait les cheveux blonds, de jolis yeux noirs, l'ovale délicatement allongé. Il était svelte et élancé, sa bouche était petite et retroussait au coin des lèvres en une mutine expression. Son intelligence était remarquablement ouverte'.
Il était élevé, par sa mère, dans des sentiments de profonde piété. Souvent, celle-ci se plaisait à mener ses enfants à une chapelle des environs, dédiée à Brigide - une sainte d'Écosse. Tous, ils s'agenouillaient, en face la rigide statue de pierre qu'éclairait un grand vitrail, et au retour
• Chaleaubriand peint par Prigent. Archives nationales F7, ils allaient rendre visite au chapelain qui desservait le petit temple villageois.
D'autres fois, par les beaux après-midi d'été, ils allaient jouer autour d'un vieux colombier qui dominait la falaise. Ce colombier, qu'écroulaient lentement le doigt des siècles et les rafales de l'hiver, appartenait aux moines de Saint-Jacut, très puissants seigneurs dont la séculaire abbaye se découpait, au milieu des vergers, sur la côte voisine.
Mais la suprême joie était de franchir le gué, moyennant un liard, sur le dos• du passeur, et d'aller jouer, en face, dans les ruines du Guildo. Là, leur mère leur contait les malheurs du prince Gilles qui, dans ce château, fut arrêté, le 26 juin 1146, par deux cents hommes d'armes du roi de France, et, victime de la cruauté de son frère, finit par mourir, à la Hardouinaye, dans les plus sinistres tortures.
A cette époque, dans une des tours du séculaire manoir, s'ouvrait, au milieu des ronces, l'étroite entrée d'un souterrain1, formé de labyrinthes secrets, d'étranges cachettes, de caves humides auxquelles menaient de longues et basses galeries. Les enfants en connurent bientôt tous les détours. Ces ruines désolées inspiraient en général, dans le pays, une mystérieuse terreur. Comme sur les vestiges de l'antique château d'Avenel, là, disaient les contes de la veillée, errait, le soir, une noble et sainte dame vêtue de blanc. Elle mouillait, des larmes du souvenir, les pierres du vieux manoir, et s'accoudait, ensuite, au pied des tours penchées sur l'Arguenon. Puis, elle s'en allait laver, dans les eaux blanches du fleuve, un suaire sanglant. Cette dame blanche était la veuve du prince Gilles, la jeune et belle Françoise de Dinan.
1 Habasque, Le département des Côtes-du-Nord, 1836, Guingamp. B. Jollivet, tome IIII, page 207. ↩
Au Val, les douces joies de la famille s'égayaient aussi des agréables relations qu'offrait, aux environs, la gentille ville de Plancoët.
Plancoët, qui étage ses quatre cents demeures, gracieusement groupées sur le versant de deux collines, entre lesquelles coule l'Arguenon, était alors, comme beaucoup de petites cités bretonnes, un vrai nid d'aristocrates. La famille de Chateaubriand y voisinait avec les de Bedée, de Rosmadec, de Ravenel, • de Boisteilleul, des Ville-Audrains, de Largentaie... C'était à Plancoët que le « chevalier », comme on l'appelait dans la famille, avait été envoyé en nourrice, et c'était là, dans la chapelle • de Nazareth1, qu'il avait été voué aux couleurs de la Vierge. Son souvenir, d'ailleurs, est demeuré vivace dans le pays, et l'on fait encore remarquer au touriste, avec un juste orgueil, vers le haut de la rue de l'Abbaye, la maison et les jardins qui charmèrent son enfance.
1 Ancienne chapelle des Dominicains. ↩
« Si j'ai connu le bonheur », a-t-il écrit dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, « c'est certainement à Plancoët», - à Plancoët, ou si souvent il gambada sur le tertre Brand-fer, dans lequel on reconnaît le site qu'immortalise l'épisode de Velléda '.
Ce n'était pas seulement à Plancoët, c'était aussi chez l'oncle Pierre que « le chevalier » vivait ces délicieuses journées qui comptèrent parmi les plus belles de sa vie.
Souvent, aussi, au Val, venait une humble femme dont il faut, sans plus de retard, évoquer le touchant souvenir, car lorsque vont sonner les jours de deuil, son rôle aussitôt deviendra prépondérant. C'était une simple couturière, Mme Lhôtelier. Elle habitait, à Saint-Malo, au Petit-Placitre, dans une vieille demeure dont l'aspect n'a pas changé. Passant au Val des semaines entières, pour prendre soin de la lingerie, elle s'était, peu à peu, avec ce dévouement i oi souvent alors existait chez les humbles,.
e Chateaubriand à Plancoët, voir ses Mémoires age 36, tome l.
profondément attachée à la famille de Pierre de Chateaubriand. Intelligente et bonne, elle contait aux enfants de belles histoires. En retour, ceux-ci l'adoraient, et elle nous apparaît aujourd'hui comme ce type délicieux des vieux serviteurs disparus dont la Villeneuve ' fut aussi le symbole, chez les parents du « chevalier ».
Si, au Val, les relations étaient fréquentes avec les familles nobles qui habitaient à Plancoët, dans les belles demeures de pierre, aux larges perrons et aux pignons pointus, à plus forte raison, voisinait-on avec les châteaux d'alentour: La Vieuxville, Monchoix, Beaulieu, le Vau-Rouault, la Ville-Roger, la Villethéart, et surtout le Boisé-Lucas'.
Le Boisé-Lucas était habité par Marie-Joseph de Launay, premier lieutenant des canonniers garde-côtes de Saint-Cast.
Pour accéder au Boisé-Lucas, il faut quitter la grand'route à l'endroit où se dresse la chapelle Sainte-Brigide, et s'engager dans une suite de chemins creux qui, tristes et boueux
• Des érudits, justement curieux de tout ce qui sc rattache à René, ont essayé d'identifier « la Villeneuve ».
La Villeneuve n'était pas son nom. Si on la désignait ainsi, c'est parce que ses parents étaient fermiers à la Villeneuve, d'où le père de René l'avail fait venir à son service. Et ce sobriquet avait fini par faire oublier son véritable état civil.
* Véritable orthographe: le Bois-is-Lucus.
durant la mauvaise saison, revêtent, dès que verdoie le printemps, un charme séduisant de délicieuse fraîcheur et de calme poésie.
Bâtie1 en pierres rouillées, minces et coupantes, l'émouvante gentilhommière est couverte d'une ample toiture verdie qui, du côté nord, descend presque jusqu'au ras du sol, pour coiffer pittoresquement tout un corps de logis en avancée, plaqué sur le bâtiment principal.
1 Quand paraitront ces lignes, le Boisé-Lucas ne sera peut-être plus qu'un souvenir. Lorsque nous y fûmes pour la dernière fois, en pèlerinage le 29 juillet 1909, tout un pignon de la vieille gentilhommière était déjà tombé sous la pioche des démolisseurs. La fenêtre historique. i laquelle, dans des circonstances dramatiques que nous raconterons plus loin, vint frapper Armand de Chateaubriand, proscrit et traqué, venuit de disparaître. A ce moment, M. de la Motterouge, descendant des Boisé-Lucas, el propriétaire de ce vieux manoir, désespérait même de pouvoir conserver le corps de logis principal. ↩
Au sud, émerge, par-dessus cette toiture démesurée, une tourelle bosselée que percent deux lucarnes étroites.
Deux portes cintrées, que surmonte une fenêtre, donnent accès dans la grande salle qu'ornemente une vaste cheminée. Derrière, un étroit corridor. Il conduit aux appartements de l'unique étage.
Marie-Joseph de Launay, premier lieutenant des canonniers garde-côtes de Saint-Cast, remon-
LE BOISÉ - LUCAS D'après un dessin de l'auteur.
tait à la puissante maison des Plessis-Balisson, ramage de Porhoët, qui avait compté parmi les siens le célèbre Geoffroy du Plessis, secrétaire de Philippe le Bel et fondateur du collège Plessis-Sorbonne1.
1 La famille de Launay comportait différentes branches : les de Launay-Comats, de Launay de Pontiornou, de Launay du Boisé-Lucas. (Voir pièce justificative n° 2.) ↩
Sa fortune était plutôt modique, en harmonie avec sa gentilhommière, qui alors, il est vrai, devait avoir plus respectable apparence qu'aujourd'hui. A cette époque, l'entrée du château n'était point humectée de purin et encombrée de fumier, et d'importantes dépendances, dont les ruines croulantes disparaissent sous le lierre et les ronces, démontrent bien que le Boisé-Lucas actuel n'est plus qu'un suprême vestige d'un passé mort.
Né en 1726, Marie-Joseph de Launay avait épousé, en 1781, une jeune fille de Plancoët, âgée de dix-sept ans, Maximilienne Bameule de la Natillais, qui habitait sur la Place Basse.
Non seulement Maximilienne était jolie et de taille élancée, mais elle avait l'esprit cultivé, l'imagination ardente. Elle avait aussi le culte de la noblesse, l'amour du Roi, et une admiration sans mélange pour l'ancien régime.
Son éducation affinée lui faisait parfois trouver un peu monotone la compagnie de son mari, doué d'une taille superbe, d'un merveilleux estomac et d'un inlassable amour de la chasse1.
1 Taille d'un mètre soixante-quinze, cheveux et sourcils bruns, yeux gris, nez petit, figure large et pleine, la tête chauve. (Signalement relevé dans le jugement de la cominission militaire des 29 et 30 mars 180y. Archives nationales. Dossier Armand de Chateaubriand. F. 6481). Archives nationales. Pièce ci-dessus indiquée. ↩
Aussi, la jolie Maximilienne allait-elle passer chez ses parents les plus mauvais mois de l'hiver. Ce fut, chez eux, le 2 juin 1782, qu'elle fit ses couches.
L'enfant était un garçon. On l'appela Maximilien-François, mais, dans l'intimité familiale, prévalut le nom de Maxime, qu'il conserva jusqu'à sa mort.
Maxime était plutôt du côté de sa mère. Il en avait les yeux roux et le nez long?. En grandissant, il en eut aussi l'âme ardente et le caractère chevaleresque: tels étaient, du reste, les sentiments qu'on lui inculquait, dans le paisible et vieux logis de la Place Basse, à Plancoët.
Quand Armand eut atteint l'age de l'éducation, ses parents le mirent au collège de Dinan.
Oh! les tristes heures passées dans les classes étroites, sombres et froides. Sa sensibilité excessive le faisait, plus que tous ses petits camarades, souffrir de cette claustration et de l'éloignement de la famille.
Son enfance au grand air, ses échappées sur les falaises et les grèves, les parties de bateau et de pêche avaient si intimement développé, en son âme, le goût de la vie active, l'attrait des exercices physiques et surtout l'amour de la mer!
Quelle joie profonde quand se levait enfin l'aube joyeuse des congés et des vacances! Avec quelle fougue il s'empressait de regagner le beau temps perdu !
Encore tout jeune, grâce à cette nature d'esprit, si nettement dessinée, il était devenu, comme on dirait aujourd hui, un sportman de première force. Pas un jeune homme de Saint-Cast ne savait comme lui mener un bateau ou lever un filet. Il connaissait tous les courants de la baie. Il savait les noms de toutes les cri-. ques et de toutes les roches, les fonds poissonneux, les retraites aimées des cormorans et des courlis. Tous les enfants de la côte étaient ses amis, et tous les marins ses plus chers éducateurs.
Son adresse de tireur était devenue proverbiale dans le pays. Jamais il ne manquait, au vol, les plus farouches oiseaux de mer1.
1 Renseignements fournis par la famille de Chateaubriand. ↩
Aussi, le grand chasseur du pays, le premier lieutenant des canonniers garde-côtes, fort comme un Turc et haut comme un chêne, Marie-Joseph de Launay, ne dédaignait nullement de l'associer à ses parties de chasse, et même de lui confier l'éducation cynégétique de Maxime, son superbe rejeton, dernier représentant des Plessis-Balisson, ramage de Porhoët2.
2 Archives nationales, f7, 6 480. Interrogatoires de Maxime. ↩
En grandissant, si Maxime gardait, au tréfonds de son âme, l'exaltation chevaleresque de sa mère, il avait pris, d'autre part, les goûts paternels pour les belles parties de chasse, à travers les landes et les bois. Rapprochés par cette similitude de goûts, Armand et lui, malgré la différence d'age, étaient devenus une paire d'amis3.
3 Archives nationales, Fr, 6481. ↩
Armand voulait être marin. Mais, hélas! il était le cadet. Son père avait résolu que, comme l'oncle François-Henri, il serait prêtre.
Ce serait l'aîné, Pierre, qui embrasserait la carrière ancestrale. Pierre était d'un physique remarquable. Il entra, en qualité d'aspirant, dans la marine du Roi. Quant au pauvre Armand, il fut invité à continuer ses études, en vue du Grand Séminaire.
Mais la Providence en avait décidé autrement. Dès son premier voyage, sur les côtes d'Afrique, Pierre se noya, dans une tempête. Ainsi, la mer, l'éternelle capricieuse, si long-temps docile à cette rude race de marins, auxquels elle avait donné la fortune et le bonheur, prenait sur elle sa première revanche.
Devenu l'ainé, par ce malheur imprévu, Armand s'empressa de quitter ses études, et demanda à son père l'autorisation d'être marin, à son tour. La mer ne l'avait-elle pas toujours irrésistiblement attiré? Oh ! c'était là sûrement sa vraie vocation! Et puis, ne fallait-il pas, sur la mer, un Chateaubriand pour représenter la famille1 ?
1 Renseignements fournis par la famille de Chateaubriund. ↩
Le père résista. La mer venait de lui prendre son aîné. C'était assez. C'était bien trop. Comme « le chevalier », son cousin, comme André Desilles et Gesril, ses camarades d'enfance, Armand, lui aussi, serait soldat. Son père lui obtint une compagnie au régiment de Poitou-Infanterie.
Jamais, désormais, le doux Val de l'Arguenon ne reverra la joie sans nuages des jours d'autrefois. Quand les oisillons ont pris leur premier vol, la jolie nichée bien rarement se retrouve au complet.
Pierre dort l'éternel sommeil, dans la mer, le vrai cimetière des marins. Adélaïde vient d'épouser le chevalier Louis-François de Kerouallan, brillant officier plein d'avenir. Marie, pour ne pas rompre avec les pieuses traditions de la famille, est entrée au couvent. Elle est maintenant trappistine1. Armand est au régiment. Un voile de mélancolie s'est étendu sur le ciel du Val de l'Arguenon.
1 Archives nationales. Pièces de l'instruction ; affaire Chateaubriand, F,, 6480. ↩