Le voyageur et le gibet
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Le voyageur et le gibet1
1 Ir° liasse, 24° pièce (6483 F7.) ↩
(Anecdote).
Battu par la tempête, un vaisseau fait naufrage.
Sur ses débris, un voyageur,
Longtemps jouet des flots, eut enfin le bonheur
D'être jeté sur le rivage
D'un pays inculte et sauvage.
N'y cheminant d'abord qu'avec lenteur, Il craint de rencontrer un peuple anthropophage, Et chaque pas qu'il fait redouble sa frayeur.
Après avoir marché deux jours à l'aventure, Il aperçoit soudain un gibet tout dressé.
Oh ! ceci, dit-il, me rassure.
Oui, me voici, la chose est sûre !
Dans un pays civilisé2.
2 Appendice n° 6, voir une des chansons d'Armand de Chateaubriand. ↩
Quand Chateaubriand eut reçu de Gouyon-Vaurouault son rapport sur le port de Brest, et de Maxime tous les renseignements désirés sur Paris, il commença à trouver que la littérature n'était pas assez captivante pour lui faire oublier son étroite réclusion, d'autant que son hôte le laissait se morfondre consciencieusement dans la solitude absolue de sa cachette1.
1 L'isolement de Chateaubriand, dans la cachette du Boisé-Luca» était tel que la servante Jacqueline Rouault, accusée à l'instruction d'avoir conversé trois fois avec le proscrit, put soutenir avec succòs qu'elle ignorait même sa présence. ↩
Les dernières lettres de Maxime, son refus, à son retour au Boisé-Lucas, de venir même lui serrer la main, l'affectèrent cruellement. Sa délicatesse de sentiments lui fit sentir, avec une âpre intensité, combien son départ était désiré. C'était d'ailleurs, se disait-il, infiniment naturel. L'implacable condamnation qui venait de frapper Gouyon-Vaucouleurs et Prigent hantait sans cesse son esprit. Rester là, plus longtemps, n'était-ce pas s'exposerau même sort et y entraîner tous ceux qui l'avaient aidé ?
Le soir venu, il quittait sa soupente, et, sa valise sous le bras, par les sentiers de couleuvres, il allait vers la mer. Des heures de temps, penché à la lucarne de l'ancien pigeonnier des moines de Saint-Jacut, il scrutait l'horizon. Vaine attente ! Parfois, les jambes brisées, les yeux brûlés par l'âpre bise de mer, il s'asseyait un instant, sur sa valise. Par la porte béante, la rafale s'engouffrait etle plaquait grelottant contre le mur. A l'aube, lorsque, dans le ciel rougeoyant s'éteignait la dernière étoile, il reprenait, le pistolet au poing, mais l'âme toujours plus découragée, le triste chemin de sa soupente.
Alors, en quelques lignes brèves, dans le style d'un journal de bord, il résumait l'état de l'atmosphère, durant sa longue et douloureuse veille1. Puis il essayait de dormir quelques heures, en pensant à Jenny et à son cher petit Fédo.
1 1re liasse, 30e pièce. ↩
Cependant, malgré les précautions prises, le bruit s'accréditait que Chateaubriand était dans le pays2.
2 Bulletin de police du 14 janvier 1809. Rapport d'Armand de Chateaubriand (1r° liasse, 14° pièce). Déclaration de Chauvel (4° liasse, 1° pièce). Archives nationales. Dossier précité ↩
Martinet, le contrôleur des douanes du Guildo, était venu rôder autour du Boisé-Lucas, et avait dit :
Chateaubriand est en France, et il pourrait bien ne pas être loin d'ici.
Ce propos avait été reporté à Boisé-Lucas. Sans doute, il savait Martinet bien disposé. Mais le péril n'en était pas moins imminent. Quant à Armand, il ne conservait plus le moindre espoir de revoir son navire.
A tout prix, il fallait donc trouver un pêcheur qui consentît à le passer à Jersey. C'était la seule planche de salut.
Le 28 octobre, il alla trouver un de ses amis dont le nom est demeuré inconnu. Cet ami, à force d'argent, put s'entendre avec un marin de Saint-Cast, co-propriétaire, avec plusieurs autres pêcheurs, d'un solide voilier. En raison de la lune, le départ ne put être fixé que pour le 8.
Première déconvenue. Le lendemain de sa promesse, ce marin tomba malade et dut s'aliter. Serait-il guéri pour le 8? Il l'affirma, mais peu de temps après il fit dire à Armand que les autres propriétaires du bateau, tenus en dehors du secret, venaient justement de projeter, pour le 8, une grande partie de pêche.
Le 6, un peu avant neuf heures du soir, Chateaubriand, vêtu d'une longue veste brune, quittait sa cachette.
Où allait-il?
Tout le jour, le souvenir de ses chers défunts avait hanté son esprit, et, la nuit tombée, s'était implanté dans son cœur l'irrésistible désir de revoir, une dernière fois, son Val tant aimé.
Le voici.
Le petit bois ! Il n'a pas changé. Toutefois, les arbres qui se silhouettent étrangement dans la nuit lui semblent plus grands. Il s'égare, par les sentiers qu'il a tant de fois suivis, avec sa mère et ses sœurs. Sous ses pas, bruissent les feuilles mortes. Dans les branches, gémit le vent d'automne, si plaintif les soirs d'hiver, sur la côte de Bretagne. Armand a le cœur serré. Les larmes lui montent aux yeux. Il pleure.
Tout à coup, il entend des pas. Une autre fois, vite, il se serait terré au fond du plus proche fossé. Il se serait terré, comme le veut son symbolique sobriquet.
Il se dissimule simplement derrière un tronc d'arbre.
Les pas se rapprochent. Grâce à son habitude de percer les ténèbres, il a bien vite reconnu celui qui vient. C'est Jean Chauvel1, l'aubergiste de Saint-Cast, celui qu'on appelle le Gravelé. Le frère du Gravelé était un de ses camarades de pêche.
1 Jean Chauvel, âgé de 50 ans, natif de Ruca (Côtes-du-Nord), fils du feu Paul et de feue Thomasse Maingui, marchand et aubergiste, domicilié à Saint-Cast, de la taille de 17,64 cheveux et sourcils châtains, front haut, yeux gris, nez ordinaire, bouche grande, menton rond, figure ovale, marqué de petite vérole. (Archives nationales. Qualités du jugement. Dossier Chateaubriand, précité.) ↩
Chauvel ! Jean Chauvel ! appelle-t-il, en sortant de sa cachette.
- Monsieur Armand ! C'est-y de Dieu possible .
Oui, c'est moi.
Armand s'approche. Il embrasse cet humble visage ami. Jean Chauvel s'essuie les joues qu'Armand a mouillées de ses larmes.
Je reviens du Guildo, murmure Chauvel, pour dire quelque chose.
Oh ! mon ami, sauve-moi ! par pitié ! pour ma femme et mes enfants.
Secoué par les sanglots, il raconte, d'un trait, son angoissante odyssée.
Chauvel est tout ému. Mais il hésite. C'est un si gros coup jouer!
Tiens ! prends. Voici vingt-cinq louis.
Chauvel tend la main, serre l'or dans sa poche et dit :
Monsieur Armand, j'ai le moyen de vous tirer d'affaire. Voici. Vous rappelez-vous Tréguy? Des meuniers l'ont chargé d'acheter un bateau, à Abraham, de Saint-Malo. Je vais m'entendre avec Tréguy, pour aller chercher et payer ce bateau, qui fera notre affaire.
Je me fie à toi'.
Le lendemain matin, accompagné de Luc Pierre, Chauvel partait pour Saint-Malo. Le soir, avec le
• Bulletin de police du 14 janvier 180g.
bateau d'Abraham, il était de retour à Saint-Jacut.
Luc Pierre était un fin marin. C'est pourquoi Chauvel l'avait embauché pour conduire, avec lui, M. Armand, Jersey. Mais, pour se donner du cœur, Luc Pierre avait bu toute la journée. Il avait même tant bu que le retour par bateau ne l'avait pas dégrisé.
Arrivé à Saint-Jacut, il enjamba le bord et s'en alla.
Il fut impossible à Chauvel de lui faire entendre raison.
Resté seul, Chauvel s'en fut faire un tour chez lui.
A huit heures du soir, il revint au bateau, prit les avirons et se mit à nager, au long de la rive.
Chateaubriand était à son poste, dans les rochers, sous le bois du Val. Il lança des galets dans la mer. C'était le signal convenu. Chauvel accosta. Chateaubriand, porteur de sa valise, enjamba le bateau, el sans dire un mot se mit aussi aux avirons.
Il faisait calme plat1.
1 Journal d'Armand de Chateaubriand. Archives nationales. Dossier précité. ↩
Jusqu'à deux heures du matin, il fallut ramer, sans interruption. Alors, se leva une légère brise, soufflant de l'est. On hissa la voile. Les deux fugitifs se trouvaient, à ce moment, au nord-est du cap Fréhel.
A onze heures du matin, ils étaient è mi-route de Jersey. A ce moment, les vents passèrent au nord-est, et la mer devint houleuse.
Quoique fatiguant beaucoup, la barque atteignit les Minquiers. Il était alors midi. La houle était devenue tempête. Les vagues furieuses embarquaient par paquets. Maintenant, pour comble de maux, le flot baissait. Impossible dès lors d'atteindre la côte anglaise.
Soudain, sur le frêle esquif qui lutte contre vent et marée, s'abat une vague énorme. Une voie d'eau se déclare. La barque s'emplit plus vite qu'on ne la vide.
Il ne reste qu'une chance de salut : fuir devant la tempête, c'est-à-dire regagner la côte de France.
A huit heures du soir, le bateau y abordait, dans l'anse du Calot.
Il était temps. Les deux fugitifs, trempés jus- ' qu'aux os, étaient à bout de force. Chateaubriand, surtout. Domptant le mal de mer qui le tordait, il avait dû, pendant six heures de suite, vider le bateau avec sa chaussure. Ses papiers étaient trempés, et ses armes, en cas d'alerte, dans l'impossibilité de servir.
La tourmente, heureusement, avait éloigné les douaniers, et le débarquement se fit sans encombre.
Une fois à terre, Chateaubriand, le visage empreint d'une indicible tristesse, prit la main de Chauvel.
Je te remercie, lui dit-il, de ton courage et de ta présence d'esprit.
A votre service! Monsieur Armand.
Je puis donc toujours compter sur toi?
Je suis prêt à risquer à nouveau ma vie, et quitter le pays pour vous sauver.
Veux-tu partir demain ?
Il faut voir comment l'affaire va tourner. Demain, de toute façon, trouvons-nous ici, à huit heures du soir.
Après un dernier serrement de mains, ils se séparèrent.
Armand prit le chemin du Boisé-Lucas.
Au petit manoir, Boisé-Lucas s'était empressé, sitôt le départ d'Armand, de faire disparaître toutes traces pouvant faire croire à son séjour. Pour mieux donner le change, il était allé longuement causer chez Rebuffet, son fermier, qui ne se doutait de rien.
Enfin, on pouvait respirer !
Le 10, au soir, Terrier, tout ruisselant d'eau, frappait à nouveau à la fenêtre du ravin.
Il fallait bien le recevoir. Caché au fond de sa soupente, il était encore moins dangereux que quand il courait les grèves et les bois.
Les douaniers avaient éventé l'affaire, et dès le lendemain cherchaient à rencontrer Chauvel. Celui-ci, pour les dépister, leur fit dire qu'il était absent.
Armand, tenu au courant par Boisé-Lucas, n'osait bouger de sa cachette. Il y resta, sans sortir, trois semaines consécutives.
Au bout de ce temps, il se hasarda dehors. Un soir, à onze heures, Chauvel entendit gratter sur le seuil de sa porte, avec la pointe d'un couteau '.
Monsieur Armand ! se dit-il, et il sortit de sa demeure.
Puis-je compter toujours sur toi? lui demanda Chateaubriand.
Chauvel répondit affirmativement. Mais un départ immédiat était impossible. Son bateau, qui avait eu de graves avaries, était à réparer. Il fallait attendre les premiers beaux jours.
Aux premiers beaux jours, Armand devait revoir Chauvel, mais devant la commission militaire.
• Interrogatoire de Chauvel. Archives nationales. Dossier Armand de Chateaubriand.