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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand Agents dans Paris

Agents dans Paris

Armand de Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 348–350 · chapitre 48 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Comme cette mission est la plus délicate de toutes, M. T... doit en charger celui de ses agents qui aura le plus d'intelligence et la meilleure représentation. Il serait fort heureux que ce fût la personne qui a été autrefois consul en Espagne.

Cet agent remettra lui-même et en mains propres les lettres qui lui seront confiées. Il ne doit avoir aucune inquiétude à cet égard, car on ne l'adresse qu'à des personnes sûres et dont l'auteur des lettres est l'ami intime.

Cependant, comme ces personnes occupent des premières places du gouvernement, et que tout ce qui vient de l'étranger dans les circonstances actuelles a quelque chose de suspect, l'agent qui abordera les dites personnes doit le faire avec prudence et ménagement et prendre bien garde de leur parler devant témoins. Dès qu'il sera en leur présence, il doit alors prendre un air franc, ouvert et assuré, tel que l'a d'ordinaire un honnête homme qui parle à d'honnêtes gens. Il n'est pas question, d'ailleurs, de les entraîner dans un plan de conjuration ; celui qui leur écrit est un ancien camarade qui ne leur demande que des renseignements sur sa situation personnelle, en les priant de lui dire si la nouvelle face des choses ne lui permet pas de concevoir l'espérance de retourner bientôt dans sa patrie. Tout roule sur ce point.

Les lettres, du reste, seront conçues de manière à lever toutes difficultés et à préparer à l'agent un accueil favorable. On lui en donnera une copie afin qu'il puisse mieux se conformer à l'esprit de leur contenu. L'agent laissera croire à chacune des dites personnes qu'il verra, qu'elle est la seule à laquelle on écrit. Si, par quelque circonstance qu'on ne peut prévoir, la réponse qu'on lui fera n'était que verbale, il aura soin d'en rédiger par écrit au moins la substance, aussitôt rentré chez lui, et de noter la manière dont il eçu, en distinguant la personne dont il aura le louer, afin d'entretenir avec elle une corresplus suivie.

aux lettres qu'on pourra lui remettre, l'agent y a un moyen sûr de les faire parvenir, ainsi épouses aux dites lettres.

1 remplissant cette mission particulière, l'agent ccuper des objets suivants :

¡bien y a-t-il de troupes dans Paris ? Ce qu'elles uel esprit les anime et comment elles sont vues ens r

2° Dans quel rapport se trouve le Sénat avec Bonaparte et son parti ?

3° Quelle est l'opinion des Parisiens sur Bonaparte, depuis les affaires d'Espagne?

4° Ce qu'on dit de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Russie, ainsi que de la reprise apparente des hostilités en Allemagne.

5° Quels sont les généraux qui passent pour être le plus opposés à Bonaparte ?

6° Si la levée des conscrits s'exécute en tout ou en partie, et s'il est vrai qu'on arme indistinctement tous les citoyens depuis seize ans jusqu'à quarante ans.

7° Si l'on parle encore du général Moreau et ce qu'on en dit.

8° Si les Princes français ont beaucoup de partisans et quelle opinion l'on se forme de l'arrivée de Louis XVIII en Angleterre.

Il est facile de se procurer tous les renseignements, en fréquentant les restaurante, les cafés, les spectacles, et en lisant les petits journaux, principalement ceux qui paraissent tous les soirs.

A mesure que l'agent aura fait quelque découverte, il devra la faire parvenir sur-le-champ, à M. T, par la personne intermédiaire dont ils seront respectivement convenus.

Si la nouvelle était importante, telle, par exemple, que le renversement de Bonaparte ou quelqu'autre changement dans le gouvernement, il conviendrait mieux que l'agent principal se rendît lui-même, de suite auprès de M. T... pour lui expliquer l'événement.

M. T... après avoir reçu les rapporta de ses divers agents, en rédigera un général auquel il joindra les renseignements particuliers qu'il se sera procurés lui-même, et il fera parvenir le tout à Londres, par le moyen et à l'adresse dont on est convenu.

Dans le cas où un seul rapport de l'un des agents aurait quelqu' intérêt, il ne serait pas nécessaire d'attendre ceux des autres pour l'envoyer, mais il faudrait faire partir celui-ci de suite.

Si la dépêche est importante, M. T... doit l'apporter, lui-même, jusqu'à Londres, en employant la plus grande célérité, qui lui est également recommandée pour tous les autres cas.

Il aura soin de se procurer le Moniteur, le Mercure de France, le Journal du Commerce, le Journal de l'Empire, la Gazette de France, la Revue littéraire, ou l'Ancienne Décade. Du tout, deux exemplaires, ainsi qu'un des petits journaux tels que le Publiciste, le Journal des Débats, ou autre qui sera en vogue et qui parlera le plus hardiment, et il en fera parvenir à Londres le numéro de chaque jour avec le plus de promptitude possible.

M. T... joindra à l'envoi de ces journaux les pamphlets et brochures qui seraient relatifs aux affaires du temps et qui feraient quelque bruit.

Pour l'exécution des présentes instructions et de tout ce qui n'a pu être prévu, on s'en rapporte au zèle et au dévouement dont M. T... a donné tant de fois les preuves non équivoques. On aura soin, d'ailleurs, de lui applanir toutes les difficultés qui pourraient se rencontrer avec la négociation que l'on désire entretenir avec les hommes en place de Paris, aussitôt que M. T. les aura fait connaître, et on le mettra à portée de rendre sa mission de plus en plus fructueuse, par la correspondance exacte et détaillée que l'on se propose d'avoir avec lui1.

1 En marge, on lit: « Signé et paraphé ne varietur, Bertrand, Boudin, greffier, Chateaubriand. i (Archives nationales, 1° liasse 1° pièce. Dossier précité.) ↩