Chapitre XI
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A bord du Drack (10 janvier 1808). - Mission de Prigent, dit Blondel. - Ses compagnons de route : Gouyon-Vaucouleurs, Deschamps, Leelerc. - Quelle était la mission de Prigent ? - Escale à Chausey. - Débarquement à Rothéneuf. - Chassés de partout.
Rapports du colonel Prigent. - Sa correspondance, du fond des brousses. - Les poulets de Cécilia.
Bouchard quitte ses compagnons. - Il se livre à la gendarmerie. - Bouchard, habillé en gendarme. - La chasse à l'homme. - Dans un champ de seigle. - Cernés. - Suprême combat. - Jean Leclerc blessé. - On rend lesarmes. Prigent chargé de chaînes. - Il trahit tout le monde. - Chez le préfet d'Ille-et-Vilaine. - Six heures de révélations. - Portrait de Prigent, par le préfet. - Lettres à Fouché. Odieux plan de Fouché pour s'emparer de Gouyon-Vaucouleurs. -- Infernale habileté de Bouchard. - Le guet-apens de Rothéneuf. - Démarches faites pour sauver de Gouyon-Vaucouleurs. - Fouché au cœur de glace.
Audience sensationnelle : 36 accusés. - Chant du cygne des
Puiséyens. - Plaidoyer pour de Gouyon-Vaucouleurs. - Analogie avec le cas du duc d'Enghien. - Prigent, Goujon-Vaucouleurs, Bouchard, Leclerc, sont condamnés à mort. - Crânerie de Gouyon-Vaucouleurs. - Romanesque demande en mariage. - Exécution au son de la musique.
Sursis obtenu par Prigent et Bouchard. - Leur exécution.
remarquable voilier, armé en course, portant dix canons, et monté par trente hommes d'équipage.
Il s'appelait le Drack, capitaine Ferrès, et traînait à sa remorque une longue embarcation susceptible de naviguer, aussi bien par ses propres moyens qu'à la rame et à la voile.
Outre ses trente matelots, porteurs de carabines, pistolets et poignards, le Drack avait à son bord cinq passagers, émissaires du comte de Puisaye.
L'un, qu'on appelait Blondel, n'était autre que le colonel Prigent, chevalier de Saint-Louis. Les autres étaient de Gouyon-Vaucouleurs, l'ancien compagnon d'exil de Chateaubriand à Londres ; Guignet, Als d'un jardinier de Saint-Servan, Des-champs dit Franchinot, natif de Rothéneuf; Jean Leclerc, du village de la Flourie, en Saint-Servan, et Bouchard.
M. de Gouyon devait rester à bord du Drack et retourner avec lui en Angleterre, afin de rendre compte à Puisaye du résultat du voyage. .
D'après ses instructions écrites1, Prigent devait rétablir en France des comités royalistes analogues à ceux de 1797, en commençant par Rennes, préparer l'opinion publique à un retour de la Monarchie, relever l'importance et les mouvements des troupes, dans l'Ille-et-Vilaine, les Côtes-du-Nord et la Manche.
1 F7, 6480. Archives nationales et bulletin de police du 11 juin 1808 FÇ,Зzı5. ↩
Prigent devait, sur ces divers points, dresser des rapports que le prince de Bouillon recevrait à Jersey et ferait parvenir au général Don. Celui-ci les transmettrait à M. Cooke, sous-secrétaire d'Etat.
Prigent n'avait-il pas une autre mission? Assassiner l'Empereur.
Ces missions-là ne s'écrivent pas. En tout cas, l'instruction criminelle, qui suivit les événements que nous relatons, ne put arriver, de ce côté, à aucun éclaircissement.
Arrivé en face des îles Chausey, le Drack jeta l'ancre, pour attendre la nuit. Le vent soufflait en tempête. La neige tombait.
Le soir venu, l'annexe du Drack alla débarquer, sur les rochers, Prigent et ses compagnons.
Pendant dix jours, la tourmente fit rage. Les quatre émissaires du comte de Puisaye durent se tenir cachés dans les rochers, tandis que le Drack restait mouillé, au sud de l'île.
Sur ces entrefaites, une frégate de la station de Guernesey vint mouiller près le Drach.
Le 20, elle appareilla pour l'Angleterre, tandis que le Drack, sur lequel Prigent était remonté avec ses lieutenants, continuait sa route vers les côtes de France.
Le soir même, sept heures, le cotre mouillait en face la grève de Rothéneuf. Une forte patrouille passait sur la falaise. Tandis qu'elle observait le navire, son léger annexe glissait silencieusement vers le rivage, et débarquait, au pied d'une haute falaise arrosée par un ruisseau, Prigent et ses trois acolytes.
Le sable était couvert d'une neige épaisse, et la nuit profondément noire.
En silence, tous quatre marchèrent jusqu'à la petite chapelle Saint-Vincent. Prigent frappa à une maison voisine où il avait reçu l'hospitalité lors de son précédent voyage.
Passez votre chemin! leur cria-t-on, derrière la porte.
Par des chemins détournés, ils gagnèrent les marais du Talard, prirent la route de Saint-Servan et s'arrêtèrent à la Petite Vacherie, située au village de Saint-Etienne, sur la route de Saint-Jouan-des-Guérêts.
La Petite Vacherie était occupée par deux ménages : celui de Huet et celui de Flamand, deux maçons, chez lesquels Prigent avait été précédemment accueilli '.
Fr, 6482. Lettre de Prigent au Préfet d'Ille-et-Vileine. Archives nationales.
Mais cette fois, la porte demeura close.
Alors commença pour les quatre espions une terrible existence de vagabondage, de misère et de continuels dangers. Traqués comme des bêtes fauves, ils ne pouvaient coucher que dans les fossés ou au fond des bois.
Cependant, Prigent étudiait le pays. Du 18 mars au 28 avril, il n'envoyait pas moins de vingt et un rapports au général Don.
Dans le premier, il annonce le renvoi à Jersey de Guignet, qui est un ivrogne.
Dans le cinquième, daté du 1er avril, il se plaint au général anglais de la négligence du prince de Bouillon. En termes émouvants, il décrit aussi les dangers de sa situation et l'active surveillance exercée par les préfets de l'Empereur.
« Bouchard », ajoute-t-il, & ne veut plus servir M. de Gouyon-Vaucouleurs. Quant au capitaine du Drack, il critique vivement les atterrissements que lui impose le prince. Ce n'est pas à ce dernier, qui n'est pas marin, à les fournir. Passe encore ! s'il s'agissait de le débarquer en France. Mais, dans ce cas, s'il ne se faisait pas tuer, en mettant le pied sur la côte de France, il serait assuré, trente-six heures au plus après son arrivée, d'être à nouveau interné à Paris « .
Dans son 10° rapport, remis à Deschamps pour le général Don, il insiste à nouveau sur l'épouvante de sa situation :
« Nous sommes », dit-il, « dénoncés et recherchés. La surveillance est extraordinaire. Nuit et jour, on court après nous. Nous sommes redevables de ces nouveaux dangers, aux espions de Bonaparte sur le sol anglais. »
« Depuis un an », écrit-il, dans son 15° rapport, « il est survenu un changement si extraor dinaire que beaucoup de personnes en sont restées étonnées, et redoutent l'avenir. Le plus grand ordre existe déjà dans toutes les administrations. Ge n'est plus le temps où tant de têtes gouvernaient la France. Il n'en existe aujourd'hui qu'une et elle a su s'entourer de gens qui ont intérêt à la défendre.
* Si quelque événement arrivait, on trouverait beaucoup de partisans. Il faudrait alors que l'illustre Maison des Bourbons parût elle-même. Encore un retard, et elle serait perdue sans rappel.
« S. A. R. Monsieur se souvient qu'elle me promit autrefois de passer avec moi en Bretagne, projet qui se serait accompli, sans les lâches qui. préfèrent s'engraisser en Angleterre aux dépens des braves Royalistes. »
Le 12 avril, 15° rapport. La situation est de plus en plus critique. Il vient d'arriver à Saint-Malo un commissaire général, plusieurs secrétaires et environ 5o espions de Bonaparte.
Dans le 20€ rapport, daté du 23 avril, il rend hommage à la bravoure de ses lieutenants. « Mais », ajoute-t-il, « il est à craindre qu'ils se dégoûtent et ne reculent enfin devant un danger sans cesse grandissant. »
Étrange prévision ! Bouchard allait bientôt se livrer à la justice et trahir ses compagnons.
Dans son 21° et dernier rapport1, Prigent jette un véritable cri de désespoir. Tout est sur pied, contre lui. Il est urgent qu'il quitte la côte, et passe dans un département voisin où il compte beaucoup d'amis. Ceux qu'il a, à Saint-Malo, ne savent où donner de la tête.
1 Analyse sommaire du rapport de M. Petit, sur les papiers de M. Prigent, lettres reçues ou envoyées pur lui, instructions qui lui avaient été données par la Maison de F'rance, en janvier 1808. Ce rapport, de 18 pages in-folio, est divisé en trois parties : Instructions pour le colonel Prigent. - Rapports de Prigent au général anglais Don. - Lettres de Prigent et lettres i Prigent. (Archives nationales. Dossier Prigent.) ↩
En sus de ses rapports, Prigent trouve moyen d'écrire de nombreuses lettres. Il correspond avec le prince de Bouillon, le général d'Allègre et son fils, de Gouyon-Vaucouleurs, N™° de Gouyon-Beaucorps, le général Brécourt qui lui donne des nouvelles de sa famille, vers Laquelle, du fond des brousses où il est tapi, se reporte parfois son souvenir'.
Prigent s'illusionnait, en espérant trouver une sécurité relative dans le département limitrophe.
« France, 30 mars 1808.
« Je profite, ma chère maman, de la voie de notre bon général pour savoir de tes nouvelles, de celles de ma chère Cécilia, de Marie-Joseph, et pour te donner des miennes qui grâce à Dieu sont bonnes.
« Je te prie de ne pas l'ennuyer et de n'avoir aucune inquiétude. on de le prit pr Amuse-toi et promène-toi, avec les enfants. Occupe-toi de notre petite basse-cour et de nos jardins, ou j'espère trouver de tout ce dont nous pourrons avoir besoin.
« Procure-toi de la liqueur, du café el tout ce dont tu pourrais avoir besoin. J'avais bien recommandé, tout cela à ma chère Cécilia. Je serai bien aise d'apprendre qu'elle te cause beaucoup de satisfaction, et fait ta correspondance. Marque-moi si tu as reçu tes secours. Je t'embrasse et suis avec le plus respectueux attachement,
« Ton fils,
Prigent
Sur la seconde feuille, on lit:
• France, le 30 mars 1808.
« Comment se porte ma chère Cécilia et sa bonne maman ? Pense-t-elle toujours à son tendre père ? A-t-elle soin de veiller à la maison. au jardinage, aux prés et à tout ce qui nous intéresse ? Puis-je espérer trouver une centaine de petits poulets? A-t-on songé que quand j'arriverai, je ne serai pas fâché d'en savoir le goût?
«Ma chère Cécilia a-t-elle eu soin de remercier notre bon général de ses bontés et de le prier de les continuer? A-t-elle toujours grand soin de sa bonne maman? J'espère qu'elle a, à la maison, ce qui est fortifiant et bon i la santé: un bon ordinaire réglé. Et, comme le vin est nécessaire, ainsi que le café, à la grand'maman, j'espère que ma chère Cécilia y aura toujours pourvu.
« Je l'embrasse de tout cœur et la prie de me croire son tendre père et bon ami, . Prigent. »
(Archives nationales, F7, 6 48a). Ces lettres qui furent interceptées portaient l'adresse de Mme de Saint-Jouin. Elles étaient dans une enveloppe destinée : to his Higness the admiral Duke de Bouillon.
Aussitôt avisé de son arrivée, M. Néel, sous-préfet de Dinan, avait organisé une véritable battue. M. Goudelin, lieutenant de gendarmerie, la dirigeait.
Tout d'abord, cet officier arrêta ses deux beaux-frères, un ancien chouan appelé Moncoq, boulanger à Dinan, et Brindejonc, de Calorguen, qui avaient donné asile à Prigent.
Espérant par là se tirer d'affaire, les deux prisonniers livrèrent toute la correspondance que Prigent avait déposée chez eux.
De son côté, la femme Brindejonc alla trouver les gendarmes, leur offrant, pour sauver son frère et son mari, de faire connaître la retraite de Prigent et de ses complices.
Malgré son état de grossesse avancée, elle se mit à leur tête et marcha toute la nuit. Quand, à l'aube, elle arriva au gîte de Prigent, il avait décampé, ayant appris que la maréchausée était à ses trousses.
Le 5 septembre, las de son existence de perpétuels dangers, Bouchard, sans rien dire, quitta ses compagnons et prit la route de Rennes. Arrivé à Saint-Gilles, plus las et découragé que jamais, il alla se livrer à la gendarmerie, à laquelle il dénonça ses complices.
Prévenu aussitôt, le préfet d'Ille-et-Vilaine fit partir d'urgence, pour Dinan, un piquet de gendarmes à cheval, commandé par le capitaine Géry1.
1 Sur l'arrestation de Prigent, voir le bulletin de police du 8 juin 1808. Fr, 3 71]. ↩
Ce piquet s'arrêta à Saint-Gilles, pour prendre comme guide Bouchard qui se déguisa en gendarme. Après quoi, ventre à terre, il fila sur Dinan
Bouchard conduisit les gendarmes, tout droit au champ où Prigent devait être caché avec ses complices.
Le nid était vide. Fort déconfits, Les gendarmes allaient tourner bride, quand un petit berger leur désigna un champ de seigle, où venait de se cacher un individu armé d'un fusil.
Les gendarmes mirent pied à terre, cernèrent le champ et se mirent à le battre, en convergeant vers le centre.
Tout à coup, deux individus, tapis dans les seigles, se dressèrent. C'étaient Jean Leclerc et Deschamps. Ils firent feu. Un des gendarmes tomba. Les autres ripostèrent, Jean Leclerc s'affaissa.
Prigent, qui cependant était armé jusqu'aux dents, n'avait pas tiré. Estimant toute résistance inutile, il alla se livrer aux gendarmes. Des-champs le suivit.
On les désarma. Ils avaient cinq carabines, des pistolets à deux coups et des poignards. Prigent, en outre, était porteur de cartes du pays, d'un portefeuille bourré de papiers et d'une bourse renfermant cinquante pièces d'or.
Ensuite, on leur mit les fers. Voulant apitoyer les gendarmes sur son sort, Prigent dénonça lâchement toutes les personnes des environs qui leur avaient donné asile.
Les gendarmes partirent les arrrêter, réquisitionnèrent des charrettes, et le cortège prit la route de Rennes.
Introduit chez le préfet, Prigent déclara que si on voulait le délivrer de ses chaînes, il allait faire des révélations.
Pendant six heures consécutives, il parla d'abondance, dénonçant tous ceux qu'avait intérêt à connaître la police de Bonaparte, et livrant tous les secrets de la Correspondance des Princes.
« Cet homme », écrit le préfet1, en adressant ce premier interrogatoire au conseiller d'État chargé de la police du premier arrondissement, à Paris, « a peur de la mort, autant que je puis en juger. Il achèterait la vie par tout ce qu'on voudrait exiger de lui. »
1 Fr, 6482. Archives nationales. ↩
« Je joins à cette lettre, » ajoute-t-il, « les instructions générales données par de Puisaye, ainsi que leurs moyens secrets d'exécution.
« Vous y reconnaîtrez sa plume, son aveugle rage contre notre Empereur Auguste, et les faibles données que lui et son faible parti n'ont cessé d'avoir sur la véritable situation de la France. »
A ce pli, était jointe une supplique de Prigent, demandant à l'Empereur la faveur de le servir comme espion.
Dans ses interrogatoires suivants, Prigentcompléta sa trahison. Il donne la nomenclature de tous les points de débarquement de la Correspondance, la liste des maisons de confiance, les moyens secrets de communiquer avec Puisaye et de s'emparer des paquets qui lui étaient envoyés.
Il décrit aussi tous ses efforts, toutes ses fatigues, jurant qu'il n'attendait depuis long-temps que l'occasion de reprendre la mer, pour aller dire à Puisaye l'irrémédiable impossibilité de toute tentative, en vue du retour de la Monarchie.
« Prigent », écrit à nouveau le préfet', à la date du 10 juin, « invoque tout le monde pour sauver sa tête. Cet homme n'a pas grand caractère. Il
'F,, 6482. Archives nationales.
est souple, adroit, connaît bien la Bretagne. II avait inspiré, pendant les troubles civils, beaucoup de confiance, moins par sa bravoure personnelle que par les ressources de son esprit »
Le 11, le préfet annonce à Fouché le transfert de Prigent à Paris. a Il est parti », écrit-il, « dans une voiture fermée, escortée de gendarmes ».
Ceux-ci emportent les armes saisies, demandées par Fouché.
Après s'être fait expliquer par Prigent les instructions secrètes du comte de Puisaye, dans lesquelles Gouyon-Vaucouleurs était désigné par la lettre B, Fouché conçut le projet de s'emparer de ce dernier, au moyen d'un guet-apens offrant une étrange analogie avec celui qui avait été employé contre l'infortuné duc d'Enghien.
Le plan fut combiné d'accord avec le préfet de Rennes, et il fut décidé que Bouchard partirait à Jersey, où il se présenterait au prince de Bouillon, de la part de Prigent.
Alors, il reviendrait en France, apportant les instructions recueillies, et de Gouyon-Vaucouleurs partirait l'y chercher, au bout de quelque temps. On prendrait bien soin de convenir du lieu et de l'époque de son débarquement.
Bouchard joua son rôle avec une infernale adresse. Ayant en mains toutes les preuves qu'il était l'envoyé de Prigent, il fut reçu bras ouverts par le prince.
Le prince lui versa généreusement cent louis, lui remit une lettre personnelle pour Prigent et une autre envoyée par le comte de Puisaye. Il fut entendu, au moment de son départ, que Vaucouleurs, entre le 20 et le 25, viendrait le chercher en péniche, sur une des grèves voisines de Saint-Malo.
Aussitôt débarqué à Saint-Malo, Bouchard, se conformant aux instructions de Fouché, se rendit chez M. Petit, commissaire général de la police.
M. Petit prit ses dispositions, renforça le service de surveillance des côtes, et fit placer un poste de dix-huit gendarmes commandés par un officier, sur une des grèves de Rothéneuf, où, le 21 mai, avaient été arrêtés deux agents de la Correspondance : Jean-François Launay et Olivier-Louis Botrel, venus de Jersey, en quête de nouvelles de Prigent.
Dans la nuit du 20 au 21 juin, une péniche d'allure suspecte s'approcha de cette grève. Sur la rive, s'alluma un fanal. Il signifiait que Vaucouleurs devait descendre i terre. En réponse, un canot, monté par trois hommes, se détacha de la péniche. Tapis dans les rochers, les gendarmes le laissèrent échouer, sur le sable. Alors, ils se précipitèrent sur la grève et parvinrent à envelopper de Gouyon, tandis que les deux marins anglais se jetaient à la mer.
Les gendarmes firent feu sur la péniche et conduisirent leur prisonnier à la maison d'arrêt de Saint-Malo.
Le lendemain, à la pointe du jour, le flot rejetait sur le rivage le cadavre d'un des marins qui s'était noyé, en essayant de regagner son bord. Son camarade, entièrement nu, était arrêté, juste au moment où il allait se jeter à l'eau, pour rejoindre la péniche qui cinglait aux environs.
Ce même jour, 22 juin, le commissaire de police procéda au premier interrogatoire de Gouyon-Vaucouleurs, et écrivit en ces termes a Fouché1, pour signaler Bouchard à sa bienveillance :
1 F7, 6482. Archives nationales. ↩
« ... Bouchard a mis dans sa conduite, une audace, une franchise et une adresse surprenantes. Il mérite plus que sa grâce, et Votre Excellence trouvera sans doute qu'il a droit à une récompense proportionnée à ses services. Je lui ai déjà donné diverses sommes, et me suis engagé à subvenir à ses besoins. Je ne lui ai pas accordé sa liberté, parce que cela ne dépend pas de moi, mais je lui ai permis de sortir de prison, dans la journée, à la charge pour lui de rentrer, chaque jour, à six heures du soir, au plus tard. Je prie Votre Excellence de ne pas désapprouver cette disposition. »
Quand Napoléon n'avait plus besoin des traîtres, il oubliait volontiers leurs services.
Prigent et Bouchard allaient l'apprendre à leurs dépens.
A l'encontre de ceux-ci, Gouyon-Vaucouleurs ne se départit pas un instant de la plus digne et courageuse attitude.
Cependant, il était pauvre. Il avait une fille, appelée Adèle, et savait que l'odieux attentat dont il venait d'être victime allait dans quelques jours en faire une orpheline.
Vainement, Adèle avait envoyé à F'Fouché une supplique délicieusement touchante. Vainement, des amis dévoués s'entremirent, jusqu'à la fin. Le 9 juillet, de Gouyon, lui-même, s'adressa à une de ses parentes, Me de Matignon, dame d'honneur de l'Impératrice. Celle-ci, le 14 juillet, écrivit à Fouché : « ... Le rapport de l'affaire qui l'a fait arrêter sera sans doute de votre attribution J'ose espérer que vous voudrez bien le rendre le plus favorable possible, et qu'il vous devra l'adoucissement de son sort. »
Vaines démarches ! Le cœur de Fouché était de glace. Le 20 juillet, il écrivait au préfet d'Ille-et-Vilaine qu'il était en train de préparer le grand rapport. Parlant de Gouyon, il ajoutait : « C'est un homme pris en flagrant délit. Un sait qu'il fait depuis douze ans au moins la correspondance pour Bouillon et les Anglais. Prigent dit qu'en raison de son âge, il travaille peu à présent, c'est-à-dire qu'on le négligeait et qu'on évitait de l'employer. »
De sa prison, le 14 septembre, de Gouyon écrivit à Fouché qu'il avait la certitude que l'Angleterre consentirait à l'échanger, contre six cents prisonniers français et soixante officiers, au gré de l'Empereur.
Fouché se contenta d'écrire en marge de cette dernière supplique : « A supposer que S. M. l'Empereur et Roi voulût bien accueillir la demande, je ne pense pas que le gouvernement anglais attache assez d'importance à cet individu, pour accepter les conditions qu'il propose. »
L'expédition1 de cette sensationnelle affaire - émouvant chant du cygne de la Correspondance dont Puisaye était le grand chef - commença, à Rennes, le 30 septembre. Le général de gendarmerie Mignotte présidait la commission militaire. Les accusés étaient au nombre de trente-six.
1 F7, 6 481. Lettres de Boisé-Lucas à son père et à Chateaubriand. Archives nationales. ↩
La première journée fut consacrée aux interrogatoires. Lâche jusqu'à la fin, Prigent réitéra toutes ses révélations et chargea tout spécialement Gouyon-Vaucouleurs.
Le lendemain, le capitaine rapporteur prononça son réquisitoire, et les défenseurs commencèrent leurs plaidoiries, qui prirent aussi la journée suivante.
L'avocat de Gouyon-Vaucouleurs présenta une superbe défense. Il eut le courage de flétrir hautement le guet-apens qui avait amené l'arrestation de son client, et de le comparer à celui dont on avait usé vis-à-vis le duc d'Enghien. Plusieurs juges pleurèrent, différentes reprises.
Le 3 octobre, fut rendue la sentence. Elle prononçait onze acquittements. Quinze prévenus, parmi lesquels M. de Gouyon-Beaucorps, une des victimes de la délation de Prigent, étaient laissés à la disposition du ministre de la Justice. Les dix prévenus suivants étaient condamnés à mort : le colonel Prigent, Ratel, maire de Claye, Jean Leclerc, Delaunay, Gouyon-Vaucouleurs, Bouchard, Deschamps, Botrel, Tallet, et Neveu, coutumace.
Un de ces derniers, en entendant la sentence inexorable, se sentit défaillir.
Comment . mon ami, lui dit Gouyon-Vaucouleurs, en le soutenant, j'espère que tu ne va pas ternir ta mémoire en faisant le J. F.. aujourd'hui. Prends courage et apprends de moi comment meurent les Royalistes.
Sauf pour Prigent et Bouchard, l'exécution eut lieu dès le lendemain, à cinq heures du soir, sur le Champ-de-Mars « en présence de presque toute la canaille de Rennes »'. Elle se fit au son de la musique militaire. Les troupes de la garnison étaient sous les armes.
Le peloton d'exécution était commandé par l'adjudant-major des Suisses.
Gouyon-Vaucouleurs, après avoir demande une dernière bénédiction au prêtre qui l'assistait, s'avança de quelques pas, et, mettant la main sur son cœur :
Frappez là ! dit-il à l'adjudant.
Tous avaient refusé de se mettre à genoux, de se laisser bander les jeux et de tourner le dos aux fusils.
Le matin mème de l'exécution, un gentilhomme breton, M. de Villequimon, apitoyé sur le sort de Mme de Vaucouleurs que du reste il n'avait jamais vue, demanda sa main.
' Lettres précitées de Maxime de Boisé-Lucas.
Prigent et Bouchard tombèrent, à leur tour, le 11 octobre, sous les balles de Bonaparte.
Avec eux finissait, en réalité, la Correspondance du comte de Puisaye. Celle du prince de Bouillon avait encore son plus hardi champion : Armand de Chateaubriand1.
1 D'après les révélations de Jean Lelièvre et de Prigent (Archives nationales F7, 6480), voici comment s'exerçait, en 1808, la Correspondance secrète, entre Jersey et la côte de France: Le bureau secret de la Correspondance se tenait à Gorey, fle de Jersey. Les paquets y étaient centralisés. La préposée de cet étrange bureau de poste était la belle-fille de Jean Lelièvre, l'agent du prince de Bouillon qui révélera au préfet de Saint-Lô l'identité de Chateaubriand. Cinq agents étaient chargés alternativement de transporter, en France, la correspondance secrète : Quintal, les deux Lenoir, Kersauzon et Fanouillère, Les paquets partaient, de l'ile, une fois par semaine. La yole qui les emportait était commandée par Jean Vicq ou de Gouyon-Vaucouleurs. Sa marche était remarquable. Longtemps, elle fut convoyée par un navire appartenant au prince de Bouillon. Ce navire fit naufrage. et son équipage fut sauvé, grace au sang-froid et au courage de Gouyon-Vaucouleurs. ↩