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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand Chapitre X. Puisaye, dans sa tour d'ivoire. - Sa petite cour. - La famille Prigent

Chapitre X. Puisaye, dans sa tour d'ivoire. - Sa petite cour. - La famille Prigent

Armand de Chateaubriand · 8 min de lecture · p. 196–2824 · chapitre 30 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le complot de Saint-Hillaire et Guillevich. - Intrigues de

Puisaye, l'abbé Pericault et Prigent. - Départ de Kirch pour la France. - Prigent, chez S. A. R. Monsieur.

Prigent à la recherche de Kirch et Saint-Hilaire. -'Thomas veut assassiner Prigent et ses acolytes. - Déconvenues de Prigent. - Son retour à Jersey et à Londres. - Réception qui lui est faite par M. Cooke. - Prigent va trouver S. A. R. Monsieur. - Accueil glacial. - Sa raison d'être. Le plan de conjuration des émigrés de Jersey. - Chateaubriand et d'Allègre fils vont le porter à Puisaye. - Arrivée à Southampton. - Passeport insuffisant. - Puisaye s'efforce d'empêcher Chateaubriand d'arriver à Londres. - Envoi du plan de la conjuration. - Départ pour Londres. - Toujours « conduit. - Demande de subsides. - Nouvelle de l'arrestation de Prigent. - Départ ajourné. - Nouvelle demande de subsides. - Espoirs toujours déçus. - Retour à Jersey. - Réintégration d'Armand, dans la Correspondance des princes.

Lorsque Louis XVIII, après avoir erré de royaume en royaume, quitta le château de Holy-Rood pour accepter, en 1807, l'hospitalité de Gosfield-Hall, que lui offrait le marquis de Buckingham, l'Angleterre était toujours l'asile de nombreux émigrés.

Parmi eux, évidemment, le comte de Puisaye, plus haï et plus suspect que jamais. Comment en eût-il été autrement? N'avait-il pas fini par renier sa patrie et se faire naturaliser Anglais?

Doté d'un généreux secours que lui avait fait octroyer M. Canning, il vivait à treize milles au sud-ouest de Londres, dans un joli cottage, situé à Feltham-Hill, canton de Midlesex.

Ce cottage - inaccessible tour d'ivoire - ne s'ouvrait que pour de rares familiers qui lui constituaient une sorte de petite cour. C'était Hermely, l'ancien chef de la Correspondance des Princes; c'était le général d'Allègre qui, après avoir servi en Bretagne dans l'armée royaliste, avait accompagné Puisaye au Canada, et restait depuis treize ans son fidèle satellite; c'était Louis d'Allègre, fils du précédent, qui tout adolescent avait pris part à la guerre des Géants ; c'était l'abbé Péricaud, ancien vicaire général du diocèse de Séez, où il avait connu Puisaye. C'était aussi sa cousine, M=° de Pierreville, sa fille et son mari. Mme de Pierreville était l'espionne de Puisaye. Elle se glissait dans les salons, faisant causer, et rapportait à son cousin les confidences soutirées l'incorrigible insouciance des émigrés1.

1 Papiers de Puisaye et de l'abbé Péricaud. Vol. CLII et LXXVII. Ms. British Muséum. ↩

Mais le plus bel ornement de la petite cour de l'ex-général en chef était, sans coptredit, la famille Prigent.

Le fils du petit fruitier de Saint-Malo avait fait son chemin. Dans cette étrange légion qui s'appelait la Correspondance, où tout le monde à peu près - sauf Chateaubriand - avait des grades sonores et de pimpants uniformes, il était colonel. Sur sa poitrine de traître brillait la croix de chevalier de Saint-Louis. Il fréquentait les lords, les ministres et les généraux. Il était hé avec le prince de Coudé. A la première occasion, le Frère du Roi allait le prendre comme confident et lui confier le salut de la Maison de France.

Très intelligent, il était aussi très dépravé. C'était le défaut du monde qui l'avait accueilli. Son élégant cottage n'en avait pas moins un bucolique aspect. Des pigeons y roucoulaient et c'était de la main familière de sa fille Cécilia que ses superbes poules recevaient leur quotidienne subsistance1.

1 Archives nationales, Fy , C. 482. ↩

Dans le milieu cabaleur et aigri des émigrés - un tas de lapins, disait Armand de Chateaubriand, que je n'aurai jamais envie de fréquenter2 - un complot n'était pas fini, qu'un autre bien vite prenait naissance.

2 Archives de la famille Armand de Chateaubriand. ↩

Après la mort tragique de Georges, Saint-Hillaire et Guillevich s'étaient empressés d'organiser le plan complet d'une nouvelle expédition1. Ils le soumirent à Monsieur, frère du Roi, lui affirmant que les Chouans n'attendaient pour marcher que des fusils et des cartouches.

1 Fy 6480. Archives nationales. ↩

S. A. R. Monsieur autorisa Saint-Hillaire à parler à Windham, ministre de la guerre et des colonies.

Puisaye en fut informé par ses fidèles courtisans. Aussitôt, se ralluma son ambition. Malgré sa disgrâce, il voulut se faire donner le commandement de la nouvelle expédition.

Dans ce but, l'abbé Péricaud partit trouver le comte de La Châtre, qui représentait le Roi, à Londres. Prigent, voulant faire mieux encore, alla trouver le frère du Roi. Ne l'ayant pas rencontré, il passa chez Windham, dont il était bien connu, et lui dépeignit Saint-Hillaire et Guillevich sous les plus noires couleurs.

Ayant fini par obtenir une audience du comte d'Artois, il arriva à le retourner, et celui-ci fit dire à Windham que Saint-Hilaire et Guillevich voulaient simplement extorquer de l'argent à l'Angleterre, et rallumer en France la guerre civile.

Cependant, Kirch, l'agent de Saint-Hillaire et de Guillevich, était parti pour le Morbihan, porteur d'instructions écrites destinées à soulever la Bretagne, et contenant l'assurance des subsides promis par le gouvernement anglais. Saint-Hillaire était avec lui.

Le temps pressait. Il fallait tout d'abord ramener Kirch à Londres. Comment faire? Prigent retourna chez Monsieur, qui consentit recevoir Prigent.

L'entrevue eut lieu, dans un appartement écarté1. Elle dura trois heures. Monsieur en sortit enchanté. Puisaye, aussi. Il avait obtenu le commandement désiré et emportait l'avis qu'il fallait chasser de suite Guillevich du ministère.

1 « Jean Lemée est de ce pays, il a servi de guide à de Bar. Il a débarqué sur la côte de Saint-Quay. Il pourrait encore être envoyé en f'rance, mais il n'a pas de moyens suffisants pour remplir une mission. Il ne pourrait être que guide ou commissionnaire. » (Noto de Fouché. Bulletin de police du 2 juillet 1808. A FIv. 1503. Archives nationales.) ↩

Guillevich se laissa faire, moyennant une indemnité de 2.000 livres sterling.

Prigent était tout désigné pour ramener de France Kirch et Saint-Hillaire. Il partit, ayant aussi comme instructions, de rétablir la Correspondance et de s'assurer si les campagnes, qu'on disait pleines de déserteurs, ne demandaient vraiment qu'à se soulever. Un nommé Jean Lemée ≥ était de la partie. C'était en janvier 1807.

• Pemier voyage de Prigent en France, et Bulletin de police du 18 juin 1808, F2 3515.

Prigent fit d'abord escale è Jersey, où le général Don, major de la place, lui versa cent louis. Ayant embauché deux autres compagnons de route, Alain Hue, de Paramé, et Portic, de Saint-Coulomb, il cingla vers la côte de France.

Les quatre compères débarquèrent à Saint-Quay, pays natal de Jean Lemée. Chassés de toutes les anciennes maisons de confiance, ils se dirigèrent vers Tregomeur, où Prigent s'aboucha avec un nommé Lemoine.

Lemoine fut chargé, par Prigent, de présenter à M. le Président de la Houssaye, un fort billet que Puisaye avait tiré à l'ordre de ce dernier. Le président effaré congédia le porteur du poulet, disant qu'il n'avait pas d'agent.

Assez déconfits, les quatre conspirateurs gagnèrent la paroisse de Ploufragan, et frappèrent successivement à deux fermes : la Grande et la Petite Villemain. La neige tombait. Le froid était excessif. On les autorisa à aller se coucher à l'écurie.

Nuitamment, ils reprirent leur pèlerinage, et gagnèrent la route de l'ancienne Correspondance, allantà Rucaet Saint-Potan où habitait Mme Gouyon de Beaucorps, toujours prête à donner asile aux courriers des Princes.

En route, ils s'arrêtèrent dans une métairie, sur la route d'Iffiniac. Alors, Jean Lemée les quitta, se dirigeant vers Saint-Quay oi devait l'attendre, pour le rembarquer, un cotre anglais.

Le cotre était là. Jean Lemée fit le signal convenu. Le cotre détacha son canot, mais un coup de mer l'emporta. Jean Lemée dut aller se cacher dans les champs.

Quant à Prigent et à ses deux acolytes, ils parvinrent à gagner la métairie de Cargray. Jean Lemée les y rejoignit.

Soudain, accourut un brave homme, venant les aviser que Thomas, agent de Saint-Hillaire, accompagné de deux compagnons armés, les cherchait pour les assassiner.

Prigent et sa bande prirent leurs jambes à leur cou, et filant vers Ruca gagnèrent enfin le château de Mme Gouyon de Beaucorps.

Accueilli à bras ouverts, Prigent fit mander au salon un de ses parents, Rouxel. Celui-ci vint au rendez-vous, mais pour dire qu'il ne fallait pas compter sur lui.

Alors, il fit venir un nommé Moisan, qu'il parvint à expédier à Rennes, porteur des lettres désignées sous les numéros 1, 2 et 3. Les lettres demandaient s'il existait vraiment en Bretagne un parti prêt à prendre les armes.

Moisan revint épouvanté de l'accueil qui lui avait été fait, et remit à Prigent les réponses demandées. Ces réponses étaient autant de fins de non-recevoir.

Prigent lut les épîtres, et, furieux, les jeta au feu.

Songeant dès lors à regagner l'Angleterre, il se dirigea, avec son escorte, vers le château de M. de Brégerac, auquel il montra ses papiers signés du Roi lui-même et de Puisaye. Il lui expliqua qu'il n'était nullement l'agent de l'Angleterre, mais du Roi, qui ne voulait pas de guerre civile, mais seulement débarquer en France à la tête de 50.000 hommes à sa solde.

M. de Brégerac, lui non plus, ne se laissa pas convaincre.

Prigent, de plus en plus dépité, se dirigea, avec ses compagnons, vers La Passagère1, guidé par Leclerc, beau-frère de Portic. Ils y arrivèrent au milieu de la nuit. En attendant le jour, ils se couchèrent dans les rochers.

1 La Passagère ou l'Egorgerie est située à Jouvente, entre Saint-Servan et Dinan. A l'époque où se passe ce récit, le passeur Carré y fut assassiné avec sa femme et ses six filles. Paul Féval a puisé dans ce drame le récit de son émouvante nouvelle : Jouvente-la- ↩

Quand la fameuse auberge de l'Egorgerie ouvrit ses portes, ils y entrèrent. l'un après l'autre, et burent chacun une chopine de cidre. Alors, Prigent héla le bac, et le passeur les fit traverser la Rance.

Ils gagnèrent la Flourie, d'où ils expédièrent Leclerc vers Rothéneuf, afin de s'assurer si leur navire était arrivé au Petit-Chevret, flot désigné pour leur rembarquement. Leclerc revint au bout de quelques jours, leur annonçant qu'il avait bien vu le navire, mais n'avait pu venir leur annoncer son arrivée.

Prigent tint conseil et proposa de descendre à la grève des Fours-à-Chaux, et d'y enlever un bateau sur lequel ils gagneraient Rothéneuf.

Ce projet, qui obligeait à traverser la rade de Saint-Malo, fut repoussé comme trop dangeureux.

Il leur fallut donc gagner à pied Rothéneuf. Sur la grève du Lupin, ils enlevèrent une voile et des avirons, et, couchés dans les ajoncs, attendirent, quatre jours, un vent favorable.

Alors, ils s'emparèrent d'un bateau, amarré sous le corps de garde même. Pendant que deux des fugitifs faisaient force de rames, les deux autres, chacun avec un soulier, arrosaient d'eau de mer les avirons, pour étouffer leur bruit. Au bout de quatre heures, ils arrivèrent à Chausey. Leurs mains étaient en sang.