Chapitre VI
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Visite à bord du Nonsuch. - Nomination d'Armand de Chateaubriand comme correspondant des Princes, sous les ordres du prince de Bouillon. - Cause déterminante de sa décision.
Les deux branches de la Correspondance, entre l'Angleterre et les côtes de Bretagne. - Le comte de Puisaye. - Il reprend le plan du marquis de la Rouërie. - Son séjour en Bretagne. - Son manifeste (26 juin 1794). - Déconvenue. - Son départ pour l'Angleterre : réoit du capitaine Dufour.
Comment s'exerçait la Correspondance, sur les côtes du Clos-Poulet : la flottille de la Correspondance. - Débarquement du courrier. - Récit du capitaine Dufour. - Les points de la Correspondance. - Les lignes de la Correspondance. - Les maisons de confiance. - Séjour dans la maison de confiance. - Les billets de confiance. - Retour du courrier des Princes.
Manuscrit des rapports d'Armand de Chateaubriand. - Evénements politiques qui s'y rattachent. - Paix de la Jannaye (17 février 1795), signée par les chefs vendéens. - Puisaye fait approuver par Pitt son plan de campagne. - Débarquement en France de Tinténiac et de la Roberie, agents de Puisaye. - Défiance du général Hoche. - Traité de la Prévalaye. - Cormatin, fait son entrée triomphale à Rennes.
Protestations des chefs de la Chouannerie. - La Chouannerie au Clos-Poulet. - Le général Boishardi. - M& de Hercé et son mandement pastoral. - Prigent distribue des assignats apportés par Armand de Chateaubriand. - Débarquement de Chouans. - Echecs successifs. - Puisaye abandonne son idée d'opérer une descente sur les côtes du Clos-Poulet. - Le drame de Quiberon (21 juillet 1795). - Armand de Chateaubriand débarque 130 Chouans. - 11s sont battus à Lillemer. - Evasion de Prigent.
Dans les premiers jours de septembre 1794, Armand de Chateaubriand se rendit faire visite à bord du Nonsuch, en rade de Jersey, au prince de Bouillon1 qui venait d'être nommé, la place de Lord Belcare, chef de la Correspondance des Princes, pour la Bretagne.
1 Sur le prince de Bouillon, voir notamment : Le dernier prince de Bouillon, par H. Forneron; Relation de la Normandie et de la Bretagne, avec les iles de la Manche, pendant l'émigration, par Charles Hettier; Emigrés et Chouans, par le comte de Contades. ↩
Ses services furent agréés avec empressement.
Quel mobile avait déterminé l'Ami des vagues à faire cette démarche? Nous le connaissons par les confidences qu'il fit bien des fois à Mme Lhôtelier, quand celle-ci le cacha, si souvent, au péril de sa vie, dans son humble appartement du Petit-Placître.
Je ne partage pas, lui disait-il, les illusions des autres émigrés. Je n'espère pas le retour prochain de la Royauté, et quand elle rentrera en France, la noblesse ne sera pas réintégrée dans ses privilèges et dans ses biens. Mais, par honneur de gentilhomme, à cause du serment de fidélité que j'ai prêté comme officier du Roi, je dois à ma conscience, quoiqu'il advienne, de le servir jusqu'au bout1.
1 Renseignements fournis par la famille de Chateaubriand. ↩
En sa qualité de courrier officiel des Princes, il n'allait du reste que continuer, avec plus de ressources, le rôle qu'il s'était déjà tracé.
Philippe d'Auvergne, prince de Bouillon, le nouveau chef de la Correspondance des Princes, abritait sous ce nom sonore, qu'auréolait l'immortel souvenir de Turenne, une naissance fort peu aristocratique. Sa mère s'appelait Élisabeth Le Gueyt. Son père était un simple lieutenant de la marine jersiaise. Il est vrai que cet officier obscur prétendait se rattacher à la famille de Godefroy de Bouillon, par une branche très ancienne remontant au moins au xı° siècle.
Désireux de perpétuer son nom à la veille de s'éteindre, et jaloux de le renouer à ce rameau tant de fois séculaire, le vieux duc Godefroy avait adopté le jeune Philippe. Plus tard, dans ses dispositions testamentaires, il avait solennellement confirmé cette adoption.
Philippe était intelligent. Il avait l'âme chevaleresque, le cœur sensible et bon.
D'un bond, avec une merveilleuse souplesse, il sut s'élever à la hauteur du rôle prépondérant que lui valait son coup de fortune inattendu. En lui, les émigrés aux abois trouvèrent un défenseur généreux, auprès du gouvernement anglais. Par exemple! il fallait le flatter. Le titre de prince lui chatouillait délicieusement l'oreille. Par son culte comique de l'étiquette et la joyeuseté de ses aventures galantes, il nous apparaît aussi, aujourd'hui, comme un roi d'opérette.
Au bout de quelques mois, il fut gratifié d'un associé : le comte Joseph de Puisaye.
Dès lors, le service de la Correspondance des Princes, entre l'Angleterre et les côtes de Bretagne, devint un lamentable foyer d'intrigues. Les deux branches rivales se déchirèrent à belles dents, se dénonçant aux frères de Louis XVI, comme au gouvernement anglais. Souvent, derrière les brousses, au pays des Chouans, cette haine se traduisit par des coups de pistolet1.
1 Révélation de Préiean. Archives nationales, F7. CL, 80. ↩
Aujourd'hui, la sympathie doit aller aux agents du prince de Bouillon. Les Puiséyens font triste figure dans l'histoire. La défaite de Quiberon pèse de tout son poids sur leur chef, trop docile créature des ministres anglais. Egalement sur Préjean qui fut un Judas.
Né en 1713, è Mortagne-au-Perche, le comte Joseph de Puisaye avait été envoyé aux États Généraux par la noblesse de son pays1.
1 Emigrés et Chouans, par le comte de Gontades. Paris, Perrin et Cis, éditeurs. ↩
Son caractère ambitieux lui fit épouser promptement les idées nouvelles. Il estima qu'il valait mieux se tourner vers le soleil levant, et il alla hardiment s'asseoir du côté de la minorité de la noblesse. Il fit partie du groupe des Lally-Tollendal, Mounier et Clermont-Tonnerre.
Après la proclamation de la République, il se retira à Évreux. Malgré ses aptitudes, plutôt bureaucratiques que belliqueuses, il se fit nommer commandant de la garde nationale.
Il commandait, avec le grade de chef d'état-major, l'arrière-garde de l'armée fédéraliste de Wimpfen, quand il se fit battre, lamentablement, à Pacy-sur-Eure, par l'armée de la Convention.
Proscrit par cette dernière, il changea son fusil d'épaule et se jeta à corps perdu dans la Chouannerie, qui était la porte ouverte à ses ambitions.
Nous sommes au printemps de 1794. Puisaye est en Bretagne.
D'un rapide coup d'œil, il se rend compte que cette province, grâce à son littoral découpé qui fait face à la côte anglaise; ses baies propices aux débarquements; ses landes, ses futaies et ses montagnes si précieuses pour une guerre d'embuscades ; son esprit profondément religieux, sa langue et ses mœurs spéciales qui l'isolent du reste de la France, constitue, plus encore que la Vendée, un merveilleux champ d'action.
Il se décide à l'organiser, en vue d'un soulèvement général, et à la relier avec l'Angleterre.
Il reprend le vaste plan de la Rouërie. Chaque paroisse devient une compagnie; chaque canton une subdivision; chaque département une division militaire. Au faîte de cette hiérarchie, un comité central dont il est le président, en sa qualité de général en chef de toutes les armées catholiques et royales.
En attendant l'heure du soulèvement général, 'il se contente de rassembler les armes et les munitions, d'entraver le ravitaillement des villes et d'éviter soigneusement la violence, de crainte d'attirer un renfort de troupes républicaines.
De village en village, on communique au moyen de bâtons creux. Des courriers parcourent aussi le pays. Ils annoncent que le comte d'Artois est à la tête de la conjuration et que M& de Hercé, l'ancien évêque de Dol, nommé vicaire apostolique, est chargé de représenter le Saint-Siège, auprès des Bourbons et des émigrés.
Rapidement, les enrôlement se multiplient, au moyen d'assignats de fabrication anglaise.
C'est sur Saint-Malo, Dol et Dinan que doit se concentrer l'effort principal des Chouans. Le baron de Cormatin, Chantereau et Tinténiac sont chargés d'insurger cette région et d'y lever 12.000 hommes.
Le 26 juin 1794, Puisaye lance son manifeste.
Quelle amère déconvenue! Le plan général de la conjuration avait était saisi, à Dinan, sur un courrier qui le tenait caché dans la doublure de son habit. La levée de 12.000 hommes se réduisit à 200 qui furent taillés en pièces, dans la forêt de Liffré. Par miracle, Préjean parvint à s'échapper.
Assez décontenancé, Puisaye, au mois de septembre 1794, se décida à passer à Jersey, en compagnie de Préjean, Dufour, Busnel, Gouin, Baslé, son fidèle Lorent, et son aide de camp Persiais'.
Un des compagnons de Puisaye, le capitaine Dufour, de Saint-Coulomb, raconte ainsi cet émouvant départ :
• Voir le Premier voyage de Prigent en Bretagne. Archives nationales, F7. 6480.
« Lors du premier voyage que fit le comte de Puisaye en Angleterre, en 1794, survint un événement fâcheux. Nos patrouilles surveillaient le passage. L'une d'elles fut rencontrée par une patrouille ennemie qui poussa son : qui vive ! habituel. Un balle tua net le sergent qui la commandait. Ses troupes prirent la fuite.
« Tous nous fûmes du même avis, et vingt-quatre heures après nous embarquions au nombre de huit, dans un bateau de seize pieds de long, armé de deux draps de lit pour voilure, de trois avirons, d'un jeune pied de chêne pour mât, et d'un petit paquet de cordages pour gréer nos voiles1. »
1 D'après le Journal d'Armand de Chateaubriand, reproduit plus loin et déposé au British Musoum, à Londres, et los révélations de Prigent à Fouché. Archives nationales, F- CL. 80. ↩
Ce fut à la science nautique et au courage plein d'initiative de Noël Prigent, que Puisaye et ses compagnons durent leur salut. Il lui en conserva une inaltérable gratitude.
Arrivé en Angleterre, Puisaye qui était également bien en cour auprès de la noblesse et du gouvernement anglais, parvint, ainsi que nous l'avons dit, à se faire attribuer, en partie, le service de la Correspondance dont le prince de Bouillon était le chef.
Comment s'exerçait cette Correspondance?
L'agent envoyé en mission, sur la côte du Clos-Poulet, partait sur un navire d'assez fort tonnage. Toute une flottille était armée pour ce service. Ses principales unités étaient l'Aristocrate, le Royaliste, le Daphné. Si l'état de guerre le permettait, le navire était armé en course et monté par un nombreux équipage1.
1 A cette même époque « la Cour de Vérone, par l'intermédiaire du comte d'Entruigues, correspondait avec un nommé Lemaître, intrigant qui avait été successivement avocat, secrétaire au Conseil, pamphlétaire, prisonnier à la Bastille, et qui finissait par être agent des Princes. On lui avait adjoint un nommé Laville-Heurnois, ancien maître des Requêtes et créature de Calonne, et un nommé Brottrier, précepteur des neveux de l'abbé Maury... On les avait chargés de correspondre avec la Vendée et surtout avec Charette qui, par sa longue résistance, était le héros des Royalistes, avec lequel on n'avait pu encore entamer aucune négociation, » Thiers, La Révolution française, tome VI, page 327-) ↩
A sa remorque, suivait un annexe, d'allure très rapide et susceptible de naviguer par ses propres moyens. Cetannexe était destiné à opérerle débarquement qui se faisait, d'autres fois, à l'aide de simples chaloupes.
A bord du plus grand navire, se trouvait toujours un second agent de la Correspondance. Il ne devait pas quitter le bord. Il était chargé de rendre compte du voyage, du lieu d'atterrissement . et de la date que le courrier des Princes avait, fixée pour son retour.
Une fois à terre, voici comment, d'après le capitaine Dufour, opérait le courrier2 : « C'était au Clos-Poulet, dit-il, que la Correspondance avait lieu. C'était sur ce point que les familles qui fuyaient la Terreur se rendaient pour passer en Angleterre, ou revenir en France. Toutes les correspondances s'y rendaient également, des armées de l'Anjou, du Maine, du Poitou, ainsi que celles du comité de Paris, dirigé par MM. Berthelot, de la Ville-Heurnois... qui correspondaient fréquemment avec S. A. R. Monsieur.
2 Mas. prócité. ↩
« Ce genre de service était infiniment périlleux et actif. Il exigeait des hommes spéciaux, habitués aux grandes difficultés, aux rencontres les plus imprévues de l'ennemi, et prêts à payer, à chaque minute, de leur personne !
i Qu'on se figure la côte nord du Clos-Poulet. depuis Cancale jusqu'à Saint-Malo, les grèves, les anses, les havres, les criques, et tous les lieux qui bordent le rivage de la mer gardés par une centaine de tentes, dressées à cinquante pas l'une de l'autre : quinze hommes se trouvaient logés dans chacune, avec un sergent qui les commandait.
On ne franchissait ces parages que dans les s plus obscures, et souvent on ne pasigne des tentes qu'à plat ventre, le fusil 1 banderolle. On ne répondait jamais à vive ! que par un coup de de fusil, et on se retirait en ordre, à quelque distance, dans l'intérieur, pour faire ensuite volte-face, si l'on rencontrait une bonne position.
« « C'était une manœuvre que les troupes de la Correspondance connaissaient parfaitement.
• Il y avait aussi quelques lieux moins exposés où on faisait embarquer les femmes et les enfants. Mais ces endroits étaient peu favorables pour atterrir, car la mer y était toujours grosse et houleuse... »
Bientôt il fallut se contenter de ces grèves sauvages, surveillées, elles-mêmes, par des patrouilles de soldats et des rondes de douaniers1.
1 Le point de la Correspondance était souvent éventé. Aussi variait-il entre différentes grèves voisines. Ainsi, du côté de Saint-Coulomb, c'était soit l'anse du Guesclin, soit le havre de Rotbéneuf, soit l'ile Chevret, soit la grève de la Guimorais, soit l'anse du Lupin... délicieux points de la côte d'Emeraude, aujourd'hui bien connus des louristes. ↩
On les appelait les points de la Correspondance. Sur les côtes du Clos-Poulet, les points de la Correspondance étaient les grèves de Saint-Coulomb et celles de Saint-Cast. Ce fut Armand de Chateaubriand qui établit ce deuxième point, intermédiaire entre celui de Saint-Coulomb et celui de la baie de la Fresnaie.
Avant de tenter le débarquement sur un de ces points de la Correspondance, des signaux s'échangeaient avec la terre. Nous en avons déjà dit un mot, en parlant de l'embarquement des émigrés.
A bord du navire, on employait fort souvent des moulins vent qui servaient de télégraphe : les voiles s'étendant ou se repliant suivant les conventions'.
A terre, la possibilité de descendre était annoncée par une lanterne cachée dans un creux de rocher, ou par l'explosion d'amorces brûlées sur la falaise.
Une fois débarqué, l'agent, escorté souvent de guides, hardis lurons armés jusqu'aux dents, s'empressait de gagner une des lignes de la Correspondance.
Ces lignes, dues au marquis de la Rouërie, constituaient vraie carte routière. Elles rayonnaient jusqu'à Paris. Chacuned'elles était jalonnée de relais ou maisons de confiance. Ainsi, le courrier qui débarquait sur une des grèves de Saint-Coulomb, trouvait asile, près la chapelle Saint-Vincent, dans une maison au bord du chemin, occupée par la famille Huet. Cette maison possédait deux cachettes : une armoire de chêne, à double fond, et un retrait dissimulé par une plaque de cheminée. De là, le courrier, se diri-
• Interrogatoire de Prigent. Fz 0482. Archives nationales.
géant sur Saint-Servan, pouvait descendre à T'hôtel du Pélican, dont parle M. Lenotre dans son beau livre sur la conspiration de la Rouërie. Ensuite, l'étape aboutissait à la Flourie, près la Rance, où se trouvait la maison de confiance dite la Petite Vacherie habitée par la famille Huet.
A Jouvente, l'agent franchissait la Rance. Pour se rendre à la forêt de la Hunaudaye, où se tint longtemps le quartier général de Boishardi, il pouvait s'arrêter, entre autres maisons de confiance, dans les châteaux de M. de Brégerac et de M de Gouyon-Vaurouault, ainsi qu'à la Guyomarais1.
1 Où mourut le marquis de la Rouërie. ↩
Il est évident que les maisons de confiance ne restaient pas immuablement telles. Un décès, un virement d'opinions, une arrestation, la peur, l'insuffisance de l'écot payé par un précédent courrier... autant de raisons qui obligeaient à recourir aux plus grandes précautions, avant d'aller y chercher asile.
L'agent ne s'approchait qu'à la nuit, et signalait sa présence par des signes conventionnels : coups de doigt frappés sur les vitres, grattement du seuil avec la pointe d'un couteau... Une fois entré, il montrait un passeport. Celui de Prigent consistait en un feuillet orné de deux cachets, sous l'un desquels était écrit le nom : François. La production de ce cachet mettait l'agent de la Correspondance en possession des paquets qui pouvaient lui être destinés1.
1 Interrogatoire de Prigent. Archives nationales, F7 6482. ›us Bonaparte, Puisaye était dans une ignorance complète de se passait en France, et ses agents étaient, pour celle seule 1, victimes des pires déconvenues. Le bulletin de police du n 1808 (F7 3,15) cite à ce propos une série de preuves ses. Ainsi, Puisaye avait remis à Prigent un billet de conpour Saint-Hillaire, alors que celui-ci avait été exécuté, s plus d'un mois. Egalement, un billet de confiance pour La Grimaudière, dit Lallemand, et aussi Kaiser, quand ce r, arrêté avec la bande de Georges Cadoudal, se trouvait en ↩
Durant la journée, les courriers se tenaient blottis dans les cachettes, les greniers, ou les étables des maisons de confiance. Sous Bonaparte, celles-ci étant devenues assez rares, ils étaient souvent réduits à se cacher dans les champs ou dans des chambres taillées au milieu des ajoncs².
Sur son passage, le courrier devait semer l'or à pleines mains. Pour ne pas le charger de trop fortes sommes d'argent, les bureaux de la Correspondance lui délivraient des billets dont il touchait - ou ne touchait pas - le montant en cours de route. Ces billets, en effet, appelés billets de confiance, étaient tirés parfois à l'ordre de gens disparus, guillotinés ou devenus incapables de verser les fonds reçus en dépôt. Puisaye, fort mal renseigné, infligeait de ce chef à ses agents les plus amères déconvenues.
Évidemment, le courrier et ses lieutenants avaient tous des pseudonymes. Chateaubriand s'appelait John Fall Terrier ; Prigent s'appelait Blondel; Maxime de Boisé-Lucas, Louveteau ; l'abbé Laya, Fricandeau...
Aux dates fixées par le courrier, son navire venait cingler aux abords du point de la Correspondance convenu pour l'embarquement. Souvent, on s'attendait vainement. Enfin, la vigie signalait un homme qui, sur le rivage, semblait esquisser les signaux convenus - signaux cette fois encore infiniment variables. Le jour, des ricochets faits sur les flots avec des galets, ou des cailloux lancés en l'air au bord de la rive. Le soir, un appel prolongé, un cri de mouette ou de courlis, des amorces brûlées sur la falaise.
Avec d'infinies précautions, une yole rapide se détachait du navire et gagnait la côte. En hâte, le courrier embarquait, et la yole, è force de rames, reprenait le large.
Pour une fois encore, le courrier des Princes était sauvé.
Tel fut le périlleux métier dans lequel Armand de Chateaubriand débuta, officiellement, au mois de décembre 1794. De cette époque, è la fin d'août 1797, il accomplit environ trente missions, sur les côtes de France.
Il en a écrit, lui-même, le récit dans un recueil intitulé : « Livre des rapports des différents voyages faits en France et différentes missions remplies par M. de Chateaubriand, par ordre du prince de Bouillon, depuis le mois de décembre 1794 jusqu'au mois d'août 1797. »
Ce recueil forme un petit in-8° de 28 feuillets, et se trouve déposé, aujourd'hui, Londres, au British Muséum, parmi les papiers de Puisaye1.
1 British Museum. Additionnal manuscrits, 1797 Puisaye's papers, tome LAVI. ↩
Résumons, avant de le reproduire, les événements auxquels il se rattache.
Le 17 février 1795, les chefs de l'armée d'Anjou. Charette, Sapinaud et Cormatin, major-général de Puisaye, avaient signé, au château de la Jannaye, leur soumission aux lois de la République. Le gouvernement songea aussitôt à traiter avec • les Chouans, dans les mêmes conditions. Dans ce but, les représentants, pacificateurs de la Vendée, passèrent en Bretagne.
Du côté des Chouans, Cornatin comptait sur la pacification. Du côté des Républicains, Boursault, qui avait succédé, à Saint-Malo, au proconsul Le Carpentier, était d'avis absolument opposé.
Puisaye allait, par ses agissements, donner raison à ce dernier.
En effet, sans vouloir recourir à L'intermédiaire du vieux duc d'Harcourt, ambassadeur du Régent à Londres, il s'était directement adressé à Pitt, et lui avait présenté son vaste projet de soulèvement de la Bretagne. Pitt le soumit à Windham, ministre de la guerre, qui était particulièrement pénétré de l'idée monarchique. Le plan fut adopté. Argent, munitions, navires furent mis à la disposition de Puisaye, à condition qu'il ne parlerait, ni aux divers agents des Princes, ni au comité de Paris, ni même au duc d'Harcourt.
Puisaye dut toutefois demander au comte d'Artois les pouvoirs nécessaires. Celui-ci les lui signa, et promit de venir en personne commander l'expédition projetée. Cependant, les émigrés qui, tant de fois, avaient présenté en vain au gouvernement anglais les plus divers projets de débarquement, se prirent à jalouser Puisaye et à l'accuser hautement de s'être vendu à Pitt.
Était-ce vrai ? Le drame douloureux de Quiberon semble bien leur avoir donné raison. En tous cas, il est manifeste que l'Angleterre, en acceptant le plan de Puisaye et en donnant son or et ses vaisseaux, voulait, avant tout, profiter de l'expédition et garder un de nos ports comme prix de ses perfides services.
Puisaye laissa hurler ses compagnons d'exil, et dépêcha en Bretagne Tinténiac et de la Roberie, dans le but d'y propager la nouvelle de l'expédition prochaine, et de faire rompre les négociations de paix qui se poursuivaient, à la Prévalaye, avec les représentants de la République.
Un agent de Puisaye précédait Tinténiac et de la Roberie. Arrivé en France, il rassembla une petite troupe de Chouans, destinée à protéger leur débarquement, sur une des grèves des Côtes-du-Nord.
La nouvelle fut éventée. Les Chouans furent taillés en pièces ; Tinténiac et de la Roberie purent toutefois se tirer sains et saufs de l'aventure.
Cet événement mit fort en défiance le général Hoche, envoyé par la République pour pacifier la Bretagne, d'autant que Cormatin, bras droit de Puisaye, était parmi les négociateurs de la paix.
Mais Cormatin protesta de sa bonne foi. Hoche se laissa convaincre. La trêve fut signée (avril 1795), et Cormatin fit à Rennes une entrée aussi triomphale qu'avait été, à Nantes, celle de Charette.
Sitôt la paix signée, les principaux chefs de la Chouannerie écrivirent à Puisaye qu'il avait été joué et retournèrent au milieu de leurs bandes, maîtresses d'une partie des campagnes et des bourgs du Clos-Poulet. Ces bandes occupaient Baguer-Morvan, qu'elles appelaient i le petit Coblentz et le Mont-Dol était comme leur citadelle.
Comment les déloger de ce pays - le Marais de Dol - tout creusé de redoutables fondrières et couvert d'immenses nappes d'eau, aux lits changeants, aux profondeurs infiniment variables ?
Comment les déloger de cette plaine plus redoutable encore qui, du côté de Châteauneuf, s'étend sous le nom de Mare Saint-Coulban : mare de feu, faite de cendres séculaires, des suprêmes vestiges de forêts disparues, de débris de fougères géantes et de chênes en poudre, de plantes et de mousses mortes, depuis des mille ans. So. étrange et perfide, appelé encore aujourd'hui le Bourban. Qu'on brûle une amorce sur ce bourban, il flambe comme un morceau d'amadou. La flamme se répand en laves, s'enfonce dans la terre qui se consume intérieurement et se transforme en cratères de fumée. Ainsi, des journaux entiers deviennent la proie de l'incendie. Chaque été, le passant qui traverse ce singulier pays s'arrête, soudain, en face de tourbillons de flammes. Le sol ondule sous ses pas. Il n'a que le temps de faire volte-face. Autrement, il pourrait être brûlé cruellement, et peut-être englouti dans cette terre de feu1.
1 Les sables mouvants du Mont-Saint-Michel ont souvent inspiré l'imagination des littérateurs. Ainsi, de Paul Féval, dans sa Fée des Grèves. Or, la mouvance des sables produite par la marée montante offre-t-elle autant de dangers que celle produite par une mer souterraine de feu et de cendres chaudes ? ↩
De retour des îles, l'évêque de Dol, qu'avait précédé sa lettre pastorale, parcourait le pays. Prigent l'accompagnait, distribuant les assignats de fabrication anglaise, apportés en France par Armand de Chateaubriand. Les chasseurs royaux allaient jusqu'à Dinan, traversaient les coteaux de Bécherel et les futaies de la Hunaudaye, sous lesquelles le général Boishardi tenait son quartier général, attendant un numéraire de 400. ooo francs qui lui était annoncé.
Un troupeau de bœufs, destiné aux Républicains, étant venu à passer, Boishardi le laissa échapper :
Passez ! passez ! dit-il en riant, la pauvre République en a plus besoin que nous2.
2 Histoire et Panorama d'un beau pays, par Bertrand Robidou. ↩
Ses Chouans avaient pillé Jugon. C'était vers lui, qu'amenés par Châteaubriand, venaient, pour prendre les armes, les émigrés de Jersey.
Une flotte anglaise qui, disait-on, portait le comte d'Artois, cinglait déjà à l'entrée de la baie de Saint-Malo, et pour lui ouvrir les portes de la cité-corsaire des Royalistes déguisés en paysans se cachaient dans cette ville.
Comme les précédents, ce nouveau complot fut déjoué.
Ces échecs successifs avaient été précédés, le 14 novembre 1793, de la défaite de Granville, due en grande partie aux renforts envoyés de Saint-Malo, par le proconsul Le Carpentier.
Sans doute, à Dol, deux jours après, l'armée vendéenne, commandée par La Rochejacquelein, Stoillet et Talmont, avait glorieusement pris sa revanche, en taillant en pièces les troupes de Westermann, Marceau et Kléber. Sans doute, le combat des Rolandrières - le plus sanglant, dit Chateaubriand, qui se soit livré entre Françaisavait ouvert à l'armée royale la ville d'Antrain, (20 juillet 1795),
Mais, depuis quelque temps déjà, Puisaye estimait que c'était vers un autre point de la cote bretonne qu'il fallait tenter la descente en France.
A différentes reprises ', Armand de Chateau-
• Journal de Chaleaubriand. British Muséum.
briand, sur l'ordre du prince de Bouillon, était parti, de Jersey, porter aux généraux royalistes des instructions préparées dans le Cabinet anglais. Et le jour vint où la flotte anglaise cingla vers la côte Morbihannaise. Ce fut alors l'angoissant et sinistre drame de Quiberon. (2ı juillet ı795).
Ajoutons que, dans le cours de l'année 1796, les Royalistes tentèrent un dernier effort pour s'emparer de Saint-Malo.
Prigent, à la tête de 130 gentilshommes amenés par Chateaubriand', était débarqué sur les côtes du Clos-Poulet: Ils furent battus à Lillemer, et Prigent, presque seul, parvint à s'échapper.
• Journal de Chateaubriand, précité.