Le bois du Lupin
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C'était le 1° mai 1807.
A Chausey, un lougre français était mouillé. Durant quatre jours, ils durent se tenir blottis dans les rochers. Enfin, ils purent reprendre la mer et atteindre Jersey.
On les croyait tous morts, et on dit à Prigent que Guillevich avait bien envoyé des émissaires en France pour l'assassiner '.
Arrivé à Londres, Prigent fut reçu plus que froidement par M. Cooke. Il alla aux renseignements, chezles comtes de Puisaye et de La Châtre. Ceux-ci lui racontèrent les événements. Lord Castelreagh n'était plus ministre. Saint-Hillaire, Guillevich et Kirch avaient maintenant toutes les faveurs des Princes.
Indigné, Prigent alla trouver Monsieur, frère du Roi.
Il lui dit que la France était tranquille. Point de déserteurs ; point de bandes armées, sinon celle de Guillevich qui avait voulu l'assassiner.
Prigent tombait mal. Le frère du Roi venait de recevoir une lettre dénonçant comme fort dangereux le crédit de Puisaye, auprès du gouvernement anglais.
Il fit à Prigent un accueil glacé.
• AF Iv. 1503 Archives nationales.
Tout comme à Londres, on conspirait à Jersey. Un plan complet de réorganisation de la Correspondance, sur les côtes de Bretagne, venait d'être remis au prince de Bouillon.
Ce plan ' émanait « d'une personne des plus distinguées, tenant aux premières familles de France et répandue dans la meilleure société. Il offrait le moyen d'établir une Correspondance sure et bien conduite, permettant de fournir les nouvelles les plus secrètes, qui pourraient offrir un intérêt quelconque, en vue du retour de la Monarchie. » Désigné, au commencement de juillet, pour aller porter ce nouveau plan au comte de Puisaye, Chateaubriand partit, accompagné de M. d'Allègre fils. Il était porteur d'une lettre du prince de Bouillon, pour M. Cooke, et d'un passeport que lui avait remis le général Don, lieutenant-gouverneur de Jersey.
Après une heureuse traversée, il arriva à Southampton, le 7 juillet, à cinq heures et demie du soir.
Première déconvenue : son passeport était suffisant pour aller plus loin. D'Allègre fils it partir seul pour Londres, promettant à son mpagnon de route de faire, dès son arrivée, s démarches nécessaires.
British Museum. Papiers de Puisaye. Ms., tome XXX,
Le 10, lettre de d'Allègre. Elle invitait Chateaubriand à rester où il était, jusqu'à réception de nouveaux ordres.
Fort malheureux, Chateaubriand mit sous enveloppe le plan et les dépêches dont il était porteur, et les adressa à Puisaye '.
Le 12, arriva le fameux passeport. Aussitôt Chateaubriand s'embarqua. Le lendemain, à l'aube, il était à Londres.
Aussitôt que possible, il se rendit chez MM. d'Allègre. Tous deux étaient déjà chez Pui-
' 10 juillet 1808. a Monsieur le Comte, j'étais bien loin de croire que vous ignoriez mon départ de Jersey, pour Londres, d'après ce que m'avait dit le prince de Bouillon.
« Vous savez, n'avait-il déclaré, que c'est M. le comte de Puisaye qui a aujourd'hui la confiance du gouvernement, pour tout ce qui regarde le service secret. M. d'Allègre va le rejoindre. Partez avec Jui. Vous arrangerez ensemble, et avec lord Castelreagh, les opérations qu'il voudra vous confier. J'écris à M. de Puisaye, par M. d'Allègre, et par vous à M. Cooke, auquel je vous recom-Je me désolerai, bien sincèrement, monsieur le Comte, s'il ne m'est pas permis de pénétrer jusqu'à vous. Puissé-je vous faire accepter mes services. Si mon cœur vous était bien connu, je ne douterais nullement de mon succès, dans le désir ardent que j'ai de me sacrifier pour la cause. Mais en faisant l'offre, sans réserve. de tous mes moyens, qu'il me soit permis de vous faire observer que j'ai une femme et deux enfants qui n'existent que par moi. Ils ne reçoivent aucun secours de l'Angleterre, et la paye de cinq shellings qui m'est accordée, pour mes services passés, est ma seule ressource.
« Daignez, monsieur le Comte, vous intéresser & mon sort. Permettez-moi, je vous en conjure, de pénétrer jusqu'a vous. Je serais trop heureux si, en exposant ma vie pour le gouvernement et pour vous être utile, je pouvais adoucir le sort de trois malheureux dont je suis la seule ressource. » (Tome XXXV, f° 32. Papiers de Puisaye.
saye. Alors, Chateaubriand écrivit à ce dernier, lui annonçant son arrivée.
Le soir venu, il retourna chez MM. d'Allègre qui l'accompagnèrent chez Cooke. Cooke était chez lord Castelreagh. Exténué, Chateaubriand alla se coucher.
Les 10 et 18, lettres de Puisaye invitant Chateaubriand à venir le voir avec MM. d'Allègre : invitations fallacieuses, aussitôt faites, aussitôt retirées.
Enfin, voici un nouveau pli de Puisaye, apporté par M. d'Allègre. Il annonce à Chateaubriand que lord Castelreagh se décide... è ne rien faire.
Atterré, Chateaubriand écrit au comte de Puisaye :
« Je vois, sur une lettre de M. de Bouillon, que l'intention de milord Castelreagh est de suspendre tout service...
« Je vous assure, Monsieur le Comte, que la situation pour moi est telle qu'elle n'a jamais été.
« Vous ne pouvez me rendre un plus grand service, pour le moment, que de me faire passer quelques fonds. Dix livres sterling suffiront1. »
1 Papiers de Puisaye, tome XXXV, f° 87. ↩
Cette lettre envoyée, il passa chez M. Cooke, pour lui demander un passeport. M. Cooke étant absent, il le lui réclama par écrit.
Sur ces entrefaites, arriva, à Londres, la nouvelle que Prigent venait d'être arrêté en France.
Pour cette raison, un ami de Chateaubriand, qui avait ses entrées chez lord Castelreagh, lui conseilla d'ajourner son départ. Chateaubriand écouta cet ami. Le 27, une nouvelle lettre du prince de Bouillon venait lui enlever tout espoir.
Alors, il écrivit au comte de Puisaye cette douloureuse supplique :
« J'ai lieu de croire, d'après l'entrevue que j'ai eue avec M. Cooke, que, protégé par vous, je réussirais à obtenir l'augmentation de traitement que je sollicite. Il m'a promis d'en parler à milord Castelreagh. Mais, depuis plus de huit jours, j'attends constamment vos ordres, sans avoir rien appris de nouveau. Voilà la saison où ma présence est plus que jamais nécessaire, au sein de ma famille, sans que je puisse encore rien prévoir au sujet de mon retour. Je suis cependant dans l'impossibilité de faire honneur à mes dépenses et de pourvoir à mon retour à Jersey. Ce n'est pas sans quelque chagrin que je vois reculé le moment où j'aurai l'honneur de vous voir, mais c'est avec un vif plaisir que je vous verrai disposé à m'accorder toute votre confiance.
« Si un dévouement sincère à la cause commune est un titre pour l'obtenir, je m'en croîs déjà digne. J'espère bien vieillir, de quelques jours, pour avoir l'honneur de me rapprocher de vous. »
Cette lettre émue ne parvint pas encore à apitoyer Puisaye.
Que faire ? Que devenir? seul, dans cette grande ville où il est accouru, si confiant, pour ne trouver que des portes impitoyablement closes !
Enfin, voici un rayon d'espoir. Un personnage très important, dont il tait le nom, lui fait annoncer une mission de confiance.
Nouvelle duperie ! Cette fois, la coupe d'amertume déborde. Il écrit au prince de Bouillon, implorant les subsides indispensables pour retourner à Jersey.
Le prince ne daigne pas répondre. Va-t-il donc falloir mourir de faim, sur le pavé de Londres ? Des amis l'invitent à dîner. Dès le lendemain, ils parleront à lord Castelreagh.
Mais, lord Castelreagh est toujours sorti, Qu'importe ! Cooke va lui écrire. Hélas ! tout comme Puisaye, Castelreagh reste muet.
Alors, profondément las, écœuré et malheureux, Chateaubriand emprunte à des amis une petite somme d'argent, et reprend le bateau de Jersey.
Une lettre vint l'y rejoindre, aussitôt son arrivée. Elle lui annonçait sa réintégration dans le service de la Correspondance.
La nouvelle que Prigent était arrêté avait reçu confirmation. Armand devenait ainsi indispensable. Il fallait le ménager1.
1 Mon voyage à Londres, au mois de juillet 1808. Manuscrit d'Armand de Chateaubriand (archives de sa famille). ↩