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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand Chapitre XVII. Le billet de René à Mo de Casterie. - Silence des journaux

Chapitre XVII. Le billet de René à Mo de Casterie. - Silence des journaux

Armand de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 323–33 · chapitre 41 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le deuil de René persiflé par Fouché.

Maxime dans sa prison. - Commutation de peine. - Intervention de Fouché. - Raison de la grâce accordée à Maxime. - Départ du donjon de Vincennes. - Passeport pour la Bretagne.

Ce qu'était devenu Boisé-Lucas, père. - Internement à

Saint-Brieuc. - Scrupule du ministre de la Justice. - L'avis de Fouché. - Mort de M. et M=° de Boisé-Lucas. Vie solitaire de Maxime. - Son ane Coco et sa bonne Catherine. - La pâtisserie de Plancoët. - Libations et parties de chasse. - Maxime, homme de lettres. - L'Empereur est mon second père ! - Mort de Maxime (14 juin 1841). La veuve d'Armand ; son inconsolable douleur. - Mort de

Jenny. - Tante Emilie et la « souris blanche » - Fédo, présenté à la Cour. — Fédo page, puis officier de cuirassiers. - Son mariage.

Au château de la Ballue. - Récits du passé et lecture des

Mémoires d'Outre-Tombe.

Le Val ou « la Thébaïde des Grèves i. - Ce qu'est devenu le colombier des moines de Saint-Jacut. - Destruction du Boisé-Lucas. - A la chapelle Sainte-Brigide. - Fète du Centenaire (39 juillet 190g). - La plaque commémorative. Rentré chez lui, l'âme brisée, René écrivit à Me de Casterie ce billet d'un douloureux laconisme :

« J'arrive de la plaine de Grenelle, tout est fini. Je vous verrai dans un moment. »

Quelque temps après, il était chez elle, et c'était des lèvres émues du génial écrivain que sortait le premier récit du drame dont allaient maintenant s'entretenir tous les salons du faubourg Saint-Germain.

Tenus en lisière par l'Empereur, les journaux, au contraire, allaient garder le silence qu'exigeait leur propre existence. Ni la Gazette Nationale, ni le Moniteur Universel, ni le Journal de l'Empereur n'avaient soufflé mot du procès. Seuls, la Gazette de France1, dans son numéro du 31 mars, et le journal de Paris', dans son numéro du 1° avril, annoncèrent, dans un bref entrefilet, la condamnation à mort.

1 Paris, 30 mars. a La commission militaire chargée de juger l'affaire Chateaubriand a terminé aujourd'hui les débats et condamné à mort MM. Chateaubriand, de Gouyon, Quintal, Boisé-Lucas fils, convaincus d'être agents et espions de l'Angleterre, ayant pour cet effet reçu une mission et des fonds. Chateaubriand a été saisi au moment où il s'embarquait pour Londres. On a trouvé sur lui un portefeuille qui renfermait les pièces de conviction de son crime et de celui de ses complices. « (Gazette de France). Paris, 1° avril. « M. Boisé-Lucas a obtenu sa grâce de l'Empereur, vu son extrême jeunesse. » (Gazette de France). Dans le Journal de l'aris, on lit: Un de nos journaux annonce... (Suit l'entrefilet de la Gazelle de F'rance). (Bibliothèque nationale.) ↩

Aucun n'osa parler de l'exécution. René, lui, ne se priva pas de le faire, et Fouché, persifleur, écrivait, dans son bulletin de police, que M. de Chateaubriand promenait avec affectation dans les salons le deuil profond qu'il portait de son cousin '..

Quelques heures après le drame, lorsque le geôlier vint apporter à Maxime sa pitance de prisonnier, celui-ci l'interrogea anxieusement.

Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Le roulement de charrette, le bruit des pas scandés qui avaient retenti, avant l'aube, sur le pavé de la rue Saint-Honoré, c'était le départ pour la mort.

Et moi? dit Maxime, levant vers le geôlier ses yeux toujours pleins d'épouvante.

Le geôlier ne put répondre : il ne savait rien. Jusqu'au 16 avril, Maxime fut laissé ainsi, dans la plus horrible angoisse. Chaque ronde qui, la nuit, traversait les longs corridors, chaque bruis-Le bulletin de police du 1er avril contient ce laconique résumé de la tragique solution qui a terminé la dernière conjuration bretonne : « Le jugement de la commission sur Chateaubriand el complices a été prononcé hier.

« Peine de mort contre quatre : Chateaubriand, Quintal, Gouyon-Vaurouault, Boisé-Lucas fils.

« Les trois premiers ont été exécutés ce matin.

« Sursis pour le quatrième.

a Détention d'un an contre Quintal et de six mois contre Depagne. » sèment de clés, n'était-ce pas l'annonce de l'horrible moment?

Le 16, seulement, l'Empereur signa la lettre de grâce, et le prisonnier en reçut, le 18, la notification1 : sa peine était commuée en deux années de prison.

1 M. Lenotre reproche à F'ouché l'incertitude dans laquelle il laissa Muxime, du 1o au 18 avril. Le vrai coupable fut l'Empereur. Jusqu'au 16, en effet, il n'y eut que sursis et ce fut seulement à cette date que Napoléon signa la grâce. ↩

Jusqu'au 21 décembre, il fut laissé dans sa cellule de l'Abbaye. Alors, il fut transféré au donjon de Vincennes, où il resta jusqu'à l'expiration de sa peine. Peine spécialement rigoureuse! Sa famille ne pouvait lui donner ni nouvelles, ni linge, ni vêtements, ni adoucissements d'aucune sorte. Accablé par cette impitoyable consigne, Maxime devint sombre, son caractère s'aigrit, et il pensa que tous les siens l'avaient abandonné.

Cependant, quelqu'un pensait à lui. C'était Fouché, auquel, indirectement, il devait sa commutation de peine, non pas motivée par un sentiment d'humanité de l'impitoyable ministre de la police, mais par la ruse qui l'avait incité, dans le but d'éviter la disgrâce du maître, à mettre sous ses yeux toutes les pièces de la dernière conjuration bretonne2.

2 D'après les Mémoires d'Outre-Tombe, Boisé-Lucas fils avait été sauvé grace à Ma de Gouyon. D'après Daudet, à cause de sa jeunesse. D'après M=• de Chateaubriand (le Cabier Rouge, page 55), il fut gracié parce qu'il vendit ses cumarades. Il obtint sa grâce, » dit-elle, « on ne sait comment, car il était le plus coupable; il n'avait à Paris ni parents ni amis qui pussent plaider pour lui auprès de Bonaparte ; il fut accusé d'avoir vendu ses camarades, mais la chose n'a pas été prouvée ». Des documents officiels résulte, ainsi que nous l'avons vu, que cetle félonie ne saurait être imputée à sa mémoire. Quand il fut arrêté, toutes les responsabilités étaient déjà établies. ↩

Le Maître avait été flatté des enthousiastes descriptions que faisait, du Paris impérial, le jeune hobereau de Bretagne, et avait donné l'ordre de surseoir i son exécution.

Lorsque Maxime eut purgé sa peine, Fouché écrivit à l'Empereur :

« Votre Majesté, par lettre de grâce en date du 16 avril 180g, a commué la peine de mort de Boisé-Lucas, en deux ans de prison, qui viennent d'expirer, le 30 mars dernier.

« Ce jeune homme s'est conduit avec sagesse, durant sa détention. Je dois ajouter que la lettre qu'il avait écrite à Chateaubriand, pour lui rendre compte de sa mission, annonçait qu'il l'avait remplie avec répugnance, et se reprochait d'avoir servi les ennemis de son pays. »

L'Empereur signa la mise en liberté. Maxime, en quittant le donjon de Vincennes, alla s'installer à l'hôtel, rue de Richelieu, et commença des démarches pour rentrer en possession d'une somme de 828 francs dont il était porteur lors de son arrestation, ainsi que des lettres d'amour et de la mèche de cheveux qui avaient été saisies dans son portefeuille, par la même occasion.

La réponse à ses démarches fut l'envoi d'un passeport pour la Bretagne.

Maxime n'insista pas. Abandonnant ses écus et ses souvenirs, il reprit le chemin du Boisé-Lucas où ses parents le reçurent à bras ouverts.

Après la sentence du 31 mars, qu'était devenu son père.

En exécution de cette décision qui concluait à l'incompétence de la commission militaire, il avait été dirigé sur Saint-Brieuc, pour être juge par le tribunal criminel de cette ville.

Cependant, l'ouverture de nouveaux débats avait ému le ministre de la Justice. Après avoir laissé sommeiller l'affaire, il écrivit à Fouché, au mois de novembre 1809 :

« Il y aurait peut-être inconvénient à provoquer aujourd'hui l'application de la loi, à laquelle se réfère le conseil de guerre, et comme Son Excellence paraîts'être occupée particulièrement de cette affaire, je désirerais son avis. »

Le 17 du même mois, Fouché répondit au ministre de la Justice que « c'était à lui de juger s'il n'était pas opportun de renvoyer l'inculpe devant qui de droit. Cet objet étant étranger à la police, il n'avait pas à en juger. »

En fin de compte Boisé-Lucas, remis en liberté, était rentré à son castel, où il vécut, dans la retraite, jusqu'en 1837. Cette même année, mourut également sa femme.

Resté seul, Maxime s'enfouit plus que jamais dans la solitude de ses landes, à côté de sa vieille bonne Catherine et de son âne Coco, qui allait parfois brouter, en maraude, dans le champ du voisin1.

1 Tradition populaire. • Ibidem. ↩

Une fois par semaine, le jour du marché, Catherine allait à Plancoët, d'oi elle rapportait un plein panier de gâteaux. Ce panier restait, toute la semaine, sur la table. On y puisait à même. Ce n'était que pour mieux boire, qu'on mangeait la pâtisserie %.

Les belles parties de chasse que Maxime, durant son enfance, avait faites avec Armand, avaient laissé dans son cœur un inaltérable souvenir. Que de fois il y avait rêvé, dans la morne et froide solitude du donjon de Vincennes ! Aussi, dès son retour à Saint-Cast, s'empressa-t-il de décrocher du manteau de la cheminée, les fusils d'autrefois, et la chasse resta, jusqu'à la fin, la grande passion de sa vie.

Superbe buveur, chasseur intrépide, Maxime fut aussi homme de lettres. Dans un séculaire almanach des Côtes-du-Nord figure même son nom1 parmi les célébrités du département, à la suite de celui de Hingant de la Thiemblaye, l'ancien conseiller au parlement de Bretagne. Auteur de Thelamon et Phaloé et de la Police dévoilée, Maxime, dans ses bombances, demeurées longtemps proverbiales, se déridait parfois, au milieu de ses compagnons de chasse. Les vins généreux du Boisé-Lucas coulaient à pleins flacons. Les gâteaux de la vieille Catherine s'engouffraient dans les larges gosiers, et Maxime. devenu alors expansif, racontait ses malheurs qu'il terminait, avec attendrissement, par cet immuable hommage de gratitude envers Napoléon : « L'Empereur est mon second père2! »

1 Voici sa biographie, d'après cet almanach : « Launay de Boisé-Lucas (de) (Maximilien), né sur la Place Basse à Plancoët. le 2 juin 1782, est auteur de Thélamon et Phaloé, et de la Police dévoilée, ouvrages imprimés à Paris, chez Dantu et Le Normand. » ↩

2 Tradition populaire. ↩

Maxime ne se maria jamais. Resta-t-il fidèle au souvenir de la jolie fille de Plancoët dont les tendres billets reposent, aujourd'hui, fanés par les ans, dans le dossier des Archives nationales? L'oubli de la jeune Bretonne ne fut-il pas plutôt, pour Maxime, une nouvelle amertume, dans le calice de son existence manquée ? Problème psychologique dont la solution est désormais irrésoluble! Ce qui est seulement certain, c'est que la bien-aimée se marla et comme dans les contes de fées, eut beaucoup d'enfants.

Maxime mourut le 14 juin 1841.

Jusqu'à un age avancé, la veuve d'Armand vécut dans son modeste domaine d'Anneville. La mort tragique de son mari avait brisé son cœur sensible. Toute sa vie, elle se reprocha de s'être opposée à son projet d'émigration au Canada et d'avoir été ainsi la cause indirecte de l'horrible drame de Grenelle1.

1 Renseignements fournis par la famille de Chateaubriand. • Armorial de Jersey. I, 51, ↩

Elle ne pouvait, sans fondre en larmes, relire les lettres si touchantes et si affectueuses que lui écrivait Armand, exilé à Londres. Elle se résigna même à en brûler une partie. Elle mourut à Jersey, dans le courant de l'année 1857'.

Jenny, la fille d'Armand, avait la beauté de sa mère. Etant sortie trop tôt, en relevant d'une fièvre éruptive, elle mourut vers l'age de quinze ans.

« Tante Emilie », à laquelle, durant les mauvais jours, avait été confiée l'enfance de Jenny, se retira dans une maison de campagne de Saint-Ideuc. Elle y vécut, jusqu'à un age avancé, consacrant sa vie au soulagement des pauvres et des malades. La plus jeune sœur d'Armand, Modeste, resta jusqu'à la fin la compagne de sa vie. Petite, menue, ayant les cheveux aussi blancs que la neige, elle était appelée par les siens « la souris blanche ». Son grand bonheur était d'aller villégiaturer, plusieurs fois par an, au château de l'Argentaye, près du Val. Par le souvenir, elle revivait le beau passé mort.

Après le retour de la Royauté, Fédo, le fils si tendrement aimé d'Armand, fut présenté à la Cour.

« Le nom de Chateaubriand semble être odieux aux Bourbons », a écrit la plume mordante du Cahier Rouge1. « Il est vrai qu'on n'a jamais eu un reproche réel à lui faire. Si un Chateaubriand eût coupé des têtes, au lieu de porter la sienne sur l'échafaud, il eût trouvé, comme Fouché, honneur et grâce auprès de la royale famille... »

1 Page 56. Les cahiers de M=° de Chateaubriand. ↩

Le Roi, auquel en présentant l'enfant on rappela l'héroïsme du père, se contenta de répondre du bout des lèvres2 :

2 Renseignements fournis par la famille de Chateaubriand. ↩

Oui, il fit son devoir.

Cependant, le jeune Frédéric fut nommé page. Plus tard, il devint officier de cuirassiers au