Chapitre XII. Plan de conjuration d'Henry Larivière. - Son triple but. - Les huit questions à résoudre
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Armand est choisi pour l'exécuter. - Derniers jours passés en famille. - Liste des ouvrages à acheter. - Les commissions de Jenny. - Echantillons et épingle historiques. Départ de Guernesey (25 septembre 1808). - L'équipage d'Armand. - Michel Quintal. - Débarquement. - M. de Montan.
En route vers le Boisé-Lucas. - Ce qu'était devenu Boisé-Lucas, père. - Le beau Maxime. - Son portrait. - L'amoureuse de Plancoët. - Ses billets doux et sa mèche de cheveux.
Chateaubriand frappe à la fenêtre du ravin. - Jacqueline
Rouault, la servante. - Dialogue sous la pluie. - L'hospitalité, dans « le cabinet attenant à la chambre de Madame ». — A la porte du Val. - Arrivée de Maxime. — La fête du retour. - Grand conciliabule. - L'heureuse intervention de Maxime. - Il ira à Paris. - Instructions et commissions. - Rottier, libraire. - Gouyon-Vaurouault accepte d'aller à Brest. - Rétablissement de la Correspondance à Saint-Cast. - Boisé-Lucas père ira voir la petite Jenny. - Armand promet de ne pas quitter « le cabinet attenant à la chambre de Madame ». - Rédaction du premier rapport. - Rayon d'espoir.
Tandis que Prigent, dans les dramatiques circonstances que nous venons de relater, tentait, au nom du comte de Puisaye, un suprême effort, en vue du rétablissement de la royauté, Armand de Chateaubriand, comme agent du prince de Bouillon, recevait une mission analogue. Son dénouement n'allait pas être moins tragique.
Cette mission lui avait été remise par les mains d'Henri' Larivière', le poète de la petite
" « C'était, dit le comte de Contades, un avocat de Basse-Normandie, qui avant la Révolution eut dépensé son existence et son génie dans sa province natale, en petites chicanes et en petits couplets. Mais il avait au début et de très bonne foi partagé tous les enthousiasmes et toutes les illusions révolutionnaires. Cela lui avait valu un siège à la Convention et l'avait tiré définitivement de Falaise. Les crimes, dont il eut le spectacle et dont son honnêteté s'exaspéra, le menèrent petit à petit et sans esprit de retour uux extrêmes limites de la réaction. Compromis dans la conspiration de Lemaitre, et soupçonné à l'occasion de celle de Villebeurnois, il n'échappa au coup d'Etat du 18 fructidor qu'en se réfugiant en Angleterre. Il remplit, avant de partir, de lamentations poétiques, les Étrennes falaisiennes, qu'il avait presque fondées et où il avait tant de fois célébré la liberté :
« Délivre-moi, grand Dieu! de mes persécuteurs,
De ces hommes de sang, avides de carnage,
Tire-moi de leurs mains, sauve-moi de leur rage,
Ne m'abandonne pas, dans ces jours pleins d'horreurs ! i « Larivière avait depuis collaboré, à Londres, à toutes les publications de Peltier, libelles ou journaux. Il était devenu l'amuseur de la cour de Hartwell; il eût mis en vaudevilles et en pots pourris la Constitution et les victoires impériales. Ce furent de telles railleries qu'il fallut payer par du sang » (Emigrés et Chouans, page 123.)
Il semble résulter du bulletin de police du 23 mai 180g (F7, 3719)
en effet avoir adressé Chateaubriand à Laya, Caille et l'abbé Sicard, et non au comité de Paris ?
Le bulletin précité, écrit de la main de Fouché, s'exprime ainsi ù ce sujet :
« Fancbe-Borel vient de reprendre sa correspondance avecle comité cour d'Hartwell, l'inlassable collaborateur de Peltier, dont les libelles et les épigrammes égratignaient au sang la susceptibilité impériale.
Son but était triple'.
A. Envoyer un agent à Paris afin d'y observer l'esprit public, l'état de la garnison et la façon dont s'opérait la conscription.
Pour bien se pénétrer de l'esprit public, l'agent fréquenterait les théâtres, les lieux publics, les bals et les cafés.
L'agent remettrait aussi trois lettres d'Henri Larivière à MM. Laya, l'abbé Sicard' et Caille. avocat.
de Paris. En date du 24 avril, il annonce d'abord que l'ordre qui l'exilait de Londres est révoqué, ce qui prouve, dit-il, que le crédit
« Vos lettres, dit-il au comité, y ont beaucoup contribué, en démontrant le peu de crédit de cet ambitieux, chez vous, ce qui est justifié par les nouvelles victimes qu'il vient de faire. On destrerait (Louis XVIII en particulier) que vous puissiez nous dire le contenu des instructions de Chateaubriand et autres, données par Puisaye.
« Nola. - Le comité en adresse une copie exacte à Fanche, en observant qu'on avait cru que ces instructions rédigées par H. Larivière avaient été dirigées par Louis XVIII et que le comité, dan‹ cette idée, avait été très surpris qu'on ne lui eût pas adressé Chateaubriand, au lieu de l'adresser au hasard à Sicard, Laya, elc.. »
' Bulletin de police du 7 février 180g. Archives nationales AF 1r 1505. Rapport présenté à Sa Majesté par le ministre de la police générale, le 15 février 1809. (Cette pièce n'est pas signée. La dele seule semble écrite de la main de F'Fouché.)
* En 1792, l'abbé Sicard, directeur de l'établissement des sourds-muets, à Paris, était détenu à la prison de l'Abbaye. Il assista aux massacres dont il a retracé un émouvant récit. Il fut sauvé par un des égorgeurs qui le poussa dehors et le prit sous sa protection,
Ces lettres étaient l'évocation d'anciennes relations sociales. Elles parlaient de l'amnistie et de l'éventualité du retour en France d'Henri Larivière. En réalité, elles n'étaient qu'une entrée en matière, destinée à amorcer une correspondance suivie. L'agent avait à répondre aux huit questions suivantes :
1° Combien de troupes dans Paris? Ce qu'elles y font? Quel esprit? Comment sont les vues des citoyens?
2° Dans quels rapports le Sénat se trouve-t-il avec Bonaparte et son parti?
3° Quelle est l'opinion de Paris, sur Bonaparte, depuis les affaires d'Espagne?
4° Ce qu'on dit de l'Angleterre, de l'Autriche, de la Russie, ainsi que de la reprise apparente des hostilités en Allemagne:
5° Quels sont les généraux qui passent pour être le plus opposés à Bonaparte?
6° Si la conscription existe, et s'il est vrai qu'on arme tous les hommes, depuis seize jusqu'à quarante ans?
7° Si l'on parle encore du général Moreau, et ce qu'on en dit?
g° Si les princes français ont beaucoup de
déclarant qu'il ne pouvait infliger le sort des brigands à ce bienfaiteur de l'humanité.
partisans, et quelle opinion l'on se forme de l'arrivée de Louis XVIII en Angleterre1?
1 Résumé fait par Fouché, pour S. M. l'Empereur. ↩
B. Il s'agissait, en second lieu, d'envoyer un agent à Brest, à Lorient ou à Saint-Malo, pour avoir l'état exact des forces de terre et de mer de l'une de ces places, et s'y ménager un correspondant pour la suite des mêmes renseignements.
Cet agent et celui de Paris répandraient sur leur passage, particulièrement en Bretagne, des proclamations et des imprimés divers, en faveur du retour de la Monarchie2.
2 Cette partie des instructions ne fut jamais exécutée. Il est probable, dit le bulletin de police du 7 février 1809, que les agents auront senti le ridicule et le danger de cet article, car le ministre de la police n'a aucune trace d'une telle circulation, et ce qui est encore plus positif, Chateaubriand et ses agents n'en disent plus un seul mot dans leurs rapports. (Archives nationales. AF 18-1505.) Voir appendice n° J. le détail des instructions. ↩
c. Enfin, il s'agissait de se procurer des marins, sur la côte de Saint-Cast, en vue de la communication avec Jersey.
L'agent de Paris, ajoutaient les instructions, aurait aussi à se procurer les feuilles susceptibles de renseigner le gouvernement anglais, sur l'opinion du pays, au sujet de l'Empereur.
Lesfeuilles demandées étaient : le Moniteur, le Mercure de France, le Journal du Commerce, le Journal de l'Empire, la Gazette de France, la Revue littéraire ou ancienne Décade. Le tout, en double exemplaire.
Également, différents petits journaux tels que le Publiciste, le Journal des Débats, et toutes autres feuilles en vogue, ayant leur franc parler au sujet de l'Empereur.
Pour remplir la mission de Paris, Henri Larivière indiquait M. de la Saudrais, domicilié à Saint-Malo, et né en Espagne où il avait été consul de France. Il le connaissait particulièrement.
Il avait été entendu que Chauteaubriand accomplirait son expédition sous le nom de • Terrier, et il avait reçu pour ses frais de route un subside de 1.500 louis1.
1 Archives nationales. Bulletin de police du 6 février 180y. ↩
Armand consacra à sa famille les quelques jours qui lui restaient avant de partir en France. Sûrement, tout se passerait bien! N'avait-il pas cent fois bravé la mort, et la mort ne l'avait-elle pas toujours épargné.
Dans la tristesse et la monotonie de son exil à Londres, le goût des livres lui était venu. La lecture ne lui donnait plus la migraine. C'était un de ses plus doux délassements. Puisqu'il avait maintenant la bourse bien garnie, il fallait profiter de ce voyage pour monter un peu sa bibliothèque.
Il dressa la liste des ouvrages qu'il achèterait à Paris: le Nouveau Bélisaire, de Mme de Genlis ; le Siège de la Rochelle ou le Malheur et la Conscience, du même auteur; Corinne, de Mme de Staël; Élisabeth ou les Éxilés en Sibérie, histoire suivie de la Prise de Jéricho, par M= Cottin ; l'Almanach des Muses ; l'Almanach littéraire ou les Etrennes d'Apollon...
Il achèterait bien sûr aussi l'œuvre nouvelle de son cousin René : Relations de Chateaubriand ou voyage en Egypte el en Grèce. Et il écrivit ce titre sur la liste des ouvrages dont il se proposait l'acquisition1.
1 Ibidem. - En note, de la main de Chateaubriand, sur la liste en question, la mention : N'est pas paru (1r0 liasse, 28° pièce.) ↩
Jenny, elle aussi, avait toutes sortes de commissions à donner à son mari. Il faudrait bien que pour elle il courût les magasins. Elle avait besoin de calicot; de mousseline rayée, au moins six aunes; de basin à petites rayures; de coton pour une douzaine de gilets de dessous, avec manches2...
2 Archives nationales. Dossier précité, 11° liasse, 25° pièce. ↩
Jamais je ne me souviendrai de tout cela! disait Armand, avec un sourire.
Et, docilement, il dressait aussi la liste dece que désirait sa chère Jenny3. Aujourd'hui, dans le poudreux dossier des Archives, figure cette liste au milieu des rapports du sinistre Fouché. Quatre échantillons de mousseline y sont attachés, par une petite épingle oxydée par l'eau de mer. Et cette question de chiffons que ballotta la tempête ; ce détail futile de toilette, qui servit de prétexte à Jenny et à Armand pour se taire leurs douloureuses angoisses, étreint douloureusement l'âme. A leur aspect inopiné, le cœur se remplit d'une indicible mélancolie.
3 1ro liasse, 25° pièce. Archives nationales, dossier précité. ↩
Le 25 septembre, à l'aube, Chateaubriand, qui désormais se nommait Terrier, quitta l'ile de Guernesey. Il était vêtu d'un pantalon de cuir, d'une veste de drap et d'un chapeau haute forme. Ses bagages consistaient dans une valise longue comme le bras, qui renfermait ses instructions, ses listes de commissions, son argent et un peu de linge.
Le navire sur lequel il s'embarqua était sa propriété. Il était monté par sept marins de Jersey, armés jusqu'aux dents'. Egalement, par Devaux; un chouan à tous crins, Michel Quintal'; et M. Montan, un de ses amis, chargé de
• Composition de l'équipage: Rouxel, de Cancale, pilote; François Vautier, de Jersey, 35 ans; Richard Donoi, 48 ans, matelot de Jersey : Richard Bren, 22 uns, de Jersey; le Lascher, 44 ans, de Jersey ; Bellier, 31 ans; Rouxel fils, 18 ans. de Cancale. (Rapport de mon voyage en France, par Chateaubriand, dossier précité, pr° liasse, 12° pièce.
' Michel Quintal, agé de 35 ans, natif de Port-Bail, émigré ramener le navire en Angleterre et de rendre compte du voyage.
Le soir même, à dix heures, le navire atterrissait sur une grève voisine de Saint-Cast. Chaleaubriand serrant la main de M. Montan, le priait de revenir dans la nuit du 29 au 30. I| lui remettrait les premiers renseignements recueillis.
Armand prit la direction du Val. Son dessein était de frapper à la porte de son ancien voisin, M. de Boisé-Lucas.
Celui-ci n'avait jamais songé à émigrer. Prudemment, il s'était tenu à l'écart des événements • politiques. Pour vivre tranquillement, terré au fond de sa gentilhommière, il lui avait suffi, comme preuve de civisme, d'accepter le grade de capitaine de la garde nationale de Saint-Cast.
Il n'avait guère vieilli. Ses yeux gris brillaient du même éclat, sous ses gros sourcils bruns. dans lesquels pointaient à peine quelques poils blancs. Une large calvitie était le signe le plus marquant des années qui avaient passé sur cette rude tête de Breton 2.
depuis 1797, rentré à l'époque du sénatus-consulte de l'an IX, retourné aux Iles au commencement de la guerre actuelle, et retenu à Jersey par l'embargo. (Interrogatoire de Quintal, 4° liasse, 5° pièce, dossier précité. Archives nationales.)
* Interrogatoire de M. de Boisé-Lucas.
* Taille 1=,75, 52 ans, cheveux et sourcils bruns gris, yeux
Maxime était maintenant un grand jeune homme qui achevait, à Rennes, ses études de droit. Il avait « 71 ; les cheveux et les sourcils châtain foncé, le nez long de sa mère, son ovale allongé et sa petite bouche'. De sa mère, il tenait aussi une imagination ardente, le culte de la vieille noblesse, l'esprit romanesque et le goût des belles-lettres. La solitude du Boisé-Lucas ne lui déplaisait pas. Mais, durant les vacances, il trouvait un véritable plaisir à aller se retremper, parfois, dans la société des bonnes douairières de Plancoët ; et quand s'allumaient dans l'âtre les premières flambées automnales, . il goûtait un charme exquis à les entendre conter les histoires de chouannerie, ainsi que les prouesses des gentilshommes, légendaires héros de la guerre des Géants.
Et puis, - il faut tout dire, - à Plancoët, il y avait une délicieuse jeune fille aux grands yeux rêveurs, dont le cœur battait pour le beau Maxime. A la suite de langoureuses caresses de regards, de furtifs pressements de doigts, était née, entre les deux jeunes gens, une touchante correspondance d'amour.
gris, nez petit, bouche moyenne, menton rond, figure large et pleine. La télé chauve. (Signalement donné dans le jugement de la commission militaire, des a9 et 30 mars 180g.)
' Signalement donné dans le jugement précité.
Elle aussi, cette correspondance, avec la boucle de cheveux cendrés qui en fut le triomphal couronnement, dort aujourd'hui dans la poudre des Archives nationales. Elle y frôle les échantillons de mousseline de Mme de Chateaubriand, ainsi que la sinistre procédure de Fouché.
On lit, sur un de ses feuillets, maintenant jauni par les ans :
« Vous trouverez sans doute étrange que je vous écrive, vous voyant si souvent. Mais votre vue absorbe tellement mes idées que je ne puis vous dire un mot. Je regarde, comme une peine due à l'oubli de mes devoirs, la rougeur qui couvre mon front quand mes regards se portent vers vous. Il est tard; vous goûtez sans doute un repos dont vous m'avez privé1. »
1 Archives nationales F5, 6 481. (Lettre citée par li. Lenotre. Vieilles maisons, mieux papiers.) ↩
Sur un autre feuillet :
« J'avais cru que vous seriez assez raisonnable pour ne pas exiger cette boucle de cheveux. Dans quelques mois, vous n'en ferez pas assez de cas pour ne pas regretter ce qu'il m'en coûte pour l'accorder. Il me serait malséant de faire parade de vertus, dans une bagatelle, quand dans tant d'autres circonstances je n'en ai conservé que l'ombre2...
2 Lettre citée par M. Lenotre. Vieilles maisons, vieux papiers. Le Boise-Lucas. ↩
Les mélancoliques et langoureux billets se succèdent, avec cette invariable recommandation, inspirée par l'effroi et le remords : « Brûlez mes lettres. »
Amère dérision ! les pauvres lettres d'amour devinrent des pièces de procédure. Jamais Maxime ne les réclama, et elles sont aujourd'hui un document d'histoire.
Ce soir-là, M. de Boisé-Lucas était seul dans sa grande salle basse, blanchie à la chaux, et éclairée par deux fenêtres, l'une ouvrant sur la cour et l'autre sur le ravin.
Une flambée achevait de s'éteindre dans la hautecheminée dont les fusils de chasse ornaient le lourd manteau de chêne. Tout à coup, aux vitres de la fenêtre donnant sur le ravin, se fit entendre un coup léger, frappé avec le doigt.
La servante, Jacqueline Rouault, qui achevait sa besogne, alla ouvrir la fenêtre.
Elle revint, disant à son maître :
C'est quelqu'un qui désire vous parler, pour une affaire pressée.
Boisé-Lucas se leva.
Dans la nuit, sous l'averse qui tombait, il aperçut un homme ruisselant d'eau. A sa ceinture brillait un poignard. Sous son bras, il tenait une valise.
C'est moi ! Armand de Chateaubriand. Ouvrez ! je vous en prie1.
1 Interrogatoire de Boisé-Lucas père. Archives nationales F;. 6481, et rapport de mon voynge en France par Chaleaubriand (1r° liasse, 12° pièce.) ↩
Vous ouvrir! Mais c'est risquer ma vie et celle de tous les miens. Ignorez-vous donc l'arrestation de Prigent et de tous ceux qui lui ont donné asile :
Je l'ignorais. Mais ouvrez-moi, quand même. Mon bateau est parti. Où aller par cette nuit affreuse?
Que venez-vous faire, au pays ?
Voir ma petite Jenny, qui est chez Mme Desmottes, à Saint-Malo. Elle est malade. Je ne l'ai pas vue depuis quatre ans.
Je vous ouvre.
Boisé-Lucas congédia sa servante, referma la fenêtre du ravin, et alla ouvrir à son ami la porte de sa demeure.
Jacqueline n'avait rien entendu du colloque tenu à voix basse.
A pas étouffés, sans se dire un mot, les deux hommes traversèrent la salle et montèrent à l'étage.
Entrez ici, dit M. de Boisé-Lucas, introduisant Armand dans le petit cabinet& « attenant à la chambre de Madame »
Après quoi, il descendit, allant chercher du pain, du beurre et du cidre.
Tandis que Chateaubriand se réconfortait, Boisé-Lucas lui renouvela ses craintes.
Impossible de vous garder ! Maxime, qui est à Plancoët, revient dans deux jours. Pour fêter son retour, nous aurons onze invités.
Alors, que devenir?
Demain, à la nuit, je vous conduirai au Val. M. Morvonnais ne vous refusera pas la porte de votre ancienne demeure.
Armand se coucha. Le lendemain, pour ne pas éveiller la curiosité de Jacqueline, ce fut M. de Boisé-Lucas qui servit, lui-même, les repas du proscrit. Le soir venu, tous deux gagnèrent l'ancien manoir patrimonial.
Ce fut Morvonnais en personne qui leur ouvrit1. A la vue d'Armand, il recula de deux pas en arrière :
1 Dans son interrogatoire, Boisé-Lucas, en contradiction avec Armand de Chateaubriand, déclara qu'ils furent reçus, au Val, par Laurence Bernard, gardienne du chûteau, qui ne reconnut pas le proscrit et refusa de lui ouvrir. ↩
Pour rien au monde je ne vous recevrai! s'écria-t-il.
Ses yeux, son visage, sa voix peignaient un indicible effroi.
- Au moins, gardez-moi le secret, murmura Armand.
D'un long regard, il embrassa le doux manoir qui avait bercé sa radieuse enfance, et l'âme angoissée, le front penché vers le sol, il suivit Boisé-Lucas qui reprenait, à grandes enjambées, le chemin de sa gentilhommière.
Le 28, au matin, Maxime arriva chez ses parents. Bientôt, les invités s'y présentèrent, à leur tour. Le déjeuner fut joyeux et succulent.
Quand la petite gentilhommière eut repris son calme habituel, Boisé-Lucas conduisit mystérieusement son fils, dans « le cabinet attenant à la chambre de Madame. » Il fallait, en effet, prendre une décision.
Ne sachant dissimuler, Armand, relevant la tête, déclancha, d'un trait, à ses hôtes, toute la vérité.
Boisé-Lucas s'emporta :
Vous m'avez trompé !... Vous m'avez compromis !... Nous sommes perdus ! Que faire?
Maxime réfléchissait.
Pour un jouvenceau qui n'avait pas voyagé plus loin que Rennes, le sort de ce M. de la Saudrais paraissait, en vérité, infiniment digne d'envie. Conspirer contre l'Empereur! En soi, c'est déjà assez amusant, pour un esprit romanesque. Mais conspirer en allant à Paris, en visitant les théâtres, les bals, les cafés, les lieux publics !... Mais, c'est un rêve !
Coulant vers son père un regard malicieux : — Si j'allais, moi, è la place de ce M. de la Saudrais? Ce serait infiniment moins périlleux ! Qui pourra jamais soupçonner un étudiant en vacances !
Le père jeta sur son superbe rejeton un regard admiratif? Ses arguments étaient, pour son émoi, un baume d'une infinie douceur.
Maxime a raison, dit-il.
Alors, la conversation redevint courtoise. Armand remit à Maxime les trois lettres de Larivière et une bourse pleine de pièces d'or. Il lui confia aussi toute une liste de commissions : achat de poudre et de pierres fusil, de quinquina rouge en bois, de tabac en poudre, d'une bonne longue-vue, de deux pantalons de velours, d'une douzaine de bas de coton uni, des plus beaux... En bon époux, il n'eut garde d'oublier, non plus, les commissions dont l'avait chargé sa chère Jenny : le basin à petites rayures, la mousseline claire à grande laize, les vingt aunes de calicot...
Voici également toute une liste d'ouvrages que je désire.
Je vous les enverrai.
Je vous recommande spécialement le nouvel ouvrage de mon cousin René : Relations de Chateaubriand ou voyage en Égypte et en Grèce.
Sitôt paru, je vous l'achèterai.
Et les journaux ? ajouta Chateaubriand.
Boisé Lucas père promit de s'en charger. Il expliqua qu'il y avait, maintenant à Saint-Malo. un brave libraire nommé Rottier - celui-là même qui, étant capitaine de la légion nantaise à Quiberon, avait eu une conduite si humanitaire vis-à-vis le pauvre Joseph Gesril. Il s'entendrait avec lui.
Un autre point important restait à trancher : c'était la mission de Brest. A qui la confier?
A Gouyon-Vaurouault, dit Boisé-Lucas. C'est un ancien officier de marine. Il sera donc spécialement compétent, et comme il est actuellement à Plancoët, il faut, dès ce soir, aller le quérir.
Maxime fut dépêché, et ramena de Gouyon-Vaurouault qui accepta la mission proposée.
Chateaubriand s'occupa, directement, d'organiser, avec deux marins qu'on fut aussi lui chercher, le nouveau service de Correspondance, sur la grève de Saint-Cast. Enfin, Boisé-Lucas s'engager i aller, chez M Desmottes, chercher des nouvelles de Jenny.
En retour de toutes ces bonnes volontés, Armand promit de ne quitter « le cabinet attenant à la chambre de Madame » que pour aller, la nuit, sur la côte, guetter l'arrivée de son navire.
Resté seul, dans son mélancolique réduit, il rédigea, avec les renseignements qu'il tenait déjà de ses hôtes et de Gouyon-Vaurouault, son premier rapport sur l'état politique de la France, les forces de Bretagne et du port de Saint-Malo1.
1 Archives nationales. dossier précité. ↩
Quand il s'endormit en pensant à Jenny et à Fédo, un rayon d'espoir avait filtré dans son cœur.