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L'Enchanteur 1768—1848

ILI

Armand de Chateaubriand · 24 min de lecture · p. 100–123 · chapitre 12 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Vers la fin du mois de décembre 1795, je suis parti de Jersey à bord du Belcares par ordre du prince de Bouillon, afin d'accomplir la mission qui m'avait été déjà confiée, vers la fin de décembre.

Je réussis à aborder la terre, dans la nuit qui suivit le jour même de mon départ. Je restai douze jours en France, occupé à m'assurer de maisons et de points de débarquement.

Mon but étant rempli, je revins à Jersey, dans les premiers jours de janvier 1795.

Nota. - Je n'ai pas de double de ce rapport.

IV

Je suis parti de la rade du Vieux-Château, le 6 février, par ordre du prince de Bouillon, à bord du cutter le Phénix, que, ce voyage seulement, commanda le capitaine Pain.

A bord, nous avions plusieurs officiers français, entre autres M. Le Frôlé et le comte de Vasselot. Ces messieurs devaient descendre sur un point de la côte bretonne, convenu entre le prince de Bouillon, un guide de terre et un pilote embarqués tous deux avec nous.

Ce point n'était pas de ceux que j'avais reconnus, lors de mon précédent voyage. Aussi, n'étais-je chargé que de rendre compte au prince de la façon dont s'effectuerait l'expédition.

Le vent était nord-est, et la forte brise chassait en plein sur la côte.

Nous étions escortés par le lougre le Royaliste, que nous perdîmes de vue, vers les sept heures et demie du soir.

A huit heures un quart, nous rencontrâmes, portée de pistolet, une chaloupe canonnière.

Nous l'évitâmes, en forçant de voiles, sans changer notre direction.

Une demi-heure après, nous entendîmes un coup de canon. Nous pensâmes qu'il était tiré par cette canonnière, sur le Royaliste. C'était exact, ainsi que nous l'apprit le rapport du lieutenant Lanowen, qui commandait ce lougre.

Vers les neuf heures et demie du soir, nous aperçûmes la terre. Aucun des deux pilotes ne put l'identifier. Au bout d'une heure environ, ils nous firent mouiller, ne voulant pas laisser ces messieurs aller à terre, sans l'avoir reconnue.

Je m'embarquai avec un des pilotes, dans la chaloupe. Arrivé à terre, il me dit que c'était Erquy, et que ce n'était pas là qu'il devait descendre. Nous rejoignîmes le cutter, mouillé parmi les pierres. La violence de la marée nous obligea à attendre, avant d'appareiller, en raison surtout des rochers qui se trouvaient sous le vent, très près de nous.

Nous restâmes environ deux heures dans cette position. J'avoue que l'ignorance de nos pilotes commençait à m'inquiéter. Nous appareillâmes cependant, et courûmes encore une heure, au ouest-sud-ouest. La terre grandissait toujours et je redoutais que la violence du vent ne nous permît pas de remettre notre chaloupe è l'eau.

Cependant, nous mouillâmes. L'obscurité complète empêchait nos pilotes de reconnaître la terre. Je m'embarquai, à nouveau, dans la chaloupe, malgré la violence du vent. Arrivés au long du rivage, les pilotes m'assurèrent que nous étions dans la baie de Josépine, à l'endroit même qu'ils désiraient atteindre.

Je virai donc de bord, et il nous fallut deux heures de nage forcée pour regagner le cutter. Je dis à ces messieurs que le pilote s'était reconnu. Quatre d'entre eux se décidèrent « s'embarquer: MM. de Vasselot, le marquis de Pange, le chevalier de Boisbaudran, et de la Rosière. De plus, un guide nommé Pierre Michel, et l'équipage du canot. Quatre autres passagers restèrent à bord du cutter, à attendre le retour du canot qui ne pouvait porter tout le monde à la fois, car la mer était affreuse. Ces derniers étaient MM. Le Froté, La Roque, Belfond et Durville.

M. de Vasselot m'empêcha d'embarquer, m'objectant que si la force du vent ou tout autre accident imprévu empêchaient le canot de revenir, je ne serais plus à même de rendre compte de l'expédition, au prince de Bouillon.

Ils partirent donc sans moi, vers les cinq heures du matin. Je vis plusieurs amorces brûler dans la montagne, vers les cinq heures trois quarts. Je craignis qu'ils n'eussent rencontré une patrouille, à la pointe du jour.

Nous fûmes aperçus d'un port qui nous tira un coup de canon à boulet. Aussitôt, nous virâmes notre pavillon national. Il en résulta pour nous un second coup de canon. Le boulet tomba auprès de nous. Certains, dès lors, qu'il était arrivé accident à ces messieurs, je lis lever l'ancre et courir un bord à terre, pour tenter de reprendre notre canot. Ce fut en vain, il était au pouvoir de l'ennemi. Nos pilotes s'étaient • grossièrement trompés. Au lieu d'aborder à la baie que nous étions allés reconnaître, ils avaient abordé au pied même du fort d'Erquy.

Signalés comme ennemis, nous quittâmes la côte et fûmes salués d'un troisième coup de canon. Nous courûmes la bordée du nord-ouest. Les vents étaient toujours de la partie du nord-est; la brise très forte. Nous n'eûmes connaissance du Royaliste qu'à plus de cinq lieues de la côte; il était bien à deux lieues, sous le vent à nous.

Au bout d'une heure, il nous reconnut, et nous fit le signal d'aller lui parler. Il pouvait être dix heures du matin, et le vent augmentait toujours. Nous laissâmes amener, pour prendre les ordres du lieutenant Danowen. Il me dit de faire mettre ma chaloupe à la mer et de venir lui rendre compte de ce qui s'était passé. Je lui répondis que, ma chaloupe étant perdue, il m'était impossible d'aller à son bord, à moins qu'il ne m'envoyât chercher. Il ne le fit pas, et m'ordonna de le suivre, ce que je fis jusqu'à la nuit. Alors, je le perdis de vue.

Nous continuâmes à louvoyer jusqu'à huit heures du soir. A ce moment, nous nous vîmes forcés de mettre à la cape, ne pouvant plus faire de voile. Nous y restâmes jusqu'à la pointe . du jour. Ne pouvant ni gagner Jersey, ni tenir la mer, au plus près du vent, nous allâmes à Guernesey

Nous y arrivâmes, à huit heures du matin, le 17 du courant.

Le vent augmenta tellement, la nuit suivante. que notre gouvernail fut enlevé par un coup de mer.

Le 18, à neuf heures du matin, nous entrâmes dans le port, pour nous faire réparer. Nous y restâmes les 19, 20, 21 et 22, sans nouvelles.

Le prince, ne nous voyant pas revenir, avait expédié à notre recherche M. le Maçon, à bord d'une goëlette. Le 23, il arrive è Guernesey, après avoir parcouru toute la baie de Saint-Brieuc. Il me remit une lettre du prince qui m'engageait à lui ramener son cutter, le plus tôt possible.

Nos réparations étaient achevées. Je partis le soir même, et arrivai à Jersey le 24 du même mois, à huit heures du matin.

Nota. - Quelque temps après, j'appris que ces messieurs, en débarquant, étaient tombés au pouvoir des patriotes. Le baron de Boisbandran avait eu la cuisse cassée d'un coup de fusil. Également d'un coup de fusil, le marquis de Panche avait eu deux doigts de la main emportés.

Fin du quatrième voyage, dont j'ai le double.

V

Je suis parti de Jersey, le 2 avril 1795, à bord de l'Entreprise, capitaine Édouard Le Rougetel, pour me rendre à la côte de France, par ordre • du prince de Bouillon qui m'avait chargé de paquets pour le général Boishardi. J'avais l'ordre de l'inviter à protéger un débarquement d'environ deux cents officiers, sous les ordres de M. le chevalier de la Vieuxville-Baude, et à venir recevoir beaucoup d'armes et de munitions qu'ils devaient accompagner.

Ce débarquement devait se faire, le 6 du même mois. Je n'avais donc que trois jours pour le préparer.

J'étais accompagné d'un guide du pays où je devais aborder. Vu l'importance de ma mission, j'étais bien décidé à réussir ou à être pris.

Je voyageai, sans trouver d'obstacle, jusqu'à environ trois lieues de la côte de France. Alors je rencontrai trois frégates, un lougre et une goëlette. J'ignorais s'ils étaient français. Cependant, le lieu de leur croisière me fit supposer qu'ils étaient anglais. Obligé de traverser la ligne qu'ils parcouraient, je fus bientôt à même de juger que je ne m'étais pas trompé. Pendant mon moment d'incertitude, mon guide, nommé La Rosée, perdit la tête et chercha même à déconcerter l'équipage, lui disant que je cherchais à les faire prendre. Heureusement, il n'y réussit pas, et je le fis taire en le menaçant.

Je dois rendre hommage à la vérité. Ces • braves gens ne témoignèrent d'aucune frayeur, ne dévièrent même pas de la vraie route que nous suivions. Ils m'assurèrent qu'ils étaient toujours décidés à accomplir l'engagement qu'ils m'avaient fait avant le départ ; qu'ils arriveraient ou se feraient prendre avec moi.

Peu de temps après, la goëlette tira sur nous, et nous fit amener. Je me rendis à son bord. En réponse aux questions du capitaine, je lui dis que j'allais en France, par ordre du prince de Bouillon. Il s'approcha alors de l'amiral pour lui faire part de mes déclarations.

Après m'avoir signalé une frégate française qui cinglait près la terre de France et m'avoir promis de la surveiller toute la nuit, il me laissa libre de poursuivre ma route et me souhaita bon voyage.

La frayeur de mon guide ne se dissipait pas, ce qui ne laissait pas que d'être fort inquiétant pour le succès de mon entreprise, d'autant que personnellement je ne connaissais pas le pays.

Enfin, vers les onze heures du soir, nous mîmes pied à terre, dans un endroit que la peur de mon guide m'empêcha de connaître. Je m'efforçai de le rassurer, lui disantqu'il fallait s'éloigner de la côte, c'est-à-dire du chemin des patrouilles.

Au bout d'un quart d'heure de marche, nous entendîmes aboyer un chien. Il m'assura en reconnaître la voix. Pareil langage était bien propre à me confirmer que la tête de cet homme s'égarait de plus en plus.

Cependant, il persista dans son idée. Chemin faisant, j'aperçus, assez près de nous, un clocher. Je l'engageai à abandonner la voix du chien, et à venir le reconnaître comme devant être un indice bien plus certain. Il y consentit. La lune favorisait notre marche. Arrivé dans le cimetière, j'eus la douleur de voir que mon guide ne se reconnaissait pas.

Je jugeai être au moins à douze lieues du quartier du général Boishardi. Résolu d'y arriver, dans les vingt-quatre heures, sans guide, ou avec un homme qui n'en avait que le nom, j'avais seul à prendre un parti.

Il pouvait être une heure du matin. Je n'étais pas à plus de trois quarts de lieue de la côte. Je me décidai à me cacher dans un champ de genêts, le plus près possible du clocher. J'espérais que le jour ramènerait la tête de ce malheureux. Le jour parut, et sa tête demeura égarée.

Du champ où nous étions, j'aperçus une petite chaumière. J'allai frapper à sa porte et demandai le nom de la paroisse où nous étions. On me répondit en bas-breton, langage que nous ne comprenions pas. Nous retournâmes notre retraite.

Lorsqu'il fit plus jour, mon guide, devenant enfin pour un instant, digne de ce nom, me dit qu'il se reconnaissait. Le clocher qu'il n'avait pas reconnu, la nuit, était celui de Plouha.

Je vis alors s'évanouir toutes mes inquétudes, et me mis aussitôt en marche, encourageant mon guide à ne pas se troubler. Nous étions fort bien armés. Grâce à la boussole dont j'étais muni, je n'ai pas succombé dans ce pénible voyage.

Nous voilà donc en marche, sans avoir ni bu ni mangé, depuis la veille, vers les quatre heures du soir.

Nous avions fait environ une lieue de bonne route, quand mon guide me fit opportunément remarquer une maison située dans un bouquet de bois. Il me la nomma et me dit que c'était la où nous entrerions d'abord.

Ne me fiant pas trop dans son flair, je le laissai marcher devant moi, et relevai en cachette cette maison, au compas.

Nous continuâmes notre route environ un quart d'heure. Mon guide prit alors à droite. Je l'en prévins. Il me répondit qu'il savait la route; qu'il fallait le laisser faire. Je ne lui dis plus rien, craignant de le voir retomber dans l'état ou je l'avais vu. Cependant, j'étais certain qu'il se trompait grossièrement. Si non. ma boussole était fausse.

Je le suivis encore quelques instants. Alors, je rencontrai une femme. Je lui demandai le chemin de Plourhan. C'était le nom de la paroisse où se trouvait la maison que m'avait fait voir La Rosée.

Elle me répondit que je lui tournais le dos et que j'en étais à plus d'une lieue et demie. Elle me fit voir la direction à prendre. Je fis alors usage de ma boussole, et signifiai à mon homme de me suivre.

Il pouvait être alors dix heures et demie du matin. Le besoin commençait e nous presser. Cependant, nous poursuivîmes notre route, durant une heure.

Mourants de soif, nous entrâmes boire un verre d'eau, dans une ferme où il n'y avait même pas de pain. Nous en sortîmes, après nous être assurés que nous suivions le bon chemin. Renseignements pris, nous étions dans la paroisse de Pléguien ; il y avait dans le bourg cinquante hommes de troupe et, pour arriver à Plourhan, il fallait laisser Pléguien, sur la droite.

Je me décidai à prendre un guide de l'endroit, qui me parut fort honnête. Nous n'avions pas fait cent pas ensemble que quatre soldats de la République, armés, nous crièrent d'arrêter. Ils pouvaient être à quarante pas derrière nous. Mon dernier guide avait disparu. Je m'arrêtai, décidé à me défendre. La Rosée m'imita, mais avec des intentions bien différentes. Quand les soldats furent à vingt pas de nous, il me fit part de son projet, me disant de me laisser prendre, et qu'il allait en faire autant, ses armes étant mouillées. Et puis, il était mort de fatigue.

Je jugeai dès lors que la fuite était ma seule chance de salut, d'autant que La Rosée ignorait le but de ma mission, circonstance qui me permit de ne pas le tuer avant de le quitter.

Avant de me sauver, je me retournai. J'aperçus huit autres soldats, accompagnés de quatre chiens. Ils étaient à trente pas.

Arrête, ou tu est mort!

Ce fut le seul discours qu'ils me tinrent. Je m'arrêtai. Je déchirai la lettre dont j'étais chargé, et je l'avalai en sautant le fossé.

J'étais bien décidé à me faire tuer plutôt que de me rendre à de pareils hommes. Ils firent une décharge. J'eus la chance de n'être pas atteint. Je me détournai pour voir si je n'étais pas poursuivi. J'eus la douleur de voir fusiller le malheureux La Rosée.

Le pays dans lequel ils me poursuivirent était très découvert. Il m'était donc impossible de me dérober à leur vue.

Seulement, au bout de deux heures d'une marche précipitée, et réglée cependant sur la leur, je trouvai un bois. J'y entrai, ayant bien observé l'aire du vent, afin de pouvoir marcher en sens opposé, à la faveur de la nuit.

Quandj'arrivai dans ce bois, les forces m'abandonnèrent. Je n'eus que le temps d'y chercher pour retraite l'endroit le plus épais que je pus découvrir. Je m'ouvris un passage avec ma carabine. Je m'y enfonçai, incapable d'aller plus loin, et décidé à vendre ma vie, le plus cher possible.

Les soldats entrèrent dans le bois. Malgré leurs recherches, j'eus le bonheur de n'être aperçu que d'un de leurs chiens. Me voyant armé, il ne se douta pas que je fusse l'objet de la chasse de ses maîtres. A leur départ, je ressentis une joie inexprimable. L'espérance de réussir me revint dans le cœur. Je ne crus pas prudent de quitter ma retraite avant le lever de la lune, ayant plus confiance dans ce guide invariable qu'en celui de la veille. J'essayai de dormir. Ce fut en vain. Mon estomac avait trop souffert, pour permettre au sommeil de réparer mes forces. Je restai, sans rien prendre, jusqu'au lever de la lune. Alors, je sortis du bois. Après avoir posé à terre ma boussole, je me mis en marche, et me dirigeai dans la direction d'une étoile qui brillait dans l'aire de vent que je devais parcourir. De temps en temps, j'allais à quelque ruisseau, prendre le seul rafraîchissement qui m'était offert.

Lorsque je crus avoir refait la route que j'avais été forcé de parcourir la veille, à la hâte, je résolus de demander ma route, à la première chaumière que je trouverais dans la lande. J'engagerais le maître de ce logis, d'abord par la douceur, à me servir de guide; ensuite, par la force, s'il refusait de le faire de bonne volonté. Telle était l'alternative à laquelle j'était réduit, et le seul parti qui me restait à prendre.

Je le mis à exécution. Il pouvait être alors une heure après minuit. Ma position n'était guère meilleure que celle de la nuit précédente, à la mêms heure. Rien de mon travail n'était encore fait. Qu'on juge de mon inquiétude!

Je frappai à la porte d'un malheureux. Par bonheur, il ne parlait pas bas-breton. Du moins, il me répondit en français. Je le sommai d'ouvrir, au nom de la a Municipalité s. Ce moyen me réussit. De suite, il se présenta sur sa porte. Je le tirai hors de sa maison. Comme il faisait très beau clair de lune, je m'aperçus que mes armes l'effrayaient. Je le rassurai, et le priai de me dire si j'étais encore loin de la maison indiquée, que je lui nommai. Il me dit qu'avec dix minutes de patience j'y arriverais. Il me proposa de m'y faire conduire par ses enfants, s'excusant de ne le faire lui-même, parce qu'il avait reçu, il y avait environ quinze jours, un coup de fusil à la jambe. Ce coup de fusil lui avait été justement tiré, par les soldats du cantonnement qui m'avaient manqué la veille. Il m'avoua même, qu'à cette époque, il avait vu M. le chevalier de Tinténiac. Je le remerciai. Comine je n'avais qu'à suivre le chemin, je me rendis seul à la maison indiquée.

Avant d'y entrer, je crus devoir réfléchir au moyen de ne pas compromettre les maîtres de cette maison. La veille, c'était à peine à un quart de lieue de cette demeure que j'avais été poursuivi. Peut-être La Rosée, croyant se sauver, avail-il nommé la maison où je devais me rendre? Peut-être même était-on à m'y attendre? Telles étaient mes réflexions.

Cependant, il fallait prendre un parti et entrer quelque part, afin de prendre un peu de nourriture. Enfin, je frappai à la porte. Après avoir dit mon nom, je réussis à me faire ouvrir. J'appris qu'il existait une trêve, entre le parti royaliste et le parti républicain. Je me félicitai bien de n'en avoir rien su la veille. Dans ce cas, ne sachant où j'étais, j'aurais fort bien pu me laisser arrêter, etsubir le même sort que La Rosée. J'appris aussi que c'était la peur seule qui avait fait s'égarer ce malheureux. En effet, il avait chassé, pendant trente ans, dans tout. ce pays.

Je me déguisai, pris un peu de nourriture, et me fis conduire par un guide à Bréhan-Moncontour, où était alors le quartier du général Boishardi. J'y trouvai M. de la Roche, surnommé Léveneur, qui me dit être chargé des pouvoirs du général. Celui-ci était à la Prévalaye, où se traitait la paix. Je lui fis part de ma mission, et en écrivis de suite au général.

M. Léveneur me fit voir l'impossibilité d'aller au-devant du débarquement projeté. Ce serait compromettre la vie des chefs royalistes qui se trouvaient au Conseil. Je me décidai donc à retourner à la côte, en compagnie de deux guides très braves que me donna M. Léveneur.

Arrivés sur la côte, nous aperçûmes les embarcations anglaises. Elles louvoyaient tout près de la côte. Nous nous rendîmes sur le rivage. Nous restâmes deux jours dans les rochers. Nous pensions que, n'apercevant pas les signaux convenus, M. de la Vieuxville se déciderait à envoyer quelqu'un à terre, dans l'anse convenue qui était celle-là même où nous nous trouvions.

Au bout de ces deux jours, nous n'avions plus de vivres.

Nous vîmes les embarcations regagner le large, et même disparaître à l'horizon.

Dans ces conditions, je jugeai à propos de me rendre à Rennes, prendre les ordres du général Boishardi. Je passai d'abord à Bréhan demander ceux de M. Léveneur. Le lendemain matin, au moment de mon départ, arriva M. de la Vieuxville. Il était accompagné de huit autres émigrés qui étaient débarqués dans une autre anse que celle indiquée.

Vers midi, je partis pour Rennes. A mon arrivée, je vis qu'on était à la veille de signer la paix. Au bout de deux jours, je priai MM. de Cormartin, de Boishardi, Chantrau, Solignac et autres chefs de l'état-major, de m'expédier le plus tôt possible. Ils m'accordèrent cette grâce et m'enjoignirent l'ordre d'aller vers M. de Puisaye, pour le solliciter de se rendre auprès d'eux. Ils me signèrent un ordre en ce sens. Je partis alors. J'étais chargé de nombreuses instructions verbales destinées à M. de Puisaye.

Je repassai par Bréhan. M. de la Vieuxville me remit deux lettres. L'une était pour M. Windham et l'autre pour M. le comte de Puisaye.

Je me rendis directement dans mon pays, étant certain d'y trouver, plutôt que partout ailleurs, les moyens de passer à Jersey.

Quand je fus rendu à la côte, M. de Tinténiac vint m'y trouver. Il me dit que, depuis plus de trois semaines, il essayait en vain de passer en Angleterre, où l'appelaient des affaires de la plus haute importance.

Il me demanda si j'avais quelque facilité de le faire passer à Jersey. Je lui répondis que j'étais sur le point d'y passer moi-même, et que j'espérais avoir un bateau, sous très peu de jours. Je lui offris le passage. Il accepta ma proposition. Le 24 avril, nous partîmes de France.

Pendant la traversée, je laissai entrevoir au chevalier de Tinténiac que je devais aller à Londres, et comme je savais qu'il avait la confiance de M. de Puisaye, je ne lui cachai pas que j'étais directement envoyé vers lui.

Arrivé Jersey, je rendis compte de mon voyage au prince de Bouillon, et lui remis les ordres signés que je tenais des officiers généraux royalistes.

Vous avez, me fit-il l'honneur de me dire, à prendre, avec M. le chevalier de Tinténiac, les arrangements nécessaires. Il est, à Jersey, le chargé de pouvoirs de M. le comte de Puisaye. Il sera chez moi, ce soir, à quatre heures. Venez et vous partirez ensemble.

Je laissai donc mes dépêches chez le prince. Je trouvai qu'elles y étaient plus en sûreté qu'ailleurs. Le soir, vers trois heures et demie, je retournai chez lui. Il était, me dit-on, à conduire, è bord du Daphné, M. de Tinténiac qui partait pour Londres.

Vite, je me rendis à la Chaussée. J'y trouvai M. le prince de Bouillon. Il me dit que M. le chevalier de Tinténiac emportait mes dépêches, et avait jugé à propos de partir seul.

Je ne pus m'empêcher de témoigner ma surprise au prince, sans cependant chercher pénétrer les raisons probablement fondées qui faisaient M. de Tinténiac user à mon égard d'un pareil procédé - procédé qui fut la seule cause pour laquelle je ne remis pas moi-même mes paquets M. le comte, de Puisaye.

VI

Le 12 mai 1795, je reçus l'ordre de M. le prince de Bouillon de déposer en France seize gentilshommes. Parmi eux, étaient : M. le comte du Bois-Berthelot et son fils, M. d'Allègre et son aide de camp, M de la Baronnais...

Le jour même, je partis à bord du la Loterie. Nous eûmes la traversée la plus heureuse. Le lendemain, une heure avant le jour, nous descendîmes sans trouver d'obstacle.

Je conduisis ces messieurs, comme le portait l'ordre que je tenais du prince, jusqu'au quartier du général Boishardi.

Là, M. le comte du Bois-Berthelot et M. d'Allègre me conseillèrent, en raison des événements actuels, de rester en F'rance.

Le prince ne m'avait pas précisément enjoint l'ordre de revenir à Jersey. Je me rendis donc la division de M. de la Baronnais. Il m'admit au grade d'aide-major. J'en remplis les fonctions pendant cinq semaines.

Sur ces entrefaites, MM. de Gouyon-Vaucouleurs et Bertin étaient débarqués en France. Ils reçurent l'ordre du général Boishardi de passer par la forêt de la Hunaudaye dans laquelle je me trouvais alors, et me dirent de la part du général Boishardi, que celui-ci estimait ma présence, au moins aussi utile à Jersey qu'en France. Il ne voyait pas du reste que la correspondance entre les Royalistes et le gouvernement anglais dût être interrompue. Puisque je voulais bien coopérer à ce genre de service, il me conseillait de m'en retourner.

Je ne me le fis pas répéter. Je revins, avec ces messieurs, dans un bateau que nous enlevâmes, à la côte de France.

Nota. - Dans l'intervalle de ce dernier voyage, jusqu'à celui du 15 décembre 1795, j'ai fait trois voyages à la côte. Ils avaient pour but de débarquer plusieurs émigrés à terre, et de ramener M. d'Allègre, ainsi que quatre prisonniers anglais, dont un chirurgien de frégate.

Je n'ai pas conservé les doubles de ces rapports, et il m'est impossible d'en préciser les dates.

Je suis parti, le 15 décembre 1795, bord de l'Aristocrate, par ordre du prince de Bouillon, afin de déposer en France M. d'Allègre et Jean-Marie ', son aide de camp.

• Le bulletin de police du 6 juillet 1808, contenant la notice biographique sur Prigent, rédigée par le ministère de la police (Archives nationales, AFIv. 1503), s'exprime ainsi sur Jean-Marie :

a De tous les hommes qui peuvent être employés pour la cor-

Les vents de la partie sud-sud-ouest, forte brise, nous obligèrent à louvoyer, tout le jour.

Avant la nuit, nous réussîmes è reconnaître le lieu de notre destination.

A dix heures du soir, nous mîmes notre chaloupe à la mer. A dix heures et demie, je déposai mes passagers à terre, sans éprouver d'obstacle.

Je ramenai à Jersey M. Préjean, le 16, à quatre heures de l'après-midi.

XI rapport (du 9 ou 10 février 1796).

Je suis parti de Jersey, bord du Daphne. J'étais chargé par le prince de Bouillon de déposer en France cinq émigrés et un prêtre.

Nous avons eu la plus belle traversée posrespondance. L'Hermilly, connu sous le nom de Jean-Marie, est celui qui a le plus de moyens et d'activité. Il connaît parfaitement les côtes du Morbihan. Il a dans ce pays des relations bien établies. D'après ce que Puisaye avait dit à Prigent, il devait essayer de lier une correspondance avec Jean-Marie.

« L'abbé Guillot avait été indiqué comme pouvant être l'intermédiaire. Prigent a envoyé. à l'abbé Guillot, un paquet qu'il devait faire parvenir à Jean-Marie, mais il a été renvoyé à Prigent, sans réponse. Cependant, il est certain qu'il a été ouvert, puisqu'on en a retiré la lettre de Puisaye à l'abbé Guillot.

« Jean-Marie n avec lui plusieurs Bretons des côtes du Morbihan qui ont beaucoup d'amis. De ce nombre, est un nommé Morvan. Cet homme est tantôt à terre, et tantôt sur les croisières anglaises. Il se promène près les îles de Houat et Hœdic. Jean-Marie était sur le point de passer en France dans le mois de janvier, et il est probable qu'il s'y est rendu. »

sible. Presque calme. Vers neuf heures du soir, nous avons mouillé par le travers de l'île Ago1.

1 L'ile Ago, ainsi que sa voisine l'ile des Ehibens. se trouvent en face Saint-Jacut, entre Saint-Malo et le cap Frébel. ↩

A dix heures et demie, je suis descendu terre, avec les passagers. Je les ai conduits à la première maison de confiance. Après quoi, je me suis de suite rembarqué.

Je suis arrivé le lendemain à Jersey, après avoir été chassé par un brick et un cutter, pendant environ deux heures.

Vers la fin de février 1796, beaucoup d'émigrés se disposaient à passer en Bretagne, où les Royalistes en armes tenaient une partie de la région.

Je proposai, à M. le prince de Bouillon, un point intermédiaire, sur la côte, en vue des prochains débarquements. Je lui exposai par écrit les moyens dont je disposais pour réussir dans mon entreprise. Je lui démontrai qu'en cas de découverte de ce point intermédiaire, la correspondance du Clos-Poulet qui était alors desservie par M. Bertin, et celle de la baie de Saint-Brieuc, qui était desservie par M. Préjean, n'en resteraient pas moins secrètes.

Le prince eut la bonté d'adopter mon projet et me fit l'honneur de me confier particulièrement ce genre de service.

En conséquence, il m'intima l'ordre de me tenir prêt à conduire en France, le ro du mois, cinquante émigrés.

Ils ne furent prévenus que le 10. Le 11 fut fixé pour notre départ.

Alors, arriva de France M. Préjean. M. le prince de Bouillon lui fit part de l'embarquement qui allait avoir lieu.

M. Préjean lui demanda pourquoi il ne faisait pas passer à la fois un plus grand nombre d'émigrés.

M. le prince de Bouillon lui répondit :

M. de Chateaubriand trouve ce nombre suffisant, en raison du nombre des chaloupes dont il disposera, pour le débarquement a terre.

M. Préjean répliqua :

Augmentez le nombre des chaloupes et je me flatte de pouvoir débarquer plus de cinquante émigrés. Aucun risque à courir, car je suis attendu sur la côte.

M. le prince de Bouillon m'envoya chercher. Il me fit part des moyens que venait de lui offrir M. Préjean.

Je lui répondis :

Je suis fort heureux qu'ils soient préférables aux miens. Si on attend M. Préjean à la côte, ses chances de succès sont bien plus grandes que les miennes.

Ces pourparlers nous menèrent, jusqu'au 13 mars, jour fixé pour notre départ.

M. le prince voulut bien me confier la distribution des chaloupes. Il m'enjoignit l'ordre d'embarquer dans une de celles qui iraient à terre, afin de lui rendre compte du débarquement.

Avant le départ, M. Préjean vint me trouver. Il me demanda, pour le cas où le vent empêcherait d'aborder au point de la côte qu'il avait désigné à M. le prince de Bouillon, de convenir avec moi d'un signal, dans le but de gagner alors le point que j'avais d'abord proposé et où il n'était allé de sa vie.

Je lui répondis :

Faites venir votre pilote. Je conviendrai avec lui de tous les arrangements nécessaires. Votre observation est juste. Nous devons grouper tous les éléments de chance pouvant nous permettre de déposer ces messieurs en France.

Voici la manière dont nous réussîmes :