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L'Enchanteur 1768—1848
Armand de Chateaubriand A l'armée des Princes. Mais, le siège traînait en longueur, les troupes manquant en réalité pour investir la place

A l'armée des Princes. Mais, le siège traînait en longueur, les troupes manquant en réalité pour investir la place

Armand de Chateaubriand · 15 min de lecture · p. IV–56 · chapitre 5 sur 51

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Librairie AcadémiquePerrin, 1910, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Enfin, le bruit se répandit dans le camp que le prince de Waldeck allait tenter l'assaut, et que les compagnies bretonnes prendraient part à l'attaque, en opérant une diversion sur Thionville, du côté de la France.

La nouvelle était exacte, et au lever du jour l'armée était en bataille. A neuf heures, un officier de carabiniers accourut apprendre aux Bretons qu'un détachement de Kellermann était sur le point de les surprendre.

Quelques instants après, en effet, ce détachement était en vue. Les tambours battirent la charge et les compagnies bretonnes accoururent en désordre sur l'ennemi, le forçant à battre en retraite.

« Une sourde-muette allemande, nous dit ici René1, appelée Libbe ou Libba, s'était attachée à mon cousin Armand. Je la trouvai après le combat assise sur l'herbe qui ensanglantait sa robe. Son coude était posé sur ses genoux, sa main, passée sous sa chevelure blonde, appuyait sa tête. Elle pleurait en regardant trois ou quatre tués, nouveaux sourds-muets, gisant autour d'elle. Elle n'avait pas ouï les coups de la foudre dont elle voyait l'effet et n'entendait pas les soupirs qui s'échappaient de ses lèvres quand elle regardait Armand. Elle n'avait jamais entendu la voix de celui qu'elle aimait, et n'entendrait pas'le premier cri de l'enfant qu'elle portait dans son sein; si le sépulcre ne renfermait que le silence, elle ne s'apercevrait pas d'y être descendue. »

1 Mémoires d'Outre-Tombe, page 59, tome II. ↩

Ramené à la vie et transporté à l'ambulance, Armand ne revit jamais la blonde Libba, qui avait allumé dans son cœur l'éclosion de l'amour.

Pauvre Libba ! Que devint-elle ? Longtemps sans doute elle pleura Armand, et sans doute jamais elle ne se douta que sa fugitive liaison avec un tout jeune gentilhomme de l'armée des Princes inspirerait un jour, à l'enchanteur René, une de ses pages les plus délicieusement attendries.

Après Thionville, Verdun. A Verdun, la douleur du licenciement. Tous, avant de quitter leur chef, Condé, patriarche de la gloire, comme l'appelle René1, allèrent le saluer. Il leur donna sa bénédiction, en pleurant sur sa tribu dispersée, et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d'un homme qui voit s'écrouler les toits paternels.

1 Mémoires. Lettres et pièces authentiques touchant la mort de S. A. R. Ch. d'Artois, fils de France, duc de Berry, par le vicomte de Chateaubriand, tome II, chapitre VIII. ↩

« Quand », ajoute René1, « on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers, mais les soldats de l'armée de Condé avaient-ils des foyers :

1 Mémoires d'Outre-Tombe, tome. II. ↩

« Où les devait guider les bâtons qu'on leur permettait à peine de couper dans les bois de l'Allemagne, après avoir déposé le mousquet qu'ils avaient pris pour la défense de leur roi? »

René, qui avait été blessé à son tour, dans l'un des derniers combats livrés par l'armée des Princes, fut transporté à Bruxelles, dans un des fourgons du prince de Ligne. De Bruxelles, il se rendit à Ostende. De ce port, il s'embarqua pour Jersey, où il devait trouver, momentanément, chez son oncle de Bedée la douceur d'un foyer familial.

Désireux de se rapprocher de son pays natal, Armand pour gagner Ostende n'eut même pas, lui, la ressource d'un fourgon. Il dut se contenter du symbolique bâton dont parle son cousin.

Débarqué à Jersey, il ne trouva pas, pour l'accueillir, l'affectueuse protection d'un parent.

Il trouva mieux. Il y trouva l'amour.

En quête d'un logis. - Armand devient l'hôte de la famille Lebrun. - Ancienne noblesse de cette famille. - Le cottage d'Anneville, (paroisse Saint-Martin). - Maladie d'Armand. - L'idylle de Jenny et d'Armand.

Voyages sur les côtes du Clos-Poulet. - La cachette du Guildo. - Terrible méprise. - L'asile donné par Mme Lhôtelier. - Inquiétudes de Jenny.

La Terreur, au Clos-Poulet. - Le proconsul le Carpentier. Son entrée dans la cité-corsaire (25 septembre 1793). - Son plan de dépopulation générale.

Internement de la famille d'Armand, à la prison de la Victoire. - Dévouement et ingéniosité de MIle Lhôtelier. - Deuils successifs. Mort de Pierre de Chateaubriand (20 août 1794).

Etat d'âme d'Armand. Ses cousines en prison. Que devient René ? Idylle du a chevalier » avec Charlotte Ives. Le Val, sous séquestre. - Pillage du château, par les soldats casernés. - Mise en liberté de Modeste et d'Emilie de Chateaubriand.

Mariage d'Armand et de Jenny (14 septembre 1795). - Naissance de Jeanne (16 juin 1796). -- Naissance de Frédéric (11 septembre 1799). - Dangers et bonheur domestique.

regorgeait de familles nobles, et surgentilshommes bretons qui n'attendaient ement qu'un geste des Princes, pour tenter une descente sur quelque point de la côte de France.

Leur situation était en général fort précaire. Rapidement, s'étaient épuisés les quelques louis hâtivement rassemblés dans la précipitation du départ, et bien vite leur principale ressource se résuma dans l'indemnité mensuelle de 36 livres que leur comptait le gouvernement de Jersey.

Il est vrai que le cordial accueil fait par la population de l'ile - appelée pour cette raison du joli vocable : l'ile des Amis - suppléait dans une certaine mesure à la modicité de ce subside.

Aussitôt débarqué à Jersey, Armand se mit en quête d'un gîte et devint bientôt l'hôte d'une famille Lebrun qui habitait, à une demi-lieue de la baie de Gorey, une avenante et coquette demeure. Cette demeure s'appelait le cottage d'Anneville, et dépendait de la paroisse Saint-Martin.

La situation de ce cottage avait été pour beaucoup dans le choix de l'aventureux gentilhomme malouin.

Sitôt débarqué à Jersey, il avait caressé un rêve - un rêve fou - aller en France. Or, pour aller en France, souvent, très souvent, est-ce qu'il ne suffirait pas d'avoir un bateau amarré là, dans la solitude de la baie sauvage?

Et puis, de la chambre qu'on lui offrait, il voyait et entendait la mer dont la voix lui parlait de la radieuse côte de France, de la cité natale, du doux manoir de l'Arguenon, où le soir, quand soufflait la brise - berceuse évocatrice des douloureuses inquiétudes et des décevantes angoisses - le père de famille devait murmurer en soupirant le nom du cher absent.

La famille Lebrun était originaire de Bayeux. Sa noblesse était fort ancienne. Elle s'honorait d'avoir parmi ses aïeux un Jéhan Lebrun, vicomte de Bayeux, qui portait d'argent à l'aigle de sable, et fut. en 1494, un des plus intrépides défenseurs du Mont-Saint-Michel, sous la conduite du sire d'Estouteville. Plus anciennement, elle avait même compté un amiral de Normandie et un chef des légionnaires de cette province'. Devenue protestante lors de la Réforme, elle avait quitté la France, au xVII° siècle. A l'époque de la Révolution, elle vivait, déchue de son ancienne splendeur. Sa principale ressource consistait dans les produits du domaine d'Anneville.

M Lebrun était veuve. Une de ses filles était mariée. Son fils et ses deux autres filles vivaient avec elle.

L'une d'elles s'appelait Jenny. Jenny était • Tome VI. page 325. Nobiliaire universel de France ou Recueil général des généalogies historiques de ce royaume, par de Saint-remarquablement jolie, ressemblant d'une façon frappante à la ravissante « tête de jeune fille » du peintre anglais Lawrence . D'une taille élancée, elle possédait un charme plein de distinction. Ses superbes yeux noirs faisaient étrangement ressortir la fine délicatesse de son teint de blonde.

Bientôt, à la suite des souffrances qu'il avait endurées à l'armée de Condé, Armand tomba malade. Mme Lebrun s'assit à son chevet, le soignant avec le dévouement qu'elle eût témoigné à un fils.

Lorsque la belle jeunesse d'Armand eut pris le dessus, lorsque s'éveilla enfin le doux renouveau de la convalescence, il aimait à aller s'asseoir sous les grands ombrages du gentil cottage, qui s'inclinaient en pente douce vers la grève prochaine. Jenny venait l'y rejoindre, ne faisant ainsi que se conformer aux mœurs de son pays. Armand lui causait longuement de ses malheurs, de ses parents, du Val de l'Arguenon. Quand il s'arrêtait de causer, il regardait la mer dont la barrière d'émeraude le séparait de toutes ses affections. Ses yeux tristes, en quittant la mer, rencontraient le regard ému de Jenny. Et,

Allais. Paris 1815, 10, rue de la Orillière. - Voir, appendice n° 3, la note sur la famille Lebrun.

' enseignements fournis par la famille de Chateaubriand. dans l'isolement où se trouvait le jeune gentilhomme, la compagnie de la belle et chaste Jenny revêtit bientôt un attrait charmeur. Un jour, se sentant rétabli, Armand, qui s'était procuré une barque, cingla vers la côte bretonne.

Dès lors, souvent il refît le voyage, négligeant les plus élémentaires précautions.

Suivant l'état du vent et de la mer, il débarquait soit aux abords de Saint-Cast, soit aux environs de Saint-Malo, du côté des grèves du Guesclin et de la Guimorais.

S'il atterrissait aux environs de Saint-Cast, sa cachette la plus habituelle était le souterrain du Guildo, dans lequel il avait joué tant de fois, au cours de son enfance. Les gens du pays, avertis de sa présence, lui apportaient des vivres, prenaient sa correspondance et lui donnaient des nouvelles du Val, s'il ne pouvait aller les chercher en personne.

Un jour qu'ayant pour guide le fils d'un de ses fermiers, il débarquait aux environs du manoir paternel, une patrouille de douaniers vint à passer et tira sur eux du haut de la falaise. - Tu m'as trahi, misérable ! s'écria Armand. Et d'un coup de pistolet il abattit son guide. - Ah ! notre maître, s'écria l'infortuné jeune mme, tournant vers lui un regard de doux reproche, il m'importe peu de mourir si vous me croyez un traître.

Cette plainte si touchante fut un trait de lumière qui soudain éclaira Armand sur son épouvantable méprise.

Ah ! mon pauvre garçon, lui dit-il, je ne puis rester auprès de toi : il faut que je me rembarque. Pense à ton âme et prie pour moi1.

1 Renseignements fournis par la famille de Chateaubriand. ↩

Quand il atterrissait aux environs de Saint-Malo, c'était toujours au Petit-Placitre, chez Mme Lhôtelier, qu'il allait chercher asile.

Celle-ci, en le cachant, ne songeait même pas qu'elle risquait sa vie. La sûreté d'Armand était son unique préoccupation.

Armand avait le goût des armes de luxe. Sa carabine et ses pistolets incrustés d'argent portaient son chiffre.

Quand M « Lhôtelier l'apercevait, entrant chez elle, avec tout son attirail guerrier :

Monsieur Armand, lui disait-elle, avec tout cela, vous vous ferez reconnaître et arrêter.

Armand se contentait de rire, en haussant les épaules2.

2 Ibidem. ↩

Quant à Jenny, avec quelle angoisse elle attendait le retour de toutes ces folles équipées ! Vite, avec sa perspicacité de femme, elle avait deviné que ces voyages avaient un but mystérieux et une cause politique, encore plus que la raison de famille. Elle en présageait que leur danger n'en était que plus réel.

Rentré au cottage d'Anneville, Armand, comme aux jours de sa convalescence, allait s'asseoir à l'ombre des verts ombrages. Jenny ne pouvait lui taire ses inquiétudes et lui demandait d'être bien prudent. Armand lui répondait en plaisantant. Chaque jour, Jenny se sentait plus vivement attirée vers ce fier gentilhomme, que grandissait encore, dans son cœur de vingt ans, la sympathie du malheur et de l'exil.

Armand, de son côté, aimait Jenny. Maintenant, en France, c'était la Terreur. En raison de sa situation de ville frontière et de l'éventualité d'une descente combinée des émigrés et des Anglais, sur les côtes du Clos-Poulet, l'Assemblée Nationale avait fait, à la ville de Saint-Malo, l'hommage d'un proconsul.

nsul s'appelait Jean-Baptiste Le Carà Hesville, près Cherbourg, en 1760, Valognes la profession d'avocat, quand ulé l'Ancien Régime. En 1792, il avait été élu à la Convention, et avait pris place au rang des Montagnards.1

1 Le Carpentier, d'après les Souvenirs de Fulgence Girod. (Les drames du Mont-Saint-Michel, par B. Robidou. Saint-Brieuc, imprimerie Guyon, (894.) ↩

Au physique, c'était un homme de taille moyenne, au visage maigre, aux traits fins, à l'expression douce. Au moral, c'était un esprit délié, d'un caractère ambitieux.

Soudain, grâce à la Révolution, ce petit avocat normand s'était trouvé porté, d'un seul bond, au faîte des honneurs.

Il était proconsul, c'est-à-dire omnipotent dans toute l'étendue de sa vaste circonscription, qui embrassait la Manche, l'Ille-et-Vilaine, le Morbihan et les Côtes-du-Nord.

Il incarnait le peuple dont il était le représentant. A lui tout seul, il symbolisait aussi le pouvoir central, dans la glorieuse cité-corsaire, hier encore si jalouse de sa liberté.

Sous ses ordres, il avait une armée et une flotte - une armée afin de refouler les brigands qui battaient les campagnes ; une flotte, afin de déjouer les plans des émigrés qui, sur les frégates anglaises, se montraient jusqu'à hauteur du cap Fréhel, attendant l'heure propice pour mettre le pied sur la terre de France.

Sans doute, les troupes et les navires dont disposait le petit avocat normand n'étaient pas bien nombreux ; mais pour les renforcer, il disposait d'une force terrible : l'Epouvante. Et de cette force, il allait jouer sans relâche.

Le 25 septembre 17931, le Proconsul avait fait son entrée dans la cité-corsaire. Cette entrée avait été triomphale. Les membres du District s'étaient rendus au-devant du Maître jusqu'à Paramé, où le citoyen Perruchot l'avait salué au nom de la Nation. A l'arrivée de son carrosse, sous la porte des Sans-Culottes, les patriotes avaient dételé ses chevaux, pour le traîner, eux-mêmes, au chant des refrains révolutionnaires. Autour de lui, c'étaient des jupons en loques, des carmagnoles débraillées, des sabres qui raclaient le pavé, la musique qui jouait, des bonnets rouges qui s'agitaient au bout des piques

1 Archives municipales. Saint Malo. Registres des délibérations. ↩

C'est l'Antéchrist ! bien sûr ! s'étaient dites les bonnes femmes de Saint-Malo, se rejetant au fond de leurs mansardes pour faire en cachette le signe de la croix.

Vive la Nation ! Vive le Représentant ! avaient crié, du haut de leurs balcons de pierre, en jetant des fleurs sur cette mascarade, les dames de la bourgeoisie dont les maris faisaient partie du District, de l'Assemblée populaire ou du Conseil général.

Le plan de ce petit avocat, ceint de l'écharpe tricolore et venant implanter dans la cité-corsaire les nouveaux principes de Liberté, d'Egalité et de Fraternité, était en réalité singulièrement sinistre. Digne de ceux de Carrier et de Lebon, il consistait avant tout à accroître la dépopulation générale.

Il suffit, avait-il dit, que nous restions dans cette commune trois mille bons sans-culottes1.

1 La ville de Saint-Malo, quoique privée de son faubourg, Saint Servan, érigé en commune depuis la Révolution, contenait encore 11.000 habitants. ↩

Alors, véritablement, commencèrent, pour le Clos-Poulet, toutes les hideurs de la Terreur : dressement de la guillotine sur la place Saint-Thomas, permanence de la commission militaire, quotidiennes fusillades sur les sables du Talard ou de la Grand Grève, lugubres convois de prisonniers expédiés à Paris, par petites journées, dans des fourgons à peine garnis de quelques bottes de paille.

Parmi ceux qui ne pouvaient manquer d'être bientôt incarcérés comme suspects, était Pierre de Chateaubriand, seigneur du Plessis et châtelain du Val de l'Arguenon. Du reste, son fils Armand n'avait-il pas émigré ? Egalement, sa fille Adélaïde, épouse du ci-devant chevalier de Kerouallan ? ' Un soir, un détachement de gardes nationaux présenta au château du Val. Il venait procéder 'arrestation de toute la famille : Pierre de Chaaubriand, sa femme et ses trois filles, Marie, nilie et Modeste.

A peine leur permit-on de prendre en hâte elques vêtements de rechange, parce que la arrette attendait, et la route était longue. rigés sur Saint-Malo, ils furent incarcérés au uvent de la Victoire, converti en prison. Non par humanité, mais parce que les resurces manquaient pour subvenir aux besoins :s détenus, le Proconsul autorisait qu'on leur portât des vivres et du linge.

Tous les matins, à la porte du vieux couvent, nverli en maison d'arrêt, se présentait une mme du peuple, le panier au bras. C'était « Lhôtelier. Le règlement lui défendait de rler à ses maîtres mais l'autorisait à leur mettre, en mains propres, les subsistances et linge nécessaires. Combien le dévouement nd ingénieux ! Mme Lhôtelier, pour communiter avec ses maitres, glissait de minuscules Louis-François de Kerouallun, époux d'Adélaide de CHATEAUBRIAND, était entré à l'armée des Princes en 1792. et avait ensuite igré à Jersey.

billets dans les larges ourlets du linge qu'elle leur apportait, et leur désignait, du doigt, à quel endroit de l'ourlet il fallait chercher.

Sans air, sans couvertures, sans lits suffisants, les prisonniers, logés jusque dans les caves fétides de l'ancien couvent, mouraient comme mouches. Le 21 août 1794, le Conseil général de la Commune recevait du Comité de surveillance révolutionnaire et montagnarde la lettre suivante :

« Vous êtes prévenus, citoyens, qu'hier au soir, sept heures, mourut, en notre maison d'arrêt, le nommé Pierre-Anne-Marie Chateaubriand, âgé de 67 ans; qu'il a été enterré, ce jour, vers midi ; que sa mort est constatée par procès-verbal des citoyens Grézel et Martin, officiers de santé. En consequence nous vous invitons à remplir, c'est-à-dire à l'enregistrer1.

1 Archives municipales de Saint-Malo. Registre du Comité de Surveillance. ↩

« Salut et Fraternité.

« SAINTOT, président.

Un mois avant ce décès, était survenu celui de Mme de Chateaubriand. Dans le même temps, la maladie épidémique qui sévissait à la Victoire avait emporté Marie.

Au cours de ses voyages à Saint-Malo, Armand avait appris, par M Lhôtelier, les deuils successifs qui étaient venus le frapper.

Quelques semaines avant la mort de son père, le 22 avril, le comte de Chateaubriand, chef du nom et des armes, avait été exécuté à Paris. Ses cousines étaient en prison : Julie1 Céleste2 et Lucile3. Quant à René, son ami d'enfance et son frère d'armes, où était-il? En exil, comme lui, sans ressources et sans appui⁴. Enfin, le 12 juin

1 Julie de Chateaubriand, épouse de Farcy, 27 ans, avait été envoyée à la maison de réclusion de Rennes, le 21 octobre 1793, par ordre du Comité de Surveillance de Fougères. ↩

2 Céleste Buisson de la Vigne, femme de René, avait été incarcérée, à Rennes, à la même date et dans les mêmes conditions. ↩

3 Lucile avait elle-même provoqué son internement pour ne pas se séparer de Céleste, suivant la promesse qu'elle avait faite ù René. (Lettre de Lucile à René.) Toutes trois recouvrèrent leur liberté, le 1 brumaire an III. Elles étaient écrouées à l'ancien couvent du Bon-Pasteur, devenu la prison de la Motte. ↩

Tandis qu'à Jersey, s'ébauchait entre Armand et Jenny la gracieuse idylle que nous essayons d'esquisser ici, une semblable se tissait à Saint-Margaret Ilketshall, entre le chevalier et Charlotte Ives, fille du pasteur de cette localité. Assurément, le rapprochement est fort piquant et constitue une des preuves les plus éloquentes de la séduction qu'éprouvaient les jeunes Anglaises pour les gentilshommes français. René avait été recueilli, à la suite d'un accident de cheval, chez le pasteur John Ives, qui habitait au bas de Bridge-Street. Sa fille Charlotte lui apportait chaque matin des fleurs et lui faisait la lecture. Les deux jeunes gens s'éprirent l'un de l'autre, et Charlotte, qui ignorait le mariage de celui qu'elle aimait, attribuait à une exquise délicatesse les hésitations du pauvre exilé. Comprenant qu'il fallait partir, René annonça sa décision. Après le diner des adieux, le Révérend John Ives se retira, et sa femme s'adressant alors i René : - Je ne sais si Charlotte vous plaît, lui dit-elle, mais il est