Une gerbe de lettres inédites
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Nantes : Imprimerie de la Loire, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A la chère Mémoire de mon Père
Je ne sais rien qui porte l'âme plus à la tristesse que le dépouillement d'une correspondance dont l'auteur n'est plus ! Douloureux lorsqu'il s'agit d'êtres que nous avons aimés, soit que nous avivions par là des blessures que le temps n'a pas encore endormies, soit que nous en réveillions d'autres imparfaitement cicatrisées, cet acte devient simplement mélancolique - mais à quel degré ! - par les réflexions qu'il nous impose, quand les lettres émanent de personnes qui nous furent étrangères !
A cette teinte de mélancolie, dont nous ne pouvons jamais nous défendre, quel intérêt puissant ne vient pas s'ajouter, lorsque ce mort ou cette morte dont nous surprenons les plus secrètes pensées, appartiennent à la classe dé ceux qui, laissant subsister l'inégalité jusqu'au delà de la vie, ne meurent pas tout entiers ! Que ces lettres soient le développement logique d'une seule question, fassent entrevoir la même situation sous ses aspects les plus variés et parfois les plus inattendus, ou qu'au contraire, recueillies un peu partout, elles ne présentent aucun lien qui les rattache entre elles, et ne jettent sur toutes choses que le feu vif mais rapide d'un phare, avec quelle émotion ne compulsons-nous pas - nous, génération qui se lève et déjà s'en va - leurs feuillets jaunis par les ans ! A notre appel, ils vont se départir de leur immobilité de statue et revivre la vie dont les avaient animés ceux qui les semaient au gré du caprice, ou au hasard de l'imagination. La date qui les cloue au temps, les raisons qui les ont motivés, les évènements qu'ils narrent, les personnages auxquels ils font allusion vont apparaître à nos yeux avec une netteté de bas-relief. Mais hâtons-nous de contempler avec fruit cette évocation du passé de peur qu'elle ne s'évanouisse, semblable à ces cadavres qui, intacts jusqu'alors, tombent en poussière sous l'action trop prolongée de la lumière !
N'est-ce pas, en effet, dans ces écrits journellement répandus et sans effort que tout homme se montre le plus à nu et le plus dépouillé d'artifice ? Et quand bien même, d'aucuns auraient en vue du jugement des contemporains ou de celui de la postérité, soigné trop particulièrement leur correspondance, ne sont-ce pas des exceptions et n'en ressort-il pas moins que là s'affirme le plus distinctement et le plus entièrement une personnalité ? C'est par le travail ingrat d'une lente reconstitution de l'emploi du temps que l'on parvient à tracer les portraits les plus frappants de ressemblance, et cette minutieuse enquête n'est-elle pas permise ou tout au moins singulièrement facilitée, grâce à la correspondance? Auprès de la toile brossée de main de maître, il convient de placer le crayon qui n'omettra aucun détail.
Parmi toutes ces lettres - lettres d'amour ou d'affaires, simples billets de politesse, ou longues missives exposant de grands desseins - il n'en est pas, croyons-nous, que l'on puisse taxer d'insignifiance, lorsqu'elles sortent de la plume d'un de ces écrivains illustres, éternel honneur de l'humanité, qu'elles lui aient été dictées par l'esprit ou le cœur, mais toujours avec le génie. Telle lettre même dont nous ne saisirons qu'imparfaitement le sens ou dont la portée nous échappera, sera pour certains une révélation et contribuera à faire sortir de l'obscurité un point capital ; telle autre, si elle n'établit tout au plus, mais d'une façon certaine, qu'un détail parfois futile en apparence, n'en aura pas moins son utilité qui se manifestera dans la suite.
C'est pourquoi nous avons pensé que de ces épis1 glanés un peu partout, il n'y en avait aucun à retirer. Ceux-ci sont plus beaux et promettent davantage, ceux-là sont plus chétifs et de moins belle venue, mais tous n'en contribuent pas moins à former la gerbe que notre seul mérite a été de lier. Puisse-t-elle bientôt trouver sa place dans la riche moisson, intelligemment amassée, dont les semences furent pendant soixante ans jetées aux vents de toutes les saisons et de tous les pays, par l'ami de l'héroïque et tendre Pauline de Beaumont, le René au cœur inconstant et désenchanté ! Quoiqu'il advienne, le plaisir délicat puisé dans le commerce intime du grand écrivain compenserait amplement des efforts plus laborieux que les nôtres.
(1) Un certain nombre de ces lettres avait été réuni par mon père qui s'en proposait la publication. Nous avons, avec un soin pieux, mis ce projet à exécution, en respectant le titre qu'il avait choisi. Autant que nous pouvons le croire, toutes les lettres données ici sont inédites. ↩
Nous connaissions déjà un Chateaubriand qui s'était révélé lui-même sous le quadruple aspect de « voyageur, soldat, poëte, publiciste titres qu'il ne serait pas difficile de doubler en rappelant l'historien, le romancier, le diplomate et le philosophe. Mais à cette liste qu'il est à la portée d'un chacun d'étendre plus longuement et qu'il serait par conséquent oisif de dresser ici, bornons-nous à ajouter les qualificatifs suivants, qui par leur cachet d'originalité et de nouveauté méritent d'être rapportés. Il y a quelques années, un article paru dans le Gaulois et signé Tout Paris1 sacrait Chateaubriand - avec preuves à l'appui - de « peintre de pastorales », et tout récemment M. A. Le Braz, dans un captivant ouvrage2 baptisait son illustre compatriote et devancier dans la carrière des lettres de « maître d'école ». Il semblait qu'il fut désormais inutile de chercher plus bas dans la hiérarchie sociale pour trouver le nom de Chateaubriand : nous ignorions encore « le chevalier de Chateaubriand, officier au régiment de Navarre » commis-voyageur, et commis-voyageur en bas !
(1) Le Gaulois, du 9 juillet 1900. ↩
(2) Au pays d'exil de Chateaubriand, Paris, Champion 1909.* ↩
Les lettres3 qui nous le font voir sous ce jour piquant et nouveau sont des plus anciennement connues. Toutes datées de 1790, seules les deux lettres de 1789, citées par le regretté abbé Pailhès, d'après le livre de Maurice Albert, leur sont jusqu'à ce jour antérieures. A les lire, rien bien entendu ne nous laisse pressentir le futur auteur de René, si ce n'est qu'elles servent de prélude à cet état de gêne où se débattra toute sa vie Chateaubriand - les dernières années peut-être exceptées et encore ! - L'âme mercantile par laquelle le jeune officier se montre ici le vrai fils du Comte de Combourg, armateur, mais un fils toutefois qui, loin de s'enrichir à ce métier, s'y appauvrira plutôt, diffère autant de celle du poëte des Natchez, que l'écriture de 1790 est dissemblable de celle adoptée par la suite. Autant, en effet, la première est - si je puis employer ce mot - banale, banale au point de se lire couramment et ne se distingue par aucun signe caractéristique1, avec ses lettres de moyenne hauteur, légèrement inclinées sur la droite, autant le Chateaubriand de la seconde manière devient-il personnel et illisible au point que chacun sait. Il y a une si complète différence entre ces deux façons d'écrire, une telle antipathie dirais-je même, que les questions de savoir quand et pourquoi ce changement se posent forcément à l'esprit. Nous laisserons à de plus savants que nous le soin d'éclaircir ce mystère que nous n'avons eu ni la patience, ni le talent de résoudre.
(3) Elles nous ont été aimablement prêtées, avec les renseignements suivants qui complèteront et rectifieront la note de Biré (Mémoires d'Outre-Tombe T. 1, page 87) par M. Guy de la Morandais à qui nous adressons nos sentiments de plus vive gratitude. Le destinataire d'une partie de ces lettres, l'autre étant adressée à un certain Piochon, était son grand-oncle, Pierre-Félix de la Morandais, né à Combourg le 18 mai 1779 et décédé en avril 1828 à sa propriété des Portes à Doulon, près Nantes, qui avait épousé en 1790, Mme Le Gall de Ménoray, décédée en 1832, veuve de Louis-Marie, et fille du C' Alexandre Fabrony, sEr de la Garoulaye et de Pélagie de Lys. Les de la Morandais, d'excellente famille, étaient parents des Chateaubriand, mais la position dans laquelle ils se trouvaient alors vis-à-vis d'eux, ne leur avait pas permis de conserver les liens d'une parenté qu'ils eussent été parfaitement en droit de faire valoir, si la fortune ne les avait desservis. En effet, Gilette-Madeleine Dastin de la Noë, épouse en 1757 de François-Placide de la Morandais, et mère de Pierre-Félix, était la fille de Jean, avocat au Parlement de Bretagne, et de Catherine Lamour de Langégu, laquelle était la cousine-germaine de l'aïeule paternelle de Chateaubriand, également une Lamour. Pierre-Félix de la Morandais et le futur écrivain, étaient donc cousins au 8° degré. Nous devons la précision de ce dernier renseignement généalogique à l'obligeante érudition du Baron Hulot de Collart, qui voudra bien trouver ici l'expression de nos vifs remerciements. ↩
(1) Le manque d'ortographe, si commun à l'époque, ne saurait en constituer in. Il va sans dire que nous avons scrupuleusement respecté, dans ces lettres comme dans toutes celles qui suivront, tout ce qu'on a accoutume aujourd'hui d'entendre par le mot écriture, c'est-à-dire, l'ortographe, la ponctuation, les allées à la ligne, estimant que cette exactitude est de toute nécessité dans les publications de ce genre. ↩
Dans les Mémoires, Chateaubriand ne souffle pas mot du genre de commerce auquel il ne dédaigna pas de se livrer concuremment avec le métier de soldat qu'il exerçait1 - avec peu d'assiduité il est vrai. - Si cet épisode de jeunesse est passé sous silence, nous pouvons hardiment en conclure qu'il fut jugé moins digne encore d'être avoué que les heures passées à enseigner le français aux écoliers de Becles : on peut taxer les autres, son père et son frère, dans le cas, « d'infatuation nobiliaire » et n'en conserver pas moins dans certaines occasions un orgueil assez chatouilleux et parfois mal placé. Mais nécessité fait loi, et ce fut bien ce motif - comme je l'ai dit précédemment - qui réduisit le compagnon des Parny, des la Harpe et des Chamfort, à cette prosaïque besogne. Que l'héritage du comte de Combourg, une fois divisé, la part du cadet ait été plus ou moins grande, toujours est-il, que si dans les premiers temps jusqu'en 1790 probablement - les revenus du jeune officier le contentèrent, à un certain moment ils devinrent insuffisants pour ses besoins et surtout ses dettes.
(1) Le régiment de Navarre, créé en 1562, s'était dédoublé en 1776, pour former Armagnac avec les 2e et 4€ bataillons; à la révolution, Navarre devint le 5e de ligne et Armagnac le 6e. ↩
Ce fut alors que Chateaubriand, obligé soit de vendre les terres qu'il possédait en Bretagne, soit de recourir à autrui pour faire face à ses affaires, préféra s'adresser au fils de son ancien régisseur, qui était resté son ami. Celui-ci, doué d'un esprit pratique, récoltait en Suisse des matières premières qu'il envoyait à un manufacturier d'Angers, chargé d'en fabriquer des bas : c'est, du moins, ce que nous avons cru pouvoir déduire des lettres, à défaut de renseignements précis sur ce point, qui au fait importe peu. Mais ce qu'il est intéressant de connaître avec exactitude, c'est la façon dont s'y est pris le jeune officier pour se procurer un argent lui permettant de payer certaine dette qui lui tient fort au cœur.
Le moyen n'était en somme pas difficile à imaginer pour quiconque pouvait se réclamer d'une amitié aussi solide et utile que celle dont il disposait ; le voici dans toute sa simplicité : Chateaubriand à qui on enverrait des échantillons, deviendrait le représentant de la maison la Morandais-Piochon, ferait en quelque sorte le métier de commis-voyageur - et ma foi, nous le verrons faire, et très bien, l'article! - puis des marchandises lui seraient envoyées, soit à Paris, soit à Fougères, et payées directement par les acheteurs, de telle sorte que, touchant déjà un tant pour cent sur les produits écoulés, il jouira en plus, quitte à rembourser à de la Morandais, capital et intérêt à échéance fixe au moyen de billets signés par lui, de la somme totale qui lui permettra de subvenir aux différentes nécessités et d'étouffer les dettes les plus criardes, dettes d'honneur parfois même ! Et dans ce souci de scrupuleuse honnêteté perce déjà celui dont cet axiome sera la règle de toute la vie.1
(1) Voir notamment la lettre du rer mai 1817, publiée plus loin. ↩
Mais quels pouvaient être les acheteurs de tous ces bas ? Chateaubriand les aurait-il revendus au détail ? Cela n'est pas probable puisqu'il était pressé de son argent. La phrase d'une de ses lettres nous permet de supposer, à défaut d'affirmation, que les premières balles furent revendues à son régiment. Quant aux autres, admettons qu'elles furent achetées en gros par des marchands.
Grâce à ce procédé qui permettait à de la Morandais d'obliger le fils de son ancien maître, ce qu'il n'aurait pu faire s'il eût été dans l'obligation de lui avancer directement des fonds, Chateaubriand ne sera jamais à court, soit jusqu'à ce qu'il ait trouvé « une bonne place aux Isles soit jusqu'à son départ pour l'Amérique, projet caressé dans la lettre du 14 avril 1790, un an avant la mise à exécution. A tout prendre, c'était un véritable emprunt2, consenti par l'amitié, mais voilé aux yeux des tiers sous les apparences d'une position bien en règle. Il nous semble dans ces conditions ne pas être trop loin de la vérité, en disant que les bénéfices commerciaux du chevalier de Chateaubriand se réduisirent à lui éviter « de se brûler la cervelle » et c'est déjà quelque chose !3
(2) La somme dont il a un pressant besoin est de quatre mille et quelques livres. ↩
(3) Les la Morandais et Chateaubriand étaient du reste destinés à voir leurs noms presque mêlés dans une mémorable circonstance. Un neveu du correspondant de l'écrivain, après avoir pris part à l'insurrection royaliste de 1832, était en même temps que Berryer, et un certain abbé Bodet, vicaire à Montoir - et mort depuis curé de Saint-Molf, près Guérande - emprisonné à Blois. On sait que l'illustre orateur fut acquitté le 17 octobre 1832. Les deux autres le furent le 23 novembre de la même année. Cette courageuse attitude - si la connaissance n'était pas établie depuis longtemps entre l'écrivain et le neveu de celui qui l'avait obligé - était bien faite pour rapprocher les deux hommes. Quoiqu'il en soit, peu de temps avant la mort de Chateaubriand, de la Morandais l'alla voir à Paris et le trouva plein de souvenirs de famille. Nous tenons ce renseignement de l'amabilité du Baron Hulot de Collart dont la demi-sœur, Mlle de Castel, avait épousé François-Placide de la Morandais (1797-1883) dont nous venons de parler. ↩
Ces courtes explications une fois données, nos lecteurs seront, croyons-nous, plus à même de saisir le sens des lettres qui vont suivre, et qui eût offert sans cela certaines difficultés.
I. La première par ordre de date est la suivante. Si un morceau déchiré dans le haut des deux feuillets de cette lettre - 2 p. 1/4 in-4° - nous prive par là de sa date, il suffirait, pour la fixer aux environs du 15 mars 1790, à défaut d'une lecture attentive, de se rappeler que le décret de l'Assemblée portant que « chaque colonie est autorisée à faire connaître ses vœux sur la Constitution qui lui convient » est du I0 mars.
Adressée à de la Morandais, cette lettre est sans suscription, ni enveloppe. A la quatrième page, déchirure et vague trace de cachet.