Une gerbe de lettres inédites (suite)
Chateaubriand → Lemoyne-Saint-Paul, 7 septembre 1829, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Nantes : Imprimerie de la Loire, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Au sculpteur Lemoyne-Saint-Paul1
(1) Le sculpteur Lemoyne dit Lemoyne-Saint-Paul (1784-1860), auteur du buste du peintre. Kerviler cite dans son Essai jusqu'à neuf lettres qui lui sont adressées par Chateaubriand. ↩
Paris ce 7 septembre 1829
Je suppose, Monsieur, qu'en apprenant la nomination du nouveau ministère, vous avez à l'instant même deviné ma résolution. Vous dire que le sacrifice ne m'a pas été pénible, je mentirois : je m'étois arrangé pour achever mes jours à Rome, contre une voix secrète qui m'avertissoit que les hommes n'échappent point à leur destinée. Placé entre l'estime publique et la conservation d'une ambassade la plus honorable et la plus selon mes goûts, j'ai choisi sans balancer la première, et vous en auriez fait autant. Laissons donc là de vains regrets et parlons de notre grande affaire, le tombeau du Poussin.
Je désire, Monsieur, qu'il soit religieusement continué. Vous aurez la bonté de me dire ce qu'il y a déjà de payé, ce qu'il y a de frais faits non payés, et ce qu'il y aura à payer encore pour l'achèvement du monument, moins la pose dans l'Eglise et la fondation de la messe. Quand nous en serons là, nous nous arrêterons et nous attendrons de meilleurs jours. qui sait si dans un an je ne pourrai pas aller moi même assister à l'inauguration d'un de vos chefs d'œuvre ? Tout consiste donc dans ce moment à poursuivre notre entreprise sans jamais l'interrompre, mais avec une certaine lenteur pour me donner le temps de me reconnoître et d'arranger mes très tristes affaires : Quand j'aurai vendu ma petite maison rue d'Enfer2 je serai plus à l'aise pour loger les cendres du Poussin à Rome.
(2) En mai 1831, il voulut la vendre, mais faute d'un prix suffisant pour la purger des hypothèques, il fut obligé de la garder. ↩
Je vais maintenant, Monsieur, vous demander un service, je ne me soucie pas de laisser les fragments des fouilles de Torre- Vergata3 au palais de l'Ambassade, ils gêneroient, et je ne veux gêner personne: Pourriez-vous prendre ces fragments chez vous ou les faire déposer quelque part, dussé-je payer quelque chose pour qu'on les gardât ? Je vous prie encore instamment d'avoir la bonté de faire monter le buste du vieux sénateur Romain (l'une des trois têtes trouvées dans les fouilles) et de me l'expédier, n'importe par quelle voie de terre ou de mer ; je le destine à M. Gérard, en échange du beau tableau de Ste Thérèse qu'il a fait pour moi, et dont il m'a fait présent1.
(3) A une heure du tombeau de Néron. Chateaubriand y fit faire à ses frais des fouilles, et comptait sur la vente des objets recueillis pour faire bâtir à Paris une serre et une maison de jardinier. ↩
(1) Le peintre avait, en effet, donné l'année précédente, pour la chapelle de l'Infirmerie, un tableau représentant Ste Thérèse. Cette délicate pensée de remercier un artiste par un don artistique fut-elle exécutée ? ↩
Il ne me reste plus, Monsieur, qu'à vous charger de dire à Messieurs Vaudoyer2 et Després combien je suis reconnoissant des soins qu'ils veulent bien donner à notre monument que leurs talents, unis au vôtre, rendront digne de la mémoire du Poussin. Ayez aussi la bonté de me rappeler au souvenir de mon vieil et excellent ami M. Boguet, de MM. Carle et Horace Vernet de toute l'Académie, de M. Schnetz, de M. Pinelli qui m'a envoyé des Pinelli charmants, de M. Quek qui se souviendra de moi quand il ira à la chasse, enfin de tous les artistes au milieu desquels j'aurois été si heureux de vivre et qui se sont montrés si bons pour moi. J'écrirai bientôt à M. Tenerani pour lui demander son admirable bas-relief.
(2) Vaudoyer, né en 1803, décédé en 1872, grand prix en 1826, architecte, auteur du monument; Desprez (et non Després) sculpteur, grand prix en 1826 : le bas-relief les bergers d'Arcadie, d'après le tableau du Poussin est de lui; Boguet (1755-1839) peintre d'histoire ; Schnetz (1787-1870) également peintre d'histoire, directeur à plusieurs reprises de l'école française à Rome ; Pinelli, graveur romain qui avait sans doute alors envoyé à Chateaubriand, les douze scènes promises (p. 34, T. 5 des Mémoires); Quecq (1796-1873) peintre d'histoire: il est fait ici allusion au renard qu'il chassait sur ses terrains (p. 34, T. 5) ; Tenerani (1787-1869) sculpteur italien, élève de Canova et de Thorwaldsen; Carle Vernet 1758-1836) et son fils Horace (1789-1863), peintres de batailles et d'histoire. ↩
Quant à vous, Monsieur, qui honorez les talents par la noblesse de votre caractère agréez l'assurance d'un attachement commencé sous le beau ciel de Rome et que le soleil de notre commune Patrie ne verra point s'affaiblir. j'ai dicté cette lettre à Hyacinthe au milieu de tous mes embarras, n'ayant pas le temps de l'écrire moi-même. excusez-moi.
Chateaubriand