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L'Enchanteur 1768—1848
Une gerbe de lettres inédites de Chateaubriand Chateaubriand → Comte de Montlosier, 26 avril 1826, Paris

Une gerbe de lettres inédites (suite)

Chateaubriand → Comte de Montlosier, 26 avril 1826, Paris

Une gerbe de lettres inédites de Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 44–45 · chapitre 54 sur 101

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Nantes : Imprimerie de la Loire, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Au Comte de Montlosier

Paris, ce 26 avril 1826

Mieux vaut tard que jamais, mon cher et ancien ami, j'ai été plus que souffrant; j'ai été malade, et accablé de mon double travail pour Ladvocat et la Chambre des pairs. Ma santé est meilleure, et l'affaire de la liberté de la presse est finie ; je respire un peu et je vous écris.

Votre lettre pleine de raison, n'est déjà plus en position. Les choses vont vite. Je diffère de vous en ce sens, que je ne crois pas à la force des conjurations autant que vous, et que selon moi la résistance est beaucoup plus vive et plus générale que vous ne me semblez le croire. Vous voyez qu'à chaque tentative un peu franche contre nos libertés, l'esprit de la faction est à l'instant repoussé. Si vous aviez vu Paris pendant deux jours1, vous n'auriez été alarmé que de la force de la résistance. Je crois le trône en danger ; je pense que les hommes coupables2 qui ont conduit les choses de sorte a reveler tout à coup sa faiblesse relative mériteroient d'être mis en jugement. Mon cher ami, un grand, un terrible secret vient d'être révélé3 et si l'on ne change pas vite les hommes et les principes de l'administration, nous irons où nous sommes déjà allés à l'abyme.

(1) Les 17, 18 et 19 avril, des manifestations eurent lieu dans les rues de Paris. ↩

(2) « Les hommes coupables » que Chateaubriand qualifie un peu plus loin de « chenilles » étaient dans sa pensée : Villèle, Corbières, Damas et Peyronnet. Chabrol, Frayssinous et la Rochefoucauld-Doudeauville, plus modérés dans leurs opinions, partant moins ennemis de l'écrivain, ne sont pas compris dans la liste des « petites gens ». A remarquer toutefois que les véritables « chenilles » furent plutôt deux de ces derniers, puisque Frayssinous resta ministre jusqu'au 3 mars, et Chabrol jusqu'au 2 février 1828. ↩

(3) Pour connaître ce « terrible secret » reportons-nous à la lettre de Chateaubriand adressée au Roi, et rapportée au T. 4, p. 348, des Mémoires. Il s'y trouve cette phrase : « Un grand secret, Sire, a été révélé. Ce grand secret était l'existence du peuple, soulevé à diverses reprises contre les ministres. ↩

Je ne sais jusqu'à quel point vous êtes bien informé de tous ces comités. Je crois ou je ne crois pas à leur existence. peu m'importe ; ils sont incapables de succès; ils feront du mal sans doute, on ne fait pas revivre une vieille société dans une société nouvelle ce sont là des entreprises puériles qui ne perdent que ceux qui en font la folie. Quant aux ministres mon cher ami, je ne vous en parle pas, Vous me semblez croire qu'ils ont quelque chose ; ils n'ont rien du tout ; Quand ces petits gens s'en iront, on ne saura dire comment ils ont été là. Ils tiennent au manteau royal comme les chenilles s'attachent aux feuilles, voilà tout. Je leur rends en mépris ce qu'ils me donnent en haine : partant quitte.

Sur les prêtres, nous différons. Je ne desespérerais pas de les voir entrer dans l'esprit constitutionnel, si on leur signifiait qu'il n'y a rien pour eux hors la charte. Il y a plus l'esprit du christianisme est niveleur et républicain. Les plus grands démocrates de l'Amérique septentrionale, sont aujourd'hui les jésuites. J'ai vu une lettre d'un de leur chef aux états-unis toute en anathèmes contre les Rois. Mon cher ami, nous sommes bien vieux. Le temps qui me prend par la main m'avertit que je me retire. Je m'en vais; après moi le salut du Roi et de la france, si Dieu le veut, je voudrois au moins radoter en paix le peu de jours qui me restent. Voyageur lassé, j'aimerai à m'asseoir auprès de vous.

Je vous embrasse

Chateaubriand