Une gerbe de lettres inédites (suite)
Chateaubriand → Comte de Peyronnet, 28 février 1824, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Nantes : Imprimerie de la Loire, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Au Comte de Peyronnet
Paris le 28 février 1824
Monsieur le Comte Vous m'avez fait l'honneur de me mander qu'un Piémontais, nommé Giniès, exerçant à Marseille la profession d'avocat, avait appelé sur lui par sa conduite repréhensible l'attention du Gouvernement Français ; et vous avez désiré connaître les motifs qui avaient déterminé cet étranger à quitter le Comté de Nice. L'ambassadeur2 de Sa Majesté à Turin vient de me transmettre des renseignements peu favorables sur cet individu. Il résulte de ces informations que le Sr Giniès après avoir fait ses études en droit à Aix en Provence, et y avoir pris ses grades vint exercer la profession d'avocat près le tribunal de Ire Instance alors établi à Puget-Théniers sa patrie et qu'il s'y fit connaître pour un zélé partisan de la révolution. A l'époque des évènements de 1814 et de 1815, il figura parmi les principaux auteurs des désordres commis dans cette dernière ville ; il s'exprimait hautement en faveur de Buonaparte et annonçait le retour de l'ancien Gouvernement. Il fit également partie du petit nombre des habitans de Puget-Théniers qui, lors du débarquement de Buonaparte, arborèrent la cocarde tricolore. Cette conduite ayant appelé l'attention de la police sur le S' Giniès et lui ayant valu de sévères réprimandes de la part du Gouverneur de Nice, il prit la résolution d'abandonner un pays où il ne pouvait plus donner cours à ses opinions sans s'exposer à être arrêté, et il vint s'établir à Marseille. Son père avait embrassé avec ardeur les principes de la révolution ; mais il mène actuellement une vie tranquille et demeure à Puget-Théniers où il jouit de la modique fortune d'environ 8ooo f. Ces renseignements ont été transmis à l'ambassadeur de Sa Majesté à Turin par le Ministre des Affaires Etrangères de Sardaigne ; et je m'empresse, Monsieur le Comte, de vous en donner connaissance. Agréez les assurances de la haute considérations avec laquelle j'ai l'honneur d'être Monsieur le Comte, votre très humble et très obéissant serviteur.
(2) Le Mis de la Tour du Pin-Gouvernet (1759-1837). ↩
Chateaubriand