Une gerbe de lettres inédites (suite)
IV. Chateaubriand → M. de la Morandais, mecredi 14 avril 1790, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Nantes : Imprimerie de la Loire, 1911, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A M. de la Morandais.
a paris le mecredi 14 avril 1790
Mon adresse a l'hôtel Marigni a fougèrres en brétagne.
Je vous fais passer, [Mon]sieur, la facture de la marchandise que votre fabricant [m'a] livré, par une erreur de compte, il m'a fait passer d'abord cinq balles qui, croyoit-il, ne se montoient qu'à la valeur de 3320 livres. Comme il me le disait dans la 1re lettre, que j'ai encore de lui, en conséquence, comme cette somme ne se montoit pas à la somme que je demandois, il avait fait deux autres balles, de la valeur de 1196 livres qu'il me prévenoit (toujours dans sa première lettre) qu'il me feroit passer incessemment, pour compléter la somme dont j'avois besoin, mais setant bientôt aperçu de son erreur il me récrivit sur le champs (et sa lettre me parvint avant que j'eusse reçu les cinq premières balles) que, les cinq balles qu'il avait fait porter à mon adresse pour paris, au lieu de n'être que de 3320 livres étoient de 4534 livres qu'ainsi, cette somme étant celle que je desirois, il ne feroit pas partir les deux dernières balles que cependant, ayant fait les frais de l'embalage et en ayant eu la peine, je lui ferois grand plaisir de les prendre, si je pouvois m'en accomoder. en conséquence moi, mon cher Monsieur regardant que, cette somme des sept balles réunies ne se montoit qu'à 730 livres, au dessus de la première somme que je vous avois demandée, qui étoit de 50oo livres, je lui écrivis de faire passer ces deux dernières balles à mon adresse a fougères en brétagne, ou je serai rendu de jeudi prochain en huit 23 avril et ou je vous prie de me donner avis sur le champs de la reception de cette lettre, et de mon billet porté au bas de la facture cy jointe. Je crois que vous serez content de ce que j'ai fait. N'ayant [parlé] de rien à mon frère1, a cause de ce que [vous ] grande raison m'oblige a ne pas m'en servir en affa [ires]
(1) Le C" de Chateaubriand, qui portait très haut son nom, n'eût sans doute pas été flatté de voir son cadet se livrer à de semblables opérations. ↩
a cause que j'aurrois alors les mains liées..... n'ayant pas dis-je voulu me servir de lui je me suis adressé, pour votre tranquilité, quoique assurément vous n'avez rien a risquer, a un officier de mon regiment actuellement a paris. c'est un homme de 28 à 29 qui vient de perdre son père. il a 1300o livres de rente et demeure a 4 lieues de fougères en basse normandie dans une très jolie terre qu'il a là, avec sa femme, car il est marié. Au reste très bon gentilhomme, ce qui ne signifie pas grand chose a présent, mais qui dit toujours que ce n'est pas un homme sans avœu et totalement inconnu. il s'appelle Achard de Villerai1. Comme vous verrez par sa signature il est maintenant à paris pour la succession de son père, qui y avait des affaires et il repart ensuitte pour sa maison de campagne ayant un congé pour cette année. Mes sœurs le connaissent beaucoup et peuvent en cas que vous ne vous en rapporteriez pas à moi vous en donner des nouvelles. Je sais bien, mon cher Monsieur, que tout ce que je vous dis la, ne sert de rien et qu'assurément il eut suffit que je vous eusse dit seulement que la caution de ME de Villerai est bonne. Mais je me suis étendu dans tout ce details, pour que vous soyez parfaitement tranquille, je serois désespéré que, m'ayant fait le plaisir de m'obliger, vous pussiez avoir la moindre crainte sur vos fonds qui vous seront remis avec exactitudes aux termes de mon billet. il me reste a vous parler des intérêts je vous prie, mon cher Monsieur, de me mander dans la réponse que vous me ferez le plaisir de m'adresser à fougères, ou vous desirez les toucher cette année alors je donnerai des ordres pour que vous soyez payé au mois de mars de l'intérêt de l'année et vous n'aurez quà écrire a la personne que je vous indiquerai, vous recevrez sur le champ ce qui vous sera dû. Si vous pouviez fixé le lieu ou vous désireriez toucher votre argent cela me ferait grand plaisir par ceque pendant mon absence en Amérique, au moins il n'y auroit qu'une seule personne chargée de cela, et ca donnerai moins d'embaras par ceque cette personne ayant ordre de payer tous les ans aux même terme, et sur votre demande une somme de tant seroit préparée a ça et vous n'auriez aucune peine, ni aucun retard. J'aimerois bien que ce fut a fougères par ceque j'y ai des fonds2 qui tombent a peu près dans le mois de mars et que je préviendrais une de mes sœurs, par exemple M de Marigni, qui vous ferait passer votre argent tous les ans sur un mot que vous lui écririez pour lui marquer ou vous êtes. Au reste faite pour votre plus grande commodité. Donnez moi de vos nouvelles sur le champs a cette adresse cy a ME le Chier de (sic) à l'hôtel Marigni a fougèrres en bretagne.
(1) Les Mémoires T. 1, p. 115, le nomment simplement : Achard ; c'est le seul nom, du reste, qu'il porte sur la liste des officiers. ↩
(2) Sans doute des terres qui rapportaient à cette époque. ↩
J'ai encor, mon cher Monsieur, a vous parler d'une chose. Quelqu'un qui a su ici que vous m'aviez fait passer de la marchandise m'a prié de vous en demander pour lui. je n'ai pas pu refuser, mais je vous préviens que votre marchandise seroit exposée et dieu me garde de vous faire courir aucun risque. Cette personne m'a fait promettre que je lui montrerois votre réponse. Ainsi dans la lettre que vous m'écrirez il faut que vous me marquiez que vous êtes bien fâché, mais qu'il vous est impossible de m'obliger en faisant passer des bas a la personne a laquelle je m'intéresse par ceque dans le moment vous avez tout vendu. par ce moyen je me tirerai d'embaras et je n'aurai pas le chagrin de vous exposer. car quoique ce jeune homme soit riche, j'ignore la position de ses affaires. je sais seulement qu'il n'a pas vingt cinq ans, qu'il a des dettes, qu'il est joueur, et que ME son père vit et mange aussi de son côté je vous prierai d'insister et de repeter beaucoup combien vous êtes fâché de ne pouvoir pas rendre ce service.
Adieu mon cher Monsieur. voilà une bien longue lettre, mais j'avais tant de choses a vous dire et dailleurs désirant être clair j'ai mieux aimé courir les risques de vous ennuyer un peu, que de n'être pas entendu. j'ai cherché pour ceque vous m'aviez parlé de l'encyclopédie il ny a pas d'autres éditions plus nouvelles que la dernière par ordre de matière.
Au reste nous avons eu du bruit ici depuis hier, au sujet du dernier décret sur la vante des biens du clergé. Le peuple a voulu hier se jetter sur le vicomte de Mirabeau et sur l'abbé Maury au sortir de lassemblée et sans la garde nationale qui c'est fort bien conduite il seroit arrivé des accidents funestes. Le décret ne fut pas porté hier, c'est aujourd'hui qu'il doit avoir lieu et, a 9 heures du soir que je vous écrit cecy, je ne sais pas encore ce qui a été décrété.
Je vous embrasse. réponse.