Chapitre IV (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cette lettre paraît antérieure de quelques jours à celle que M. Bardoux a publiée et dans laquelle nous lisons :
« Le grand ami (Fouché) s'est joué de nous. L'ordre d'attaquer vient de lui, vous pouvez en être sûre. Eh bien, il n'y a pas grand mal : l'article est bête et ridicule, et il y a tant de louanges d'ailleurs, que je souhaite n'avoir jamais de pire ennemi. Vous êtes bonne et aimable, tranquillisez-vous. Je ne fais que rire de cela. Cela m'amuse d'être attaqué littérairement par ordre et par un mouchard. »
Chateaubriand se flatte, dans la première lettre, que les Etienne seront favorables ou garderont le silence; dans la seconde au contraire, ces espérances sont déçues : l'article d'Hoffman a déjà paru. Chateaubriand prétend qu'il s'en amuse et qu'il ne fait qu'en rire; mais, en réalité, son amour-propre froissé en souffrit cruellement.
Pour nous qui jugeons à distance et tout à la fois la critique et l'œuvre critiquée, il nous semble qu'il n'y avait pas lieu de s'émouvoir autant, et que, sans doute, Hoffman était trop peu à la hauteur du grand style épique des Martyrs pour se faire juge d'un pareil livre.
Si nous avions à faire ici une étude littéraire, nous ferions remarquer à quel point tout ce qui dérive de l'imagination et de la sensibilité, tout ce qui fait la grandeur de Chateaubriand: la magnificence des descriptions et le sentiment profond des passions humaines, l'enthousiasme du beau et de l'idéal, échappait complètement à ce critique, aussi bien qu'à ceux qui avaient jugé précédemment Atala, René, le Génie du christianisme. Tout cela, c'est-à-dire tout un côté de l'âme, ils l'ignorent, ils ne le voient pas, ils n'en ont aucune idée. Quel nombre effrayant de prosélytes n'ont-ils pas laissés dans le monde!
Ce poème des Martyrs n'a pas obtenu le succès que son auteur en attendait. La partie mythologique, longue, froide et languissante, nuit beaucoup à l'intérêt général. L'ouvrage par lui-même et par ses épisodes est très poétique et très beau. « J'ai peur, dit Chateaubriand à la « fin de la préface, que la Divinité qui m'inspire ne soit une de ces Muses inconnues sur l'Hélicon, qui n'ont point d'ailes et qui vont à pied. » Est-ce à Delphine que s'adressait ce discret hommage?
Nous venons de voir, vers la fin de 1808, Madame de Custine montrer pour les Martyrs le même zèle que Madame de Beaumont, autrefois, pour le Génie du christianisme; nous allons retrouver, quelques mois plus tard, son intervention non moins affectueuse dans une circonstance bien autrement douloureuse et tragique.
Armand de Chateaubriand, naufragé sur les côtes de Normandie, avait été arrêté le 9 janvier 1809. Quand Chateaubriand, son cousin, en fut informé, Armand était déjà depuis treize jours détenu dans les prisons de Paris. Un conseil de guerre fut réuni par les ordres de ce même général Hulin qui avait présidé au jugement du duc d'Enghien. Armand, accusé de conspiration royaliste, fut condamné à mort.
Dans l'intervalle, Chateaubriand, malgré sa répugnance, demanda une audience à Fouché ; Madame de Custine l'y accompagna : Fouché les joua une fois de plus ; il nia d'abord qu'Armand fut arrêté ; puis, ensuite, forcé d'en convenir, il s'excusa en prétextant qu'il n'était pas certain de son identité. Enfin, pour rassurer Chateaubriand, il lui annonça que son cousin était très ferme, « et qu'il saurait très bien « mourir ! » Mot cruel et tout à fait digne du proscripteur qui avait dirigé les égorgements de Lyon.
Chateaubriand écrivit à l'Empereur pour demander la grâce de son cousin, mais dans sa lettre, peut-être un peu trop fière, quelques mots déplurent à Napoléon : Chateaubriand me demande justice, il l'aura », dit-il en froissant la lettre, et Fouché pressa l'exécution.
Averti seulement à cinq heures du matin, Chateaubriand arriva quelques minutes trop tard au lieu du supplice, pour voir une dernière fois son malheureux parent ; il le trouva encore palpitant et défiguré par les balles.
Rentrant à Paris, c'est chez Madame de Custine qu'il alla d'abord ; il lui adressa ce billet : « J'arrive de la plaine de Grenelle. Tout est fini. Je vous verrai dans un moment, » et le même jour il lui porta le mouchoir trempé de sang qu'il avait rapporté du lieu de l'exécution.
Après cette catastrophe, Chateaubriand se retira à la Vallée-aux-Loups. Il y passait à peu près tous les étés. L'année 1810 fut consacrée, comme les précédentes, à des occupations littéraires. Dans le courant de l'été, il fit avec Madame de Chateaubriand une visite au château de Méréville, habité par la famille de Laborde.
En 1811, qu'il qualifie dans ses Mémoires « l'une des années les plus remarquables de sa vie », il publia l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, qui obtint un succès bien plus éclatant que les Martyrs et sembla même avoir désarmé la critique. Cette même année, il fut appelé à occuper à l'Académie française le fauteuil que Marie-Joseph Chénier avait laissé vacant1.
1. Chénier était mort le 10 janvier 1811. ↩
On sait quels orages survinrent à la suite de cette élection. Chateaubriand avait fait les visites d'usage à ses nouveaux collègues ; il prépara son discours de réception, mais ce discours qu'il communiqua à l'Académie, ne fut point admis et souleva de nouveau contre lui les colères de Napoléon.
En relisant à distance ce morceau littéraire, on se demande si, en embrassant son sujet d'un point de vue plus élevé, Chateaubriand n'aurait pas pu, tout en formulant avec la même fermeté ses griefs, éviter les dangers qu'il allait courir et qu'il avait du prévoir. Mais peut-être tout ce bruit ne lui déplaisait pas. Il refusa de faire des corrections à l'œuvre censurée ou d'en composer une autre, et sa réception fut indéfiniment ajournée.
Pendant cette période, les relations avec Madame de Custine continuaient comme par le passé, peut-être même n'avaient-elles jamais été plus suivies. De ce discours de réception qui n'avait pu être prononcé, l'opposition s'était emparée ; il en circulait des copies ; Madame de Custine en avait une qu'elle envoya par son fils Astolphe à Madame de Staël à Coppet.
Madame de Custine prenait donc toujours aux affaires de Chateaubriand le même intérêt qu'auparavant, et cependant vers la même époque, elle s'était créé d'autres distractions : elle voyageait et faisait de nouvelles connaissances.
En 1811, pendant que Chateaubriand retiré à la Vallée-aux-Loups « suivait des yeux sur son coteau de pins, la comète qui courait à l'horizon des bois et qui, belle et triste, traînait comme une reine son long voile sur ses pas », Madame de Custine parcourt la Suisse et l'Italie ; elle passe le mois de juin à Naples et l'hiver suivant à Rome, ou elle réunit autour d'elle une société choisie. Sans aucun doute, une pensée constante l'accompagnait dans la ville éternelle ; un Anglais, M. Fraser-Frisell, en correspondance avec Chateaubriand, lui donnait de son ami des nouvelles dont celui-ci n'était pas assez prodigue envers elle. A Rome, elle forme avec Canova une liaison assez intime pour que son fils osât lui dire : « Savez-vous qu'avec votre imagination romanesque, vous seriez capable de l'épouser! - Ne m'en défie pas, répondit-elle sur le même ton, s'il n'était devenu marquis d'Ischia, j'en serais tentée. » Sans doute le sang aristocratique de Marguerite de Provence se révoltait en elle à l'idée d'une mésalliance avec un marquis d'aussi fraiche date.
Elle avait emmené de Paris pour veiller à la santé de son fils un jeune médecin allemand avec qui elle était liée depuis cinq ou six ans : le docteur Koreff, débutant alors dans une vie d'aventures, qui ne sont pas toutes à son éloge. Koreff, qui, en fin de compte, a laissé une mémoire discutée, pour ne rien ajouter de plus, était, au dire de personnes qui l'ont connu, très laid, très peu sympathique d'aspect, parlant le français avec un accent germanique très prononcé ; vif, intelligent d'ailleurs, railleur et sardonique ; il y avait en lui quelque chose d'équivoque et d'indéfinissable qui n'inspirait pas la confiance. Tel qu'il était cependant, il avait ses partisans, et Madame de Custine resta en correspondance avec lui pendant de longues années. Elle l'aimait beaucoup, et son amitié était marquée, comme toutes ses affections, par une ardeur extrême et une tendresse de sentiments qui, avec une sorte d'agitation nerveuse, et des accès de douloureuse mélancolie, formaient le trait caractéristique de sa nature intime. Le portrait qu'elle a tracé de cet ami est trop favorable à celui-ci pour que le reproduire ne soit pas un devoir. En même temps qu'il montre l'état de l'âme aimante, enthousiaste et souffrante de l'une, il peut, dans une certaine mesure, défendre l'autre contre la sévérité des jugements dont il a été l'objet.
Voici ce qu'écrivait, quelques années plus tard, en 1816, Madame de Custine à une de ses plus intimes et de ses meilleures amies d'Allemagne, Madame de Varnhagen : « Imaginez que je n'ai pas signe de vie de Koreff. Depuis nombre d'années, lorsque nous sommes séparés, je lui écris deux fois par semaine, et lui autant, sans jamais y manquer! C'est un ami de dix ans au moins, éprouvé par le temps, par mille douleurs qu'il a senties, qu'il a partagées ; enfin, ce sont de ces sentiments qu'on a le droit de croire indestructibles !... Je lui ai écrit dix fois sans humeur, sans me décourager... rien ne m'a réussi... Ma vie est troublée par ce profond chagrin. Je ne puis perdre si légèrement un ami sur qui je croyais pouvoir compter, parce qu'il m'en a donné des preuves que je n'oublierai jamais... J'étudie, mais sans courage; mon âme ne peut s'élever au-dessus de la douleur sous laquelle je succombe... Je souffre dans le fond de mon
Koreff répond enfin et se justifie ; Madame de Custine est consolée et pardonne tout : « Je n'avais jamais eu à me plaindre de son inexactitude ; voilà pourquoi j'étais si inquiète. Pendant des années de séparation, il n'a jamais passé huit jours sans m'écrire. Enfin voil, grâce à vous, dit-elle, ce petit fil renoué. C'est bien peu de chose en apparence et c'est cependant beaucoup pour vivre. Vous le connaissez, et vous savez qu'il est de ces esprits qui comprennent tout, qui, par leur lumière, embellissent la vie, l'éclairent, la colorent et lui donnent une véritable valeur. Aussi, j'étais au fond d'un abîme obscur depuis que je n'avais plus signe de vie de lui. »
Madame de Custine était, comme on le voit, beaucoup plus détachée de Chateaubriand qu'on ne le suppose.
Chateaubriand demeura, comme d'habitude, tout l'été, à la Vallée-aux-Loups ; il revint le 23 octobre à Paris pour y passer l'hiver. Après avoir pris momentanément son gite à l'hôtel de Lavalette, rue des Saints-Pères, il se fixa rue de Rivoli. « Nos soirées, dit Madame de Chateaubriand, étaient fort agréables : M. de Fontanes et M. de Humboldt étaient nos plus fidèles habitués. Nous voyions aussi beaucoup Pasquier et Molé. » C'est dans les mémoires mêmes de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire le portrait de Fontanes, tracé avec beaucoup d'esprit et de verve comique1.
1. Madame de Chateaubriand, par M. G. Pailhès. ↩
Au mois d'octobre 1813, M. et Madame de Chateaubriand quittèrent Aulnay et revinrent à Paris. Ils prirent un appartement dans la même rue que l'année précédente, rue de Rivoli, en face de la première grille des Tuileries, c'est-à-dire près de la rue qui porte aujourd'hui le nom du 29 juillet, sur l'emplacement de cette ancienne et sinistre salle du manège où la Convention avait, en 1793, condamné Louis XVI, au lieu même où dix ans auparavant Chateaubriand avait entendu crier la mort du duc d'Enghien. « On ne voyait alors dans cette rue que les arcades bâties par le gouvernement et quelques maisons s'élevant çà et là avec leur dentelure de pierres d'attente. » La rue de Rivoli n'était encore tracée que jusqu'à la hauteur du Pavillon de Marsan.
On était à la veille de la plus formidable catastrophe qui ait agité notre siècle et tous les esprits sentaient approcher la fin de l'Empire. Chateaubriand préparait alors son célèbre écrit : Bonaparte et les Bourbons, qui parut au mois d'avril 1814. C'est aussi dans les Mémoires de Madame de Chateaubriand qu'il faut lire les détails de la composition et de la publication de ce livre, des imprudences du mari, des angoisses de la femme, qui crut un instant avoir perdu le manuscrit que Chateaubriand laissait traîner, et qu'elle avait pris sous sa garde.
Madame de Custine, effrayée par l'imminence des événements et la grandeur du danger, ne fut pas témoin de cette publication. Dès les premiers jours de janvier, elle avait quitté Paris et s'était réfugiée à Berne. Ce fut seulement à la fin du mois de mai que, rappelée par son fils, elle rentra en France, après la première Restauration. Son fils Astolphe lui représentait combien son retour était urgent et de quel crédit elle allait jouir dans le parti royaliste rappelé aux affaires. Pour Madame de Custine, la passion dominante c'était les intérêts de son fils, dont elle voulait sauvegarder l'avenir, et qui, comme nous le verrons plus tard, était alors l'objet de toutes ses préoccupations, de toutes ses anxiétés maternelles. Aux motifs de retour que lui donnait Astolphe, il s'en ajoutait un autre : Fouché, devenu duc d'Otrante sous l'Empire, était, depuis un mois déjà, revenu à Paris; il allait sans doute jouer un rôle dans les événements ; elle pouvait retrouver en lui le protecteur d'autrefois.
Le duc d'Otrante, l'ancien ministre de la police impériale, disgracié en 1811, avait été envoyé comme gouverneur des provinces enlevées à l'Autriche, et presque relégué en Illyrie. Jusqu'en 1814, tant que dura l'Empire, il resta à l'étranger, dans une sorte d'exil, observant les événements et attendant l'occasion de reparaître sur la scène politique.
A peine l'abdication de l'Empereur à Fontainebleau, le 11 avril 1814, fut-elle connue, qu'il rentra précipitamment en France et renoua des relations avec tout ce qu'il avait connu de personnes influentes dans tous les partis. Madame de Custine occupait alors dans le monde royaliste, parmi les familles de l'ancienne cour, une situation très élevée, où elle pouvait lui être utile. Aussi est-ce à elle qu'il s'adressa tout d'abord ; et en effet, elle le servit puissamment.
Le duc d'Otrante affichait alors les sentiments royalistes les plus prononcés. Il entama avec Madame de Custine une correspondance très active1 dans laquelle on a cru voir un Fouché transformé, devenu vertueux et sentimental, ayant surtout, a ce qu'il prétend, l'horreur du sang, et résolu à ne vivre désormais que pour les affections domestiques. Ces lettres ont, en effet, une certaine apparence de bonhomie. Mais il ne faut pas accepter sans contrôle les sentiments qu'elles expriment.
1. V. Madame de Custine, par M. A. Bardoux. ↩
Ce qui frappe d'abord en les lisant, c'est qu'elles ne sont pas écrites pour Madame de Custine seule ; elles sont évidemment destinées à être montrées, colportées. Ce sont autant de déclarations de principes dont Madame de Custine devra faire usage auprès de ses puissants amis. . Quel fond y a-t-il à faire sur les protestations de Fouché, que devient ce dévouement absolu au gouvernement des Bourbons et à la personne du roi, quand on voit, deux jours après le 20 mars, Fouché accepter de l'Empereur le ministère de la police ? On a expliqué cette brusque évolution par des engagements qu'il aurait pris envers le parti royaliste de n'user du pouvoir qui lui était rendu que pour renverser le gouvernement impérial. Qui donc trahissait-il, de Napoléon ou des Bourbons? Car il trahissait nécessairement l'un ou l'autre parti, sinon tous les deux.
N'oublions pas que pendant qu'il prodiguait les assurances de dévouement à la monarchie, et qu'il écrivait, par exemple, à Madame de Custine des phrases comme celles-ci : « Croyez que le gouvernement militaire qui va nous envahir (au retour de l'île d'Elbe) ne sera pas de longue durée. Qu'on s'occupe surtout à sauver la personne du roi... La perte du roi nous serait funeste... Le roi a l'affection des Français; il a mérité leur estime par sa haute modération ; ceux qui l'abandonnent aujourd'hui le regretteront bientôt ; sa vie est nécessaire pour le présent et l'avenir »; n'oublions pas que pendant qu'il écrivait ces lignes, Fouché était l'âme de deux complots, recrutés l'un dans l'armée, l'autre parmi les anciens conventionnels et que le but commun des deux conjurations était d'enlever Louis XVIII par un coup de force, le 1er mai, à l'ouverture des Chambres.
Fouché menait de front, en ce moment, trois conspirations : contre Louis XVIII ; contre Napoléon ; contre la conspiration dont lui-même était le chef et qu'il était tout prêt à vendre.
Le retour de l'île d'Elbe dérangea tous les projets, et Fouché redevint ministre de l'Empire. Il n'était pas plus tôt installé dans ses fonctions qu'il entama contre l'Empereur des négociations secrètes avec la cour de Vienne. Il offrit au prince de Metternich d'organiser la régence au nom du roi de Rome et de forcer l'Empereur à l'abdication. « L'Empire sans Empereur, » c'était déjà le programme de la double conspiration dont nous venons de parler. Napoléon soupçonna cette intrigue ; il organisa contre son ministre de la police une contre-police; une lettre du prince de Metternich fut interceptée et la preuve de la trahison fut bientôt acquise. Napoléon démasqua Fouché, le menaça de le faire pendre, et finalement le laissa au ministère.
Cependant les événements marchaient avec une foudroyante rapidité: l'Empire •succomba. Fouché atteignit l'apogée de sa fortune après Waterloo. Président du Gouvernement provisoire, il put se croire un moment l'arbitre des destinées de la France. Mais il se trompait: le rétablissement des Bourbons se fit sans lui, et, comme résultat final, contre lui. Napoléon l'avait prédit : « Fouché trompe tout le monde; il sera le dernier trompé et pris dans ses propres filets. Il joue la Chambre ; les alliés le joueront, et vous aurez de sa main Louis XVIII ramené par eux. »
C'est ce qui arriva. Aussitôt que le rétablissement des Bourbons parut inévitable, Fouché qui n'avait cessé de les envelopper de ses trames, et qui était parvenu à se faire considérer par la Cour de Gand comme l'homme indispensable, se retourna absolument de leur côté. Louis XVIII, contraint par son entourage, fit de lui son ministre de la police. Le système ou l'utopie que Fouché voulait faire prévaloir et par lequel il prétendait assurer l stabilité du trône, c'était ce, qu'il appelait l'alliance de la monarchie avec la révolution ; en d'autres termes, il voulait subordonner le gouvernement monarchique aux éléments révolutionnaires.
Que Madame de Custine fût la dupe de Fouché, cela n'est pas douteux. Mais ce qui est certain, c'est qu'elle lui était toute dévouée et qu'elle partageait ses idées, ou du moins ce qu'il lui en avait fait connaître. Ils avaient ensemble une correspondance très active, et Fouché la voyait tous les jours.
On comprend que, dans ces circonstances, les relations de Madame de Custine avec Chateaubriand qui avait pour Fouché une profonde aversion, soient devenues moins fréquentes. Elles n'étaient pas interrompues cependant, et Madame de Custine se prêta même à un rapprochement sollicité par Fouché. Un jour Louis XVIII avait demandé à Chateaubriand ce qu'il pensait du retour de Fouché aux affaires : « Sire, la chose est faite, je demande « la permission de me taire. - Non, non, dites. - Je ne fais qu'obéir aux ordres de Votre Majesté : je crois la monarchie finie. - Eh bien, Monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis. » Cette boutade eut du succès. Fouché en fut informé ; il pria Madame de Custine de lui ménager une ențrevue avec son ami : Ne pourriez-vous pas, lui écrivit-il, nous donner un petit dîner sans cérémonie et sans importance ? » Le dîner eut lieu, mais il fut sans résultat. Il prouve cependant que Madame de Custine restait dans les mêmes termes que précédemment avec. Chateaubriand dont l'attachement très sincère lui restait toujours fidèle.
La suite de la correspondance de Fouché avec Madame de Custine1 nous le montre assailli par des attaques de plus en plus violentes, luttant en désespéré pour le pouvoir qui lui échappe, et jouant avec audace le rôle d'un innocent persécuté : « Je fermerai, écrit-il, la bouche à mes amis et à mes ennemis. Qu'on me laisse le temps d'établir une doctrine monarchique ; qu'on ne demande pas de moi des violences qui ne sont pas dans mon caractère! » - « |! y a un an, on ne parlait que du passé; on était impitoyable pour les petites fautes de la Révolution... Les passions nous jettent sans cesse dans le passé; je ne me laisserai pas distraire par leurs bruits. » Ces bruits étaient en effet d'une extrême violence : on le traitait de « monstre souillé de tous les crimes ».
1. Publiée par M. A. Bardoux : Madame de Custine. ↩
Quelques jours plus tard, il adresse à Madame de Custine ce billet : « Comme je sais que beaucoup de gens que vous voyez, portent un tendre intérêt à Labédoyère, dites-leur qu'il est arrêté. » Mot cruel, sous un air d'ironie et d'indifférence, qui en rappelle un autre plus atroce encore de ce même proconsul de la Terreur : «Nous célébrerons la victoire de Toulon ; nous enverrons ce soir deux cent cinquante rebelles sous le fer de la foudre. » Le fer de la foudre !
Enfin Fouché tomba du pouvoir le 21 septembre 1815, après un ministère de trois mois. Atteint par la loi d'exil portée contre les régicides qui avaient accepté des fonctions dans les cent jours, il séjourna d'abord à Dresde pendant neuf mois, puis à Prague, et finit par se réfugier à Trieste, après avoir vainement sollicité un asile en Angleterre.
Ses dernières lettres à Madame de Custine, après sa disgrâce, sont encore curieuses à parcourir. Tant qu'il espère continuer la lutte et ramener à lui la fortune, il lui adresse d'habiles plaidoyers : Quelle faute a-t-il donc commise depuis que Louis XVIII lui a pardonné, depuis surtout que, rappelé aux affaires, il a rendu à la monarchie tant de signalés services ? Pourquoi une ordonnance d'exil, quand il a sauvé la France et replacé le roi sur le trône? » - « Mais il n'a pas de petites passions ; il ne conserve aucun ressentiment; il n'opposera que la résignation et la modération à ses ennemis, et il accepte d'eux le repos auquel ils le condamnent. » - « Heureusement, ajoute-t-il, rien ne dure sous le ciel ; tout s'épuise. Les méchants eux-mêmes se lassent de faire le mal. »
Le 8 octobre 1816, il écrit une dernière fois à celle dont il loue la constante amitié et « dont le cœur reste toujours le même lorsque tout change autour d'elle. » - « Je suppose, dit-il, que vous êtes actuellellement à Fervaques ; je voudrais y passer quelques jours avec votre ami (Chateaubriand), vous lire mes mémoires1; vous y verrez que je a n'ai souffert que du bien que j'ai fait. ›
1. Ces mémoires n'ont jamais paru. ↩
Voilà le testament politique du duc d'Otrante !
On a tenté, timidement il est vrai, en faveur de Fouché, une réhabilitation partielle. On abandonne aux sévérités de l'histoire l'homme public et surtout le proconsul de la Terreur, mais on défend le caractère de l'homme privé. Charles Nodier, qui l'a connu en Illyrie, nous le montre « vivant avec la bonhomie d'un simple bourgeois, affable, accueillant, exerçant le pouvoir avec douceur et modération, quoiqu'il y conservât les habitudes de dissimulation de toute sa vie ; portant le costume le plus simple, redingote grise, chapeau rond, bottes ou gros souliers; se promenant pied au milieu de ses enfants, la main ordinairement liée à la main de sa jolie petite fille ; saluant qui le saluait, sans prévenance affectée, comme sans morgue et sans étiquette, s'asseyant bonnement où il était fatigué, sur le banc d'une promenade ou sur le seuil d'un édifice. Il était enclin à rendre service et l'on trouvait en lui un mélange des sympathies les plus officieuses de la bonté. »
Ce jugement de Charles Nodier est conforme aux souvenirs conservés par la famille du célèbre conventionnel. Y avait-il donc en lui deux hommes différents, dont l'un restait accessible aux sentiments du cœur, aux affections tendres, peut-être même à l'amitié, dont l'autre, au contraire, s'était fait un système de scepticisme et d'égoïsme sans scrupule et sans remords, traînant après lui la perfidie et la trahison, ne reculant devant aucun moyen, même la violence et le sang, pour s'assurer la richesse et le pouvoir? Très habile d'ailleurs, plein de ressources et d'audace, doué parfois d'un grand bon sens.
L'homme n'est jamais composé d'une seule pièce, et quelque dépravé qu'il soit, en quelque dégradation du sens moral qu'il ait pu tomber, on trouve encore, dans un secret repli, quelque reste de sentiments humains, qui n'ont pas péri. On voudrait y trouver aussi le remords! La même anomalie qui nous est signalée dans Fouché, semble avoir existé de même chez quelques-uns de ses contemporains les plus sanguinaires. Mais jusqu'à quel point cette excuse, cette atténuation tirée des sentiments de l'homme privé justifie-t-elle les crimes de l'homme public? N'aggrave-t-elle pas au contraire la condamnation qui doit le frapper ? Plus il aura été doué naturellement de sentiments humains, plus il sera coupable d'avoir étouffé le cri de sa conscience et transformé volontairement en une cruauté froide sa douceur innée.
La défense proposée par Nodier n'est donc rien moins que concluante. Nous la donnons cependant telle qu'elle est. avec sa conclusion : « Qui oserait penser, dit-il en rappelant un service qu'il avait reçu de Fouché, qu'un tel procédé pût partir d'un méchant homme? Je conviendrai de beaucoup de choses avant de convenir que Fouché a été bien jugé par ses contemporains. L'histoire et Dieu le jugeront. » - C'est ainsi qu'on ébranle l'autorité de l'histoire, par des faits de la vie privée qui ne prouvent rien pour la vie publique, et qu'on prépare un démenti aux faits les plus certains, au témoignage direct des générations qui ont souffert, à la voix même des victimes.
Fouché est mort dans l'exil, ' Trieste, le 25 décembre 1820. Ses restes ont reposé dans le cimetière de cette ville, pendant plus d'un demi-siècle, à l'ombre de l'antique cathédrale byzantine de San-Giusto. Dans cet asile de paix et de miséricorde, une simple dalle couvrait sa tombe. Depuis, il a été exhumé et ramené en France par les soins pieux de sa famille ; il a été inhumé le 22 juin 1875 dans le cimetière de Ferrières, près des lieux où s'élevait le vieux château, aujourd'hui détruit, qu'il habita jadis aux jours de sa prospérité et des splendeurs éphémères de sa fortune.