Chapitre V (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
En quittant les environs de Glasgow, Astolphe nous décrit ainsi le pays qu'il vient de parcourir:
« Les côtes occidentales de l'Écosse sont un admirable théâtre de naufrages. Des montagnes sombres et déchirées qui forment une multitude de baies sombres et profondes, un ciel sombre comme la nature qu'il éclaire, une suite d'écueils qui s'étendent à perte de vue, avec quelques échappées sur la haute mer, d'où l'on sent souffler le vent tout-puissant qui laboure l'océan Altantique : telle est dans ces contrées affreuses la scène offerte aux regards et aux méditations du voyageur. La nature n'y a plus qu'une couleur : le noir, dont les nuances plus ou moins foncées servent à rendre distinctes les diverses formes des objets ; l'eau est noire, les montagnes sont noires, le ciel est noir, et dans ce paysage d'encre, tout se détache en noir, car les voiles teintes qu'on aperçoit sur l'horizon se détachent elles-mêmes en noir sur un fond grisâtre. »
Cependant Astolphe se rappelle de temps à autre qu'il est dans la patrie d'Ossian, et alors il cherche à ressaisir quelque inspiration : « Quand les ténèbres du « soir se répandent sur ces paysages désolés, le cœur de l'homme s'ouvre è la tristesse, et la poésie la plus mélancolique devient l'expression naturelle de ses sentiments intimes. Le deuil de la nature semble appeler du fond de son âme les pensées douloureuses ; il s'établit entre lui et le désert une vague harmonie qui peut inspirer le poète, mais qui décourage l'homme vulgaire. »
Après avoir traversé en diagonale les Highlands, notre voyageur pénètre jusqu'à Inverness, la ville la plus septentrionale de l'Ecosse ; « Cherchez sur la carte, dit-il ; j'espère que vous aurez froid en la voyant », et il termine par cette sentence mélancolique : « Les voyages sont un plaisir que la réflexion détruit et que l'habitude émousse. Je m'attriste dès que je cesse de m'étourdir, et je sens que la variété à laquelle j'aspirais en parcourant le monde, est encore moins difficile à trouver chez soi que l'amitié chez les étrangers. »
En revenant à Londres, Astolphe n'y trouva plus Chateaubriand, qui, appelé à représenter la France au' Congrès de Vérone, était rentré à Paris pour y passer quelque temps avant de se rendre à son poste. Astolphe reprit le chemin de Brighton, et le 30 septembre il rentrait en France; son absence avait duré deux mois, sans grand profit pour lui-même et pour les lecteurs de ses voyages.
Après le Congrès de Vérone, Chateaubriand, de retour à Paris, reprit ses relations assidues avec Madame de Custine, qui, comptant avec raison sur le dévouement de son ami et sur le crédit qu'elle-même possédait à la Cour, avait entrepris de faire de son fils un Pair de France, ou tout au moins, s'il n'était pas possible d'atteindre immédiatement à ce rang élevé, de lui créer des titres par de hautes fonctions diplomatiques. Chateaubriand approuva ces projets et peut-être en fut-il l'inspirateur.
Quand il arriva au ministère avec M. de Villèle, au mois de décembre 1822, la confiance de Madame de Custine dans le succès de ses espérances s'en accrut encore, et bientôt, renonçant pour Astolphe à cette sorte de stage dans la diplomatie, qui, une première fois, lui avait assez mal réussi, elle sollicita directement la Pairie avec l'ardeur fiévreuse et l'obstination qu'elle mettait à toutes choses. Elle espérait qu'une vie occupée, une haute situation politique, la pratique des grandes affaires exerceraient une influence heureuse sur ce caractère difficile et mal réglé d'Astolphe, qui lui causait tant d'inquiétudes pour l'avenir.
Madame de Custine ne sollicitait pas seulement pour son fils ; ses recommandations s'étendaient à beaucoup de ses amis, et Chateaubriand les recevait ordinairement avec toute sa bonne humeur. Mais ce qu'elle ne perdait jamais de vue, c'étaient les intérêts qu'elle avait à cœur. Voici une lettre qui en fait foi :