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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et madame de Custine Chapitre V (suite)

Chapitre V (suite)

Chateaubriand et madame de Custine · 5 min de lecture · p. 208–214 · chapitre 65 sur 103

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

- Astolphe partait pour ses voyages avec de mauvaises dispositions, le désenchantement et l'ennui : source d'inspiration peu féconde ! Il le reconnaissait lui-même : « Plus je vois le monde, écrit-il, plus je reconnais qu'il n'y a rien de neuf sur la terre pour un cœur vide. - Je me sens vieilli pour les voyages, et cette découverte m'attriste. - J'ai perdu la fraicheur de l'imagination avec la fleur de la jeunesse; ah ! oui, je suis bien vieux aujourd'hui. » Né le 22 mars 1790, il avait trente-deux ans !

Avant d'arriver à Londres, il est déjà fatigué : l'âpreté du vent, la triste couleur du ciel, la pluie presque journalière, le découragent. Pour surcroit de malheur, pas une âme qui veuille entendre son anglais ! Il se demande pourquoi il est venu chercher ces embarras ! Londres, dit-il, est le temple de l'ennui, les Anglais, toujours en mouvement, ne remuent que dans la crainte de se figer, car, au fond, ils ne s'intéressent à rien de ce qu'ils ont T'air d'aimer. « Dans ce pays, ce qui n'est « pas continuellement agité, moisit. »

Mais peut-être quand les relations de famille et la bienveillance de son ambassadeur l'auront introduit dans les salons, portera-t-il des jugements plus sérieux sur le monde anglais ? Nullement: un salon anglais lui parait « ennuyeux comme tout autre, mais un peu plus gothique : des figures froides, des manières raides, qui lui rappellent les personnages de Richardson. » Les personnages de Richardson, c'est déjà quelque chose !

, Assiste-t-il à un déjeuner donné par le duc de Wellington au duc d'York? Le théâtre de la fête est une espèce de jardin anglais qui domine le fameux arsenal de Woolwich. « C'est, dit-il, une guinguette des environs de Paris, où l'on aurait entassé pêle-mêle des bombes, des pontons et des affûts de canon. »

Rien à Londres ne l'intéresse, si ce n'est la brasserie Barclay-Perkins, qui le frappe non d'amiration, mais d'étonnement. Il parcourt la cité « et il ne conçoit « pas qu'il reste l'envie ou la force de « s'amuser à un homme qui passe sa vie dans les ténèbres: l'air que l'on y respire est l'élément de l'ennui. » A l'ouverture du Parlement, il ne voit qu'une mascarade qui excite tantôt son rire, tantôt son impatience. En résumé, notre voyageur n'a trouvé en Angleterre que « des hommes pleins de petitesses, de préjugés et de ridicules, et des femmes de mauvaise humeur. »

Pour être juste, il ne faudrait cependant pas faire peser toute la responsabilité de ces appréciations singulières exclusivement sur leur auteur. Nous ne devons pas oublier que nous avons affaire ici à l'un de ces fils de René, qui, atteints de la maladie du siècle, désenchantés de tous les spectacles, fatigués dès l'enfance du poids de la vie, se croient voués par une fatalité inexorable au malheur et au désespoir. Pour eux l'enthousiame est sans but et sans objet, et surtout il est ridicule. Rien ne peut secouer leur apathique indifférence, ni les faire sortir de leur dédain. Ainsi le voulait la mode et cette sorte de langueur morale, véritable anémie qui a suivi la fiévreuse période d'énergie, de mouvement et d'action de la Révolution et de l'Empire.

Il faut tenir compte aussi des préjugés et de la vanité nationale, qui sont de tous les temps et de tous les pays, et dont Astolphe, pas plus qu'un autre, n'était exempt. Il se sentait dépaysé loin des salons de Paris, loin des mœurs et des élégances de la France; il ne comprenait rien à d'autres usages, à des modes différentes, et c'est très sérieusement qu'il se demandait s'il est possible de vivre dans un pays qui ne reconnaît pas nos lois de la mode et du bon ton. Il n'y a rien, en tout cela, d'extraordinaire ; tous les jours nous avons des exemples de ce genre d'exclusivisme et de cette exagération d'amour-propre national. Mais ce qui peut paraître plus étonnant c'est que Chateaubriand lui-même n'était pas très éloigné de partager sur ce point les idées de son protégé, lui qui écrivit quelques années plus tard : « La France est le cœur de l'Europe ; à mesure qu'on s'en éloigne, la vie sociale diminue ; on pourrait juger de la distance où l'on est de Paris par le plus ou le moins de langueur du pays où l'on se retire. En Espagne, en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la mort sont moins sensibles: dans la première contrée, un autre monde, des arabes chrétiens vous occupent ; dans la seconde, le charme du climat et des arts, l'enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le temps de vous opprimer. Mais, en Angleterre, malgré la perfection de sa société physique, en Allemagne, malgré la moralité des habitants, on se sent expirer. » - C'est exactement, abstraction faite de la supériorité du style, ce que Custine avait dit.

Hâtons-nous d'arriver en Ecosse, cette terre poétique où la nature « dans sa majestueuse indépendance » offrira, Astolphe l'espère du moins, de grands spectacles. En Ecosse, dit-il, tout l'attire, tout l'intéresse, tandis qu'en Angleterre tout le repousse. Il éprouve donc cette fois un mouvement d'exaltation, presque d'enthousiasme. Le 18 août, il arrive à Edimbourg au milieu d'une grande fête nationale : George IV l'y avait précédé avec toute sa cour. C'était la première visite depuis les Stuarts que l'Ecosse recevait de son roi. Aussi l'affluence était immense ; tous les clans des Highlands semblaient s'être donné rendez-vous dans l'Athènes du Nord. Au milieu de la joie populaire, l'aristocratie écossaise ouvrait partout ses châteaux avec une somptueuse hospitalité. Occasion unique peut-être pour un étranger d'avoir une vue d'ensemble de la population et des mœurs d'un grand pays!

Mais déjà pour Astolphe arrivé de la veille, le désenchantement a commencé. Cette foule le fatigue, et il ne se plaît que dans la solitude. Ces fêtes « ridicules et « souvent burlesques » l'importunent. Il s'est aperçu bien vite que l'habillement national, dont les Ecossais sont si fiers, est « plus barbare que romain, » et que leurs petits tabliers et leurs genoux découverts les feraient prendre pour des sauvages retenus prisonniers en Europe. » Décidément, Astolphe n'a pas gagné beaucoup à quitter l'Angleterre pour l'Ecosse, Londres pour Edimbourg.

Pendant qu'il passe son temps dans ces dispositions atrabilaires, Chateaubriand qui a reçu de ses nouvelles, s'empresse de les transmettre à Madame de Custine :