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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand et madame de Custine Chapitre VI (suite)

Chapitre VI (suite)

Chateaubriand et madame de Custine · 13 min de lecture · p. 264–281 · chapitre 102 sur 103

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On ne comprendrait pas que M. de Villèle, ordinairement si mesuré, se fût laissé emporter tout à coup à un degré d'exaspération tel qu'il signifiât aussi brutalement à un collègue son expulsion. Chateaubriand n'avait pas même été prévenu; les formes les plus vulgaires de la politesse semblaient avoir été supprimées de propos délibéré; ni les services rendus, ni la haute situation de l'homme politique, ni la gloire de l'écrivain, ni les dangers évidents d'une pareille mesure, qui ressemblait presque à un coup d'Etat, n'avaient été pris en considération.

Il y a là une énigme dont M. de Villèle nous donne la clé dans ses Mémoires : la mesure prise dans la matinée du 6 juin était le résultat d'un ordre formel du roi lui-même. « Le roi, dit-il, me fait demander à dix heures du matin. Je m'y rends. A peine la porte de son cabinet est-elle fermée, qu'il me dit : « Villèle, Chateaubriand nous a trahis ; je ne veux pas le voir à ma réception. » Je tais observer au roi le peu de temps qui restait : tout est inutile. Il me fait dresser aussitôt l'ordonnance sur son propre bureau, chose qu'il n'aurait jamais faite en toute autre circonstance. Il la signe et je vais l'expédier. Mais on ne trouve pas M. de Chateaubriand chez lui; il s'était déjà rendu dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant ce prince pour lui présenter ses hommages : c'est là seulement qu'on peut lui remettre l'ordre du roi qui le révoque de ses fonctions. »

M. de Villèle déclare n'avoir jamais su qui avait révélé au roi l'hostilité de Chateaubriand au projet de conversion de la rente et la part qu'il avait prise au rejet de cette loi devant la Chambre des Pairs. Cependant Chateaubriand ne s'en cachait pas, et son opposition n'était un secret pour personne dans aucun des salons qu'il fréquentait, et surtout dans celui de Madame de Custine.

Il résulte de ces détails, ignorés de Chateaubriand, que l'initiative de sa révocation appartient personnellement au roi, non à M. de Villèle. Mais il est permis de croire que M. de Villèle s'y prêta sans se faire beaucoup prier. Dans les explications qu'il eut à ce sujet avec Berryer, il en accepte toute la responsabilité comme de son œuvre personnelle et sans découvrir la personne du roi, ce qui était son devoir. Quant à la mesure en elle-même, il y trouvait la satisfaction, très impolitique d'ailleurs, de rancunes invétérées.

On peut lire dans les Mémoires d'outre-tombe et les écrits du temps, les détails et les conséquences immédiates de cet événement inattendu. Le scandale fut immense, et Chateaubriand n'était pas homme à supporter patiemment une telle offense. L'explosion de sa colère fut terrible : « Avec cela, dit-il en montrant une « plume, j'écraserai le petit homme. » Il tint parole, et la guerre sans trêve ni merci fut déclarée. Il souleva contre M. de Villèle une formidable opposition ; le « petit homme » fut renversé, mais dans sa chute il entraîna la monarchie.

Aussitôt que Madame de Custine apprit la disgrâce de son ami, elle lui adressa, toujours aimante et toujours dévouée, ces touchantes paroles : « Vous savez que, quelles que soient mes peines, je ressens avant tout les vôtres. Venez, comme autrefois, vous reposer à Fervaques. » Que de souvenirs et de sentiments tendres dans ces simples mots ! Il ne parait pas cependant que Chateaubriand se soit rendu à Fervaques comme Madame de Custine l'y conviait. Dès le 21 juin, quinze jours après sa chute, il commença contre le ministère cette opposition implacable qui devait l'entraîner bien au delà du but qu'il voulait atteindre, jusqu'au renversement de la monarchie par une révolution.

Comment Chateaubriand, avec ses antécédents politiques, oubliant l'implacable opposition qu'il avait faite au ministère Decazes et aux libéraux, a-t-il passé, par une brusque transformation et des alliances nouvelles, dans les rangs de ces « ouvriers en ruines, » comme il les appelle, qui formaient le parti d'attaque sous la Restauration ? A cette question et au reproche qu'on lui adresse d'avoir contribué à la chute de la monarchie, il répond par des aveux et des regrets : « Eussé-je deviné le résultat, dit-il, certes je me serais abstenu ; la majorité qui vota la phrase sur le refus de concours (adresse des 221) ne l'eût pas votée si elle eût prévu la conséquence de son vote. Personne ne désirait sérieusement une catastrophe, sauf quelques hommes à part. » Puis rejetant sur l'instabilité des choses humaines les faits accomplis, il ajoute tristement: « Après tout, ce n'est qu'une monarchie tombée; il en tombera bien d'autres. Je ne lui devais que ma fidélité, elle l'aura à jamais. »

Il ne s'était fait d'ailleurs aucune illusion, même au plus fort de son opposition, sur les fatales inconséquences où il se laissait entraîner, et avec sa sincérité habituelle, il en faisait l'aveu : « Je vais toujours seul je ne sais où, disait-il, tantôt conduisant l'opinion, tantôt poussé par elle. Quelquefois je l'égare, d'autres fois elle m'égare elle-même, et il me faut la suivre à contre-cœur. Je ne me fais point illusion sur moi-même : je me creuse un abîme où je m'enfonce tous les jours plus avant. » Il était ému en prononçant ces paroles, et lui qui ne pleurait jamais devant personne, il essuya quelques larmes1.

1. Comte de Marcellus : Chateaubriand et son temps. ↩

Sans doute pour un homme d'État qui doit porter devant l'histoire la responsabilité de ses actes et même des conséquences qu'il n'a pas prévues, l'apologie de Chateaubriand paraîtra insuffisante, et lui-même il l'a senti quand il a reconnu, dans ses Mémoires, la faute qu'il avait commise en s'alliant aux hommes de ce parti imprévoyant qui, monarchiste au fond du cœur, après avoir renversé la monarchie de Louis XVI, allait renverser celle de Charles 1, et qui préparera plus tard la chute de Louis-Philippe ; parti d'utopistes, généreux sans doute, se disant et se croyant modérés, mais qui, comme on l'a dit, « préparent les révolutions sans les vouloir, et qui, rêvant le bien, conduisent au mal. »

C'est de cette époque que date la grande popularité de Chateaubriand dans le parti libéral, son public avait changé; il réunit autour de lui une société d'écrivains pour donner de l'ensemble à ses combats. Les lettres d'adhésion, les protestations de dévouement portant les noms de l'opposition la plus avancée et la plus hostile à la monarchie lui arrivent de toute part. Les hommes de lettres du parti populaire s'empressaient, de leur côté, à lui former une cour, à se relayer auprès de lui, à l'entretenir sans cesse, à ne pas le laisser un instant seul avec lui-même. On sentait de quelle importance était la conquête d'un tel nom, et l'on redoutait de la part de cette noble et mobile nature une défection, quelque retour soudain aux sentiments chevaleresques et monarchiques. Pauvre grand homme ! qu'il était loin de se croire ainsi épié, gardé à vue, séquestré par des hommes qu'il regardait comme ses amis, au profit d'une cause qui n'était pas la sienne! Il se croyait le chef d'un parti ; il en était l'instrument.

Cependant les suffrages fort suspects de ses anciens antagonistes étaient bien faits pour l'inquiéter. « J'ai surpris plus d'une fois dans son âme, dit le comte de Marcellus, un étonnement mêlé de regrets pour les témoignagnes d'admiration et d'estime qui lui venaient de ce côté. » Avec une droiture qui l'honore grandement il a, sans hésiter, reconnu ses torts : « Je crus très sincèrement, dit-il, remplir un devoir en combattant à la tête de l'opposition, trop attentif au péril que je voyais d'un côté, pas assez frappé du danger contraire. Eussé-je deviné le résultat, je me serais abstenu. Pour me punir de m'être laissé aller à un ressentiment trop vif peut-être, il ne m'est resté qu'à m'immoler moi-même sur le bûcher de la monarchie. » Quel homme d'Etat a jamais poussé plus loin la franchise de ses aveux?

Pendant que Chateaubriand, tout en « protestant de son amour pour la monarchie et de son dévouement au roi, poursuivait les ministres de ses invectives, il préparait la première édition complète de ses œuvres et consacrait toute son ardeur à la plus noble et la plus légitime des causes : l'affranchissement de la Grèce.

Quelques semaines après avoir quitté le ministère, il partit pour la Suisse où il rejoignit Madame de Chateaubriand qui était allée l'y attendre. Au bord du lac de Neufchatel, dans ces campagnes charmantes, il retrouvait les souvenirs de Jean-Jacques Rousseau qui s'y était promené en habit d'Arménien. Du haut des montagnes, il se plaisait à contempler le lac de Bienne et « les horizons bleuâtres » ; enfin il s'était fixé à Fribourg quand la maladie du roi le rappela précipitamment à Paris.

Louis XVIÏI mourut le 16 septembre 1824, survivant de trois mois seulement à la révocation de son ministre des affaires étrangères. Presque immédiatement, Chateaubriand publia sa brochure : « Le roi « est mort, vive le roi », qui semblait annoncer un changement dans ses dispositions, et peut-être la fin de ses hostilités. Après la publication de cette brochure, il retourna chercher en Suisse Madame de Chateaubriand, qu'il ramena bientôt à Paris.

L'année suivante, il assista à Reims au sacre du roi Charles X (29 mai), sans que, en cette circonstance solennelle, il se fit un rapprochement qu'on aurait pu espérer, et l'opposition contre les ministres reprit avec une nouvelle ardeur.

Les choses étaient en cet état vers la fin de 1825. Madame de Chateaubriand, atteinte dès cette époque d'une bronchite chronique, était allée passer l'hiver dans le midi de la France. Elle avait choisi pour résidence la petite ville de La Seyne, simple village, écrivait-elle, sur le golfe qui termine la rade de Toulon. La description qu'elle en donne est charmante : « La Seyne est entourée de petits coteaux, bien dessinés et plantés de vignes, de cyprès et d'oliviers. Du village, on a la vue de la mer et de la rade, et, si l'on monte un peu, celle de la pleine mer, couverte de vaisseaux qui se croisent, et d'une quantité de petits bâtiments et de bateaux pêcheurs, montés les uns par d'honnêtes marins, les autres par d'honnêtes forçats, dont les habits rouges sont d'un effet très agréable tout au travers des voiles. »

C'est là qu'elle passa l'hiver. Son séjour y fut signalé par des bienfaits : à La Seyne vivait une pauvre famille, portant un illustre nom, mais dans un tel état de dénuement que la mère était obligée de garder la chambre faute de vêtements. Madame de Chateaubriand sollicita en faveur des deux fils l'intervention de l'évêque d'Hermopolis auprès du roi, « qui ignorait certainement que des neveux de Massillon mouraient de faim sous le règne d'un descendant de Louis XIV. » La requête de Madame de Chateaubriand fut accueillie comme elle ne pouvait manquer de l'être, et ses deux jeunes protégés, héritiers d'un grand nom, virent s'ouvrir devant eux une carrière honorable. La famille Massillon avait été ruinée par la Révolution et par les guerres de l'Empire1.

1 Madame de Chateaubriand : lettres inédites à M. Clausel de Coussergue, par M. G. Paines. ↩

Le séjour du midi ne fut pas favorable à Madame de Chateaubriand. Elle retourna à Lyon; son mari alla l'y rejoindre pour la conduire à Lausanne, où, contrairement aux pronostics des médecins, sa santé se rétablit. Elle était dans cette ville le 20 mai 1826. Chateaubriand y fixa sa résidence ; il y voyait Madame de Montolier, qui, retirée sur une haute colline, « mourait dans les illusions du roman, comme Madame de Genlis, sa contemporaine. »

De son côté, Madame de Custine, très retirée du monde, très désintéressée de la politique, si ce n'est quand Chateaubriand y était personnellement en cause, passait des années entières à Fervaques, s'y enveloppant de deuil et de solitude. Un charme mêlé d'amertume l'attachait à ces lieux qui lui rappelaient les rêves et les illusions de ses belles années. Elle se plaisait encore, comme autrefois, parmi ces arbres qu'elle avait plantés, et que, en des jours plus heureux, elle avait consacrés aux souvenirs de ses amis, en les désignant par le nom de chacun d'eux. Sa santé s'était profondément altérée : on eût dit qu'elle ne pouvait survivre à la ruine de ses espérances.

Au commencement de l'été de 1826, très souffrante et portant déjà sur ses traits amaigris les signes d'une fin prochaine, elle voulut revoir la Suisse, aller y chercher des eaux salutaires, et y ressaisir peut-être la vie qui lui échappait.

Elle partit accompagnée de son fils et de M. Bertsœcher que Koreff lui avait autrefois donné comme précepteur d'Astolphe, et qui lui était resté attaché. Elle arriva en Suisse. De Lausanne, Chateaubriand se rendit auprès d'elle et la vit pour la dernière fois. Il nous raconte lui-même en termes émus cette entrevue qui ressemblait à des adieux funèbres, et dans ses Mémoires, écrits longtemps après, il l'entoure encore de toute la tendresse de ses sentiments et de toute la poésie de ses souvenirs : « J'ai vu, dit-il, celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève. »

Madame de Custine continua sa route. A Bex, elle descendit è la pension de l'Union, petit hôtel avec des bains d'eaux salines, situé près de l'église et adossé à de hautes montagnes.

C'est de ce dernier asile que Bertsœcher annonça le 25 juillet à Chateaubriand que son amie avait cessé de vivre : « Elle a rendu son âme à Dieu sans agonie, ce matin à onze heures moins un quart. Elle s'était encore promenée en voiture hier au soir. Rien n'annonçait une fin si prochaine. Nous nous disposons pour retourner en France avec les restes de la meilleure des mères et des amies. Enguerrand (le petit-fils de Madame de Custine reposera entre ses deux mères... nous passerons par Lausanne, où M. de Custine ira vous chercher, aussitôt notre arrivée. ›

Ce programme fut exécuté de point en point. Chateaubriand ne dit pas qu'il ait assisté, à Bex, à une veillée funèbre; il dit seulement : « J'ai entendu le cercueil de madame de Custine passer, la nuit, dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervaques : elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un instant, comme sa vie. »

On a conservé longtemps à Bex le souvenir de la pauvre malade, de la bonne dame, qui y avait rendu si doucement le dernier soupir, et l'intérêt qu'elle avait inspiré lui survécut. On montrait encore, il y a quelques années, à l'hôtel de l'Union, la chambre qu'elle avait habitée, et un cachet qu'elle y avait laissé; on donnait des empreintes de ce cachet aux voyageurs qui en faisaient la demande. Il portait en très fins caractères la devise : Bien faire et laisser dire. C'était une variante de celle des Custine : Fais ce que dois, advienne que pourra, qui, du reste, ne leur appartenait pas en propre. Mais était-ce bien le cachet de Madame de Custine ? N'était-ce pas plutôt celui d'Astolphe, qui se résignait si bien à laisser dire, mais qui se conformait moins exactement à la première partie de la devise ?

Madame de Custine, née le 18 mars 1770, avait, au moment de sa mort, 56 ans. La gravité de sa vie, consacrée depuis longtemps aux œuvres de bienfaisance, la solitude de ses dernières années, son renoncement aux choses de ce monde, tout donne un démenti aux assertions trop romanesques de ses biographes qui lui font entreprendre son voyage de Suisse pour y poursuivre un amant, auquel elle n'avait plus à confier que les derniers accents de ses afflictions et son adieu suprême.

Avec elle se termine la période la plus brillante de la vie de Chateaubriand et l'un des épisodes les plus passionnés des amours de sa jeunesse. Désormais, la politique absorbera l'ardeur de ce grand esprit, jusqu'au jour où le souffle des révolutions aura détruit sans retour ce gouvernement de la Restauration qu'il avait servi ou cru servir, et auquel, en fin de compte, il est au fond du cœur resté fidèle. Étranger aux affaires publiques à partir de 1830, il n'a pas cessé d'écrire. Si sa main, comme il le dit, était lasse, ses idées du moins n'avaient pas faibli ; il les sentait toujours « vives comme au « départ de la course ». Presque aussi riche d'inspirations qu'aux plus belles années de sa jeunesse, il a su créer encore de nouvelles formes et de nouvelles couleurs, et, moins ingrat qu'on ne l'a dit, il a consigné dans son œuvre de prédilection, les Mémoires d'outre-tombe, avec l'hommage d'une discrétion respectueuse, le cher souvenir de Madame de Custine.

Fin