Chapitre IV (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La mort de Lucile avait frappé Chateaubriand comme d'un coup de foudre. Le souvenir de sa jeunesse, les grèves de Saint-Malo, ou le mail et les bois de Combourg, les promenades solitaires « où ils « traînaient tristement sous leurs pas les feuilles séchées s, durent lui apparaître avec le souvenir de sa compagne, de la protectrice de son enfance, de celle qui avait partagé ses tristesses et ses rêves. En elle il pleurait « une sainte de génie, que l'égarement n'empêchait pas de s'orienter vers le ciel. »
La douleur de Madame de Chateaubriand ne fut pas moins vive ; elle ne versait pas moins de larmes, mais ses regrets empruntaient à sa piété des accents différents : « Toute meurtrie des caprices impérieux de Lucile, elle ne vit qu'une délivrance pour la chrétienne arrivée au repos du Seigneur. »
Dans la lettre que nous avons déjà citée, Joubert, de son côté, rend témoignage de l'affliction de ses deux amis : Il (Chateaubriand) a perdu depuis huit jours sa sœur Lucile, également pleurée de sa femme et de lui, également honorée de l'abondance de leurs larmes. Ce sont deux aimables enfants, sans compter que le garçon est un homme de génie. »
A partir de la lettre par laquelle Chateaubriand annonce la mort de sa sœur, celles qui suivent, étiquetées de la main de Madame de Custine, ne portent plus comme les précédentes un numéro d'ordre écrit par elle, et comme le plus souvent Chateaubriand ne les a pas datées, le classement en est difficile. Cependant en rapprochant chacune d'elles d'autres lettres émanant soit de Joubert et de ses correspondants, soit de Chênedollé et de Madame de Custine elle-même, on arrive, pour presque toutes, è une date approximative certaine. Les Mémoires si intéressants de Madame de Chateaubriand surtout1 nous ont été d'un grand secours pour ce classement.
1. Madame de Chateaubriand, d'après ses mémoires et sa correspondance, par M. G. Pailhès. ↩
Cependant une question se pose naturellement ici : Pourquoi ces lettres, étiquetées précédemment par numéros d'ordre, cessent-elles de l'être? Serait-ce un indice, de refroidissement dans les relations réciproques ? Nullement : l'intimité entre Chaleaubriand et Madame de Custine n'a jamais été plus grande que dans le courant de l'année 1805 et les six premiers mois de 1806, jusqu'au départ de Chateaubriand pour l'Orient. Toutefois il faut reconnaître que les lettres deviennent plus rares ; mais il faut attribuer ce fait au séjour que Chateaubriand et Madame de Custine ont fait simultanément à Paris pendant cette période : ils se voyaient et ne s'écrivaient pas.
Quant à la persistance de leurs relations, des documents nombreux et très certains vont nous en donner la preuve.
M. et Madame de Chateaubriand quittèrent la maison de Joubert, à Villeneuve-sur-Yonne, dans les premiers jours du mois de janvier 1805 et rentrèrent dans leur maison de la rue de Miromesnil qui venait d'être vendue et qu'ils devaient bientôt quitter.
Le 12 janvier, Chateaubriand écrit à Chênedollé pour l'informer de son retour et l'inviter à venir le voir à Paris. « ...Je « suis enfin revenu de Villeneuve pour ne plus y retourner cette année. Je vous attends ; votre lit est prêt; ma femme vous désire. Nous irons nous ébattre dans les vents, rêver au passé et gémir sur l'avenir. Si vous êtes triste je vous préviens que je n'ai jamais été dans un moment plus noir : nous serons comme deux Cerbères aboyant contre le genre humain. Venez donc le plus tôt possible. Madame de C... (Custine) doit vous avoir un passeport1. Venez ; le plaisir que j'aurai à vous embrasser me fera oublier toutes mes peines. »
1. Le régime des passeports dont la Convention avait doté la France au nom de la liberté, n'a été aboli que sous le règne de Napoléon III. ↩
L'invitation adressée à Chênedollé resta sans effet; il ne vint pas à Paris. Près de trois mois s'écoulèrent, et Madame de Custine, sur le point de partir pour Fervaques, lui écrit à la date du 28 mars : ...Ce que j'ai de la peine à vous pardonner, c'est que vous me ne dites rien de Fervaques. Vous ne me promettez pas d'y venir et longtems. Notre ami dit qu'il y passera six semaines, mais je ne suis pas femme à prendre à ces choses-là. Je suis plus folle que jamais, et Je suis plus malheureuse que je ne puis dire. Le Génie (Chateaubriand) se réjouit de vous voir. Il prend part à vos douleurs, et quand il parle de vous, on serait tenté de croire qu'il a un bon cœur. ›
Notons ce dernier trait dont tous ceux qui n'aiment pas Chateaubriand ont fait contre lui un grand usage. Il est clair qu'en écrivant ces lignes, Madame de Custine était de bien mauvaise humeur. Entre Delphine et René que s'était-il donc passé? Il serait curieux de reproduire une de ces scènes qui troublaient de temps à autre leur intimité; quelques lignes de chacun d'eux nous rend la tâche facile : L'une se plaignait sans cesse, éclatait en jalousies et en reproches, s'emportait, pleurait, puis se mettait à bouder ; L'autre, René, peu patient de sa nature, prenait ses airs sombres, rappelait son amie au sens commun, menaçait d'une rupture et partait. Mais toute cette colère ne durait pas, et quelque billet, laconique comme celui-ci, servait de préambule à une prompte réconciliation :