Chapitre III (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cette lettre, qui n'est ni signée ni datée, doit être du 5 décembre 1804.
Mais comment Chênedollé a-t-il pu en avoir une copie? Assurément ce n'est pas par Chateaubriand, qui retenu, bien plus que quelques-unes de ses belles amies, par la discrétion, était incapable d'abuser d'une lettre compromettante.
C'est donc par Madame de Custine elle-même que la communication a été faite au confident de tous ses secrets. En fait de confidences, elle n'avait pas une grande réserve, si nous en jugeons par cette conversation que rapporte Sainte-Beuve : - Voilà, disait-elle, le cabinet où je le recevais ! - C'est ici qu'il était à vos genoux? - C'est peut-être moi qui étais aux siens. »
Dans cette conversation, ne serait - ce pas Chênedollé qu'elle avait pour interlocuteur ? Et n'est-ce pas du même cabinet « aux deux myrtes superbes » qu'elle faisait ainsi les honneurs ?
Il semble que ce séjour à Fervaques, à la fin du mois d'août, n'aurait pas été sans orages ; le plaisir et les larmes s'y seraient succédé, s'il faut placer à cette date l'anecdote racontée par Chênedollé :
« Un jour, dit-il, en revenant d'une promenade en calèche où il (Chateaubriand) aurait été assez maussade pour elle, elle aperçut un fusil avec lequel nous avions chassé le matin ; elle fut saisie d'un mouvement de joie et de fureur, et fut près de s'envoyer la balle. au travers du cœur. »
Il faudrait sur ces « querelles de ménage » entendre les deux parties : Madame de Custine accuse, mais nous n'avons pas la défense de Chateaubriand, qui, il faut le reconnaître, n'était pas toujours aimable. C'est même dans ce caractère de René, si impressionnable et si mobile, où se heurtent tant de contrastes, un des côtés qu'il faut connaître. Pour l'étudier, la tâche est d'autant plus facile qu'il nous a donné lui-même tous les éléments de son portrait, et que rien ne manque à la franchise de ses aveux.
Comme on l'a dit, ou plutôt comme on l'a répété d'après les Mémoires d'outre-tombe, Chateaubriand avait eu une enfance triste et pleine de contrainte. Eperdument épris des rêves d'une imagination ardente, il était porté au dédain par la passion de la solitude. Il n'était à peu près sensible qu'à la tendresse des femmes. Consolé d'abord, puis adulé par elles, il prit envers elles l'habitude de la domination, et cette disposition malheureuse qui le portait à tourmenter celles qui prenaient à lui un intérêt passionné. Non par calcul, mais par ennui, par caprice, par impatience de tout frein, il n'épargnait pas aux plus chères de ses amies les accès de son ennui et de sa mauvaise humeur. « Une fois sur cette pente, il arrivait à des duretés désolantes envers les personnes dont il s'était fait aimer, duretés dont il ne se repentait que quand il n'en était plus temps1. »
1. Ch. Lenormant, Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand. ↩
Ces duretés, l'anecdote que nous venons de rapporter, indique que Madame de Custine les a subies, et le témoignage plein d'émotion de Chateaubriand lui-même nous montre que d'autres après elle ont eu à en souffrir. « Depuis que j'ai perdu cette personne (il s'agit celte fois de Madame de Duras), je n'ai cessé, en la pleurant, de me reprocher les inégalités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœurs qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre caractère ! Songeons que nous pouvons, avec un attachement profond, n'en pas moins empoisonner des jours que nous rachèterions au prix de notre sang. Quand nos amis sont descendus dans la tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs sont-ils un remède aux peines que nous leur avons faites ? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire pendant leur vie, que toutes nos larmes après leur mort. »
Quel contraste entre les affections tendres et généreuses qui sont au fond du cœur, et les emportements d'un caractère qui ne sait pas et ne veut pas se contraindre ! Qui osera dire cependant qu'un homme capable de tels aveux et d'une pareille délicatesse de sentiments soit un méchant homme ?
Que répondit Chateaubriand à la lettre de Madame de Custine que nous avons donnée plus haut ? Il semble quelquefois qu'il aurait négligé de lire les lettres auxquelles il répondait. Cette fois, il ne tient nul compte des sentiments douloureux et des plaintes de Madame de Custine ; il lui écrit comme s'il ne s'était rien passé, sans un seul mot de réparation. Il annonce pour le mois d'octobre un nouveau voyage à Fervaques. Il décoche, en passant, une épigramme à Madame de Custine à propos d'un paiement qu'il s'est chargé de faire pour elle : on voit que l'affaire de Rome et sa divulgation lui sont restées sur le cœur. Enfin il annonce le troisième livre des Martyrs.
Voici la lettre :