Chapitre II
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Départ pour Rome. - Mort de Madame de Beaumont. - Madame de Custine : ses premiers billets. - Madame de Chateaubriand à Paris. - La rue de Miromesnil et la Butte-aux-Lapins. - Les Martyrs. - La première communion d'Astolphe.
A ce moment même, Madame de Beaumont se préparait à exécuter son projet, que combattirent tous ses amis, de se rendre à Rome et d'y rejoindre Chateaubriand, malgré les obstacles résultant de sa santé, malgré l'imprudence, au point de vue des convenances, d'une pareille * démarche. Joubert, affectueux et dévoué entre tous, opposa les plus puissantes raisons à cette fatale détermination ; Fontanes, d'un côté, M. Molé, de l'autre, firent tous leurs efforts pour en prévenir l'exécution. Rien n'y fit. A mesure que cette femme mourante allait dépérissant, il semblait qu'en elle les facultés de l'âme redoublaient de puissance avec l'exaltation d'un amour éperdu et qui n'avait plus rien de la terre.
« Je serai à Lyon du 15 au 20 septembre, écrivait-elle à Chênedollé. J'y resterai le temps nécessaire pour arranger mon voyage ; ce sera l'affaire de quelques jours. » De Lyon, elle atteignit Milan le 1er octobre ; M. Bertin l'aîné, qui l'y attendait, la conduisit à Florence où Chateaubriand la rejoignit, et tous trois ils arrivèrent à Rome au commencement du mois d'octobre.
Cependant l'état de Madame de Beaumont s'aggravait de jour en jour. « Ceux qui se rappellent encore ou qui se rappelaient, il y a quelques années, Madame de Beaumont, écrivait bien des années plus tard Charles Lenormant, la représentent comme sans beauté, détruite et d'une effrayante maigreur, mais avec une physionomie très touchante, et d'une étonnante supériorité ; c'était une lampe è demi éteinte qui jetait ses dernières clartés.1 »
1. Souvenirs d'enfance et de jeunesse de Chateaubriand. ↩
Elle mourut à Rome le 4 novembre 1803. Chateaubriand a consigné dans des pages immortelles le récit de ses derniers moments. Il ressentit une profonde douleur, et pendant toute sa vie le cher souvenir de Madame de Beaumont fut pour lui l'objet d'un culte. Il s'était dévoué ' cette frêle existence, et jusqu'aux derniers moments il l'avait entourée de ses soins ; il a montré pour elle une rare abnégation, une tendresse de sentiment inépuisable, un désintéressement absolu. Cette constance à l'amitié, dans des circonstances difficiles, au milieu des embarras d'argent dont nous parlerons, réfutent péremptoirement les accusations de sécheresse de cœur et d'égoïsme qui lui ont été si souvent adressées. Il pleura Madame de Beaumont dans toute l'amertume de sa douleur. « On n'a pas senti, disait-il, toute la désolation du cœur quand on n'est pas resté seul à errer dans les lieux naguères habités par une personne qui avait agréé votre vie. »
Cette douleur était partagée par tous ceux que Madame de Beaumont avait honorés de son amitié, mais personne ne la ressentit plus profondément que Joubert. Je ne vous écris rien de ma douleur, écrit-il à Chênedollé, elle n'est point extravagante, mais elle sera éternelle. Quelle place cette femme aimable occupait pour moi dans le monde! Chateaubriand la regrette sûrement autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins longtems... Vous aurez la relation de ses derniers moments. Rien au monde n'est plus propre à faire couler les larmes que ce récit! ; cependant il est consolant. On adore ce bon garçon en le lisant, et quant à elle, on sent, pour peu qu'on l'ait connue, qu'elle eût donné dix ans de sa vie pour mourir si paisiblement et pour être ainsi regrettée. »
Un passage de cette lettre de Joubert exige des explications : « Chateaubriand regrette sûrement Madame de Beaumont autant que moi, mais elle lui manquera moins ou moins longtems. » Cette assertion vraie dans un sens ne l'est pas dans un autre, et c'est ici que des faits mis aujourd'hui en pleine lumière nous révèlent clairement Chateaubriand avec toute la mobilité de ses passions et toute la persévérance de ses amitiés. On ne peut nier ses faiblesses, l'inconstance de ses désirs, l'entraînement qui l'emportait sans cesse vers des passions nouvelles. Mais ces passions se transformaient vite en un sentiment plus élevé et plus pur d'affection pleine de tendresse, d'inaltérable amitié qui durait autant que la vie.
C'est donc avec une vérité absolue, si l'on veut distinguer entre la mobilité de ses passions et la persistance de ses amitiés, qu'on a pu dire de lui que « personne n'a peut-être montré plus de suite et de fidélité dans ses affections ; qu'il se donnait très sérieusement et pour ainsi dire sans retour; qu'il a montré toujours une exquise délicatesse de sentiments, un désintéressement à toute épreuve, une constance et une rectitude remarquable a dans le commerce de l'amitié. »
Ce jugement porté par un homme qui l'a bien connu, se trouve justifié pour Madame de Beaumont. Il ne le sera pas moins pour d'autres liaisons qui ont suivi ce premier attachement.
D'ailleurs Chateaubriand avec sa disposition à tout dire de lui, le mal comme le bien, nous a révélé lui-même quel avait été l'état de son âme au milieu des attachements de son orageuse jeunesse. Il raconte dans ses Mémoires que le 21 janvier 1804, il était allé prier sur le tombeau de Madame de Beaumont, en faisant ses adieux Rome, et il ajoute : « Mon chagrin ne se « flattait-il pas en ces jours lointains que « le lien qui venait de se rompre serait mon dernier lien ? Et, pourtant, que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher ! Ainsi va l'homme de défaillance en défaillance. L'indigence de notre nature est si profonde, que dans nos infirmités volages, pour exprimer nos affections récentes, nous ne pouvons employer que des mots déjà usés par nous dans nos anciens attachements. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois ; on les profane en les répétant. »
En effet, Chateaubriand avait déjà remplacé, avant même qu'il eût à la pleurer, la femme qu'il avait tant aimée et dont la mémoire devint le culte de toute sa vie. Avant la mort de Madame de Beaumont un autre attachement était déjà formé : la liaison de Chateaubriand avec Madame de Custine avait commencé.
Un voile mystérieux enveloppe encore les premiers débuts des relations de Chateaubriand et de Madame de Custine. Quand se sont-ils connus ? Comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses, et que la mort seule a brisé ? Le biographe le plus récent de Madame de Custine1 pense que Chateaubriand la vit pour la première fois chez Madame de Rosambo, alliée de son frère aîné ; ces deux victimes de la Terreur s'étaient connues à la prison des Carmes. Il est probable cependant que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes.
1. M. A. Bardoux. ↩
Les Mémoires d'outre-tombe, sans en fixer la date précise, semblent nous offrir un indice révélateur.
Rappelons-nous la page charmante ou Chateaubriand raconte qu'après l'apparition du Génie du Christianisme, au milieu de l'engouement des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés. Si ces billets, dit-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure. » Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait « sous le voile d'une longue chevelure ».
N'y a-t-il pas dans ce passage une allusion voilée à Madame de Custine ? Cette longue chevelure, nous la connaissons ; nous la retrouvons bien souvent dans les Mémoires d'outre-tombe, mais désormais sans mystère. Chateaubriand semble en avoir fait pour Madame de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle. « Parmi les abeilles, nous dit-il, qui composaient leur ruche (à son retour de l'émigration), était la Marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang. J'assistai à sa prise de possession de Fervaques, et j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine Combourg. »
Et plus tard, après de longues années, quand il verra pour la dernière fois celle qui avait affronté l'échafaud d'un si grand courage, » quand il la verra la taille amincie par la mort, » ce qui fera une fois de plus l'objet de son admiration, c'est la beauté de cette tête ornée de sa seule chevelure de soie ».
N'est-il pas évident que ces divers passages des Mémoires d'outre-tombe s'appliquent à la même personne? Et si cette conjecture est fondée, n'en doit-on pas conclure qu'il y avait eu au moins une entrevue avant celle dont les salons de Madame de Rosambo furent témoins, et que sans doute aussi quelque billet parfumé avait été écrit pour l'obtenir ?
Dans tous les cas, la première correspondance connue de Chateaubriand avec Madame de Custine ne remonte qu'au commencement de l'année 1803, è l'époque où, nommé secrétaire d'ambassade auprès du cardinal Fesch, il se prépare à partir pour Rome. Elle se compose de dix lettres ou plutôt de dix billets adressés à Madame de Custine, s'échelonnant à quelques jours d'intervalle les uns des autres, et qui sont tous compris entre la date de la nomination au poste de secrétaire d'ambassade et le départ pour Rome.
Cette correspondance, nous n'avons pas à la reproduire : elle a été publiée1, il faut la lire dans le texte original qui en a été donné. Mais comme elle est en quelque sorte le prologue et le point de départ de la longue intimité dont nous allons voir se développer toutes les phases, il est nécessaire d'en présenter au moins une courte analyse.
1. Madame de Custine, d'après des documents inédits, par M. A. Bardoux. ↩
En voici les traits saillants.
Chateaubriand très assidu, très pressant même auprès de Madame de Custine, est repoussé d'abord, mais ses avances sont accueillies bientôt avec moins de rigueur. Il vient d'obtenir, dit-il, un sursis son départ pour Rome ; il supplie Madame de Custine de ne pas partir pour son château de Fervaques, comme elle en a l'intention : « L'idée de vous quitter me tue, « dit-il, au nom du ciel ne partez pas ! » En effet, Madame de Custine ne partit pas : elle alla le trouver dans sa chambre, à l'hôtel d'Étampes, rue Saint-Honoré, deux pas de la demeure de Madame de Beaumont, rue Neuve-du-Luxembourg. Cette démarche, un peu légère, le rendit encore plus pressant, comme Madame de Custine devait s'y attendre, comme elle l'espérait peut-être. La passion redouble en effet dans les billets qui suivent : Promettez-moi le château d'Henri IV! » ce château où le Béarnais avait couché, où il avait aimé la dame de Fervaques. Promettez-moi de venir à Rome ! » Plus loin il répète encore : « Songez, je vous prie, au château d'Henri IV ; cela peut me consoler. » Dans sa passion il va jusqu'à qualifier la visite de Madame de Custine dans sa chambre d'hôtel, de sainte apparition. Ce sont déjà les lettres d'un amant heureux, ou bien près de l'être.
Chateaubriand, après quelques délais, dut enfin partir pour Rome où il arriva le 25 juin 1803. Le séjour qu'il y fit et qui dura moins d'une année, du mois de juin au mois de février suivant, fut marqué par le douloureux événement de la mort de Madame de Beaumont, par de nombreuses difficultés politiques et de grands embarras d'argent. Nous aurons à revenir sur ce sujet dans le cours de notre récit.
Madame de Beaumont s'éteignit sans avoir soupçonné que René lui fût infidèle ; les plaintes que lui arrachaient ses douleurs et les regrets de la vie n'ont pas été mêlés du moins à l'amertume d'un amour trahi. Et remarquons ici l'attitude de Chateaubriand ; elle est caractéristique: entre l'amie malade, la femme mourante qui n'attend plus rien de ce monde, et sa nouvelle passion pour la reine des roses, comme disait Boufflers, toute brillante de jeunesse et de beauté, quel est son choix ? Où porte-t-il son dévouement? C'est à Madame de Beaumont que sa tendresse reste fidèle ; il lui sacrifie tout et rend, à force de soins, la paix à ses derniers moments.
Il ne faut donc pas trop légèrement ériger en victimes de son égoïsme les femmes qui l'ont aimé; laquelle a-t-il délaissée? Assurément, ce n'est pas Madame de Beaumont, nous l'avons vu, ni Madame de Custine, nous le verrons plus tard, et la correspondance le démontrera.
Nous ne voulons pas dire que l'infidélité, ce qu'il appelait lui-même ses défaillances, ne succédât assez vite à chaque nouvel amour, mais ce qui ne s'éteignait jamais en lui, quand une fois il s'était donné, c'était une suprême tendresse de cœur, un inaltérable sentiment d'affection pure, pleine de délicatesse et de douceur.
Pendant l'année du séjour en Italie, la correspondance avec Madame de Custine continua sans interruption. Mais aucune des lettres ne nous en a été conservée ; nous découvrirons peut-être par quel motif, par quel dépit elles ont toutes été supprimées.
A son retour de Rome, au mois de février 1804, Chateaubriand descendit rue de Beaune, à l'Hôtel de France. Sa femme, sa jeune veuve, comme il l'appelait, qu'il nous décrit, dans ses mémoires, si charmante à l'époque de leur union, « lorsqu'il la reconnaissait de loin sur le sillon (à Saint-Malo), à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure enflée du vent, » vint l'y rejoindre, où même elle l'y avait précédé.
Cette installation de la rue de Beaune n'était que provisoire. Nommé ministre de France dans le Valais, Chateaubriand devait prochainement se rendre à son poste. La mort tragique du duc d'Enghien (20 mars 1804) vint tout changer. Chateaubriand envoya sa démission à Talleyrand, ministre des affaires extérieures, par une lettre qu'il avait soumise d'abord à Madame de Custine, et dont le texte, avec la réponse du ministre, nous a été conservé1.
1. V. Madame de Custine, par M. A. Bardoux. ↩
Il ne fut plus question, dès lors, de quitter Paris, mais tout au contraire d'y former un établissement définitif. Il fallut donc chercher une installation ; on la trouva dès le mois d'avril, rue de Miromesnil, n° 1119, au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière. On numérotait alors les maisons par quartier et non par rue.
Dans le vieux Paris, tel qu'il était au commencement de ce siècle, le petit hôtel que Chateaubriand allait habiter, à deux pas du faubourg Saint-Honoré, était presque la campagne. Voici la description qu'il nous en donne :
« Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tollendal et Madame Denain, la mieux aimée, comme on disait du temps de Diane de Poitiers. Mon jardinet aboutissait à un chantier, et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier, que M. de Lally-Tollendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain vague que l'on appelait la Butte aux lapins. La butte aux lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, à gauche le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné...
M. et Madame de Chateaubriand s'installèrent dans ce petit hôtel de la rue Miromesnil avec un certain luxe. Joubert, dans une lettre du 10 mai 1804, donne à Chênedollé quelques détails intéressants.
« Madame de Chateaubriand, lui Chateaubriand, les bons Saint-Germain que vous connaissez1, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers, logent ensemble rue de Miromesnil dans une jolie petite maison. Enfin, notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés du reste ».
1. Ce sont les gens de Madame de Beaumont, que Chateaubriand avait pris à son service. ↩
Immédiatement après son retour à Paris, Chateaubriand avait repris ses relations avec Madame de Custine, et quoiqu'il y eût dans l'esprit de chacun d'eux le souvenir d'un froissement et de très vives contrariétés, une parfaite harmonie se rétablit entre eux. Pour Madame de Custine, la rivalité de Madame de Beaumont n'existait plus ; la présence de Madame de Chateaubriand, il est vrai, pouvait lui porter ombrage, mais il semble qu'elle en prit assez facilement son parti. Les relations devinrent plus intimes que jamais ; celles de 1803 n'en avaient été que le prélude.
C'est de ce petit hôtel de la rue de Miromesnil que partit la première lettre de la longue correspondance que Chateaubriand entretint avec son amie, et dont jusqu'ici le public n'a connu que quelques rares fragments.
Nous publions quarante lettres inédites de cette correspondance, qui, si nous ne nous trompons, jettent sur l'homme de génie qui les a écrites, et sur la femme aimable à qui elles étaient adressées, une très vive lumière. Toutes ces lettres sont de la main même de Chateaubriand, de cette grande écriture dont on ne peut plus oublier les traits quand on les a vus une fois. Les dix-neuf premières portent en tête, de la main de Madame de Custine, un numéro d'ordre. Dans cette série, du n° 1er au n° 19, il nous en manque trois qui ont porté les n°s 7, 12 et 14. Le n° 7 a été publié par M. A. Bardoux dans son livre sur Madame de Custine; les deux autres probablement n'existent plus. A partir de la dix-neuvième les lettres n'ont plus de numéro d'ordre, et comme, en général, elles ne sont pas datées, le classement en est quelquefois difficile.
Elles sont pour la plupart timbrées de la poste.
Cette correspondance, qui n'a pas sa contre-partie, parce que Chateaubriand ne conservait aucune lettre, a passé des mains de Madame de Custine entre celles de son fils Astolphe, puis en septembre 1857, date de la mort de celui-ci, entre les mains de ses héritiers. Dix ou onze ans plus tard, le libraire de qui nous les tenons en devenait acquéreur.
Voici la première de ces lettres inédites :