Chapitre IV (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Tout n'était pas fini cependant, comme la suite des faits nous l'apprendra. Après ce voyage en Orient qui lui causa tant d'émotions, Madame de Custine retrouvera tout ce qu'elle croyait avoir perdu, dans un sentiment nouveau, non moins sincère et non moins tendre, mais transformé: celui de l'amitié, de cette amitié particulière qui garde toujours l'empreinte du sceau de l'amour. Le calme succédera-t-il pour elle aux orages du cœur? Nous retrouverons partout, dans les lettres de Chateaubriand, l'expression de sa tendre affection qui persistera jusqu'à la fin.
Le voyage d'Orient avait été décidé en 1806. M. et Madame de Chateaubriand allèrent d'abord en Bretagne faire leurs adieux à leur famille, et le 15 juillet ils partirent ensemble pour Venise. Là ils se séparèrent : le 29 juillet, Chateaubriand quitta Venise pour gagner Trieste où il s'embarqua le 1er août, et Madame de Chateaubriand, accompagnée de Ballanche, qui était allé la rejoindre, revint à l'hôtel de Coislin attendre le retour de son mari.
Chateaubriand, dans le cours de son voyage, n'écrivit à personne. Madame de Chateaubriand passa dans les transes de l'inquiétude les longs mois qui suivirent.
Sans doute, Madame de Custine éprouvait aussi, comme ses lettres l'indiquent, les chagrins de l'absence. Mais peut-on supposer que moins de quatorze jours après le départ du voyageur, déjà folle de terreur parce qu'elle n'avait pas reçu de nouvelles de lui, elle se soit rendue « en suppliante » chez Madame de Chateaubriand pour lui en demander ? Elle aurait reculé sans doute devant une pareille démarche ; le sens parfait des convenances, qui régnait dans le monde où elle vivait, aurait suffi pour l'en détourner.
Cette supposition, blessante pour Madame de Custine, repose sur deux mots obscurs de deux lettres de Madame de Chateaubriand à M. et Madame Joubert, datées l'une du 29 juillet, l'autre du 24 août 1806, dans lesquelles elle se plaint de ce que la « chère comtesse ne l'abandonne pas assez. » Où est la preuve que la chère comtesse soit Madame de Custine? A cette époque celle-ci n'était même pas à Paris, mais à Fervaques où elle attendait Chênedollé. Il est probable que la chère comtesse n'était autre que Madame de Coislin qui, en qualité de voisine, imposait, peut-être un peu plus que de raison, à Madame de Chateaubriand sa présence, ses consolations et son amitié. Ces deux dames habitaient, place de la Concorde, dans la maison du garde-meuble.
Le voyage de Chateaubriand, de son départ de Trieste le 1er août 1807, à son retour à Bayonne le 5 mai 1807, dura exactement neuf mois et quelques jours. Il avait visité Athènes, Sparte, Constantinople « pays de forte et d'ingénieuse mémoire »; il avait accompli le pèlerinage de Jérusalem, était revenu par Alexandrie, Tunis et l'Espagne et avait ainsi fait le tour complet de la Méditerranée. Il se plaisait à s'appliquer ce vers du poète : Diversa exsilia et diversas quaerere terras, fier qu'il était d'avoir vu d'autres cieux et ajouté de nouveaux et sublimes souvenirs aux hasards de sa vie errante.
A son retour, il reprit ses relations avec Madame de Custine, dont le zèle et le dévouement furent bientôt mis à l'épreuve dans une circonstance ou Chateaubriand faillit être frappé par les colères de Napoléon.
Tout le monde connaît l'article du Mercure (4 juillet 1806), ou se trouve cette phrase éloquente :
« Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur; lorsque tout tremble devant le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. »
Napoléon sentit l'allusion et s'irrita. La foudre, dit Joubert, resta quelque temps suspendue ; ' la fin le tonnerre a grondé ; le nuage a crevé: tout cela a été vif et même violent. Aujourd'hui tout est apaisé. » Cependant la rédaction du Mercure fut changée, et Chateaubriand, par l'intermédiaire du Préfet de police, M. Pasquier, reçut l'ordre de s'exiler à quelques lieues de Paris.
Madame de Custine avait fait ce qu'elle avait pu auprès du « grand ami », l'inévitable Fouché, pour écarter le danger. Mais il est fort douteux que celui-ci soit intervenu dans cette affaire, qui se traita entre l'Empereur et Fontanes. La colère de Napoléon ne dura pas, puisque, peu de temps après, il faisait nommer le coupable membre de l'Académie française.
C'est à cette époque que Chateaubriand acheta près de Sceaux, à Aulnay, la maison de la Vallée-aux-Loups, au milieu des bois, dans un site solitaire, ou rien ne rappelait le voisinage de la capitale. Ce lieu désert avait alors des beautés agrestes qui ne se rencontrent plus que dans quelques-unes de nos provinces, en Auvergne, ou en Bretagne. Nulle part les rêves et la mélancolie ne pouvaient trouver de plus mystérieux asiles que sous les grands chênes de ce bois d'Ecoute-la-pluie, dont on lit sur les vieilles cartes le nom pittoresque.
Tous ces alentours n'existent plus ; les gorges profondes, les chemins creux et ravinés, les chênes centenaires, les châtaigniers aux vastes ombrages, tout a disparu, tout est dénudé, nivelé, morcelé. L'âme de la solitude, la poésie de ces lieux sauvages a fui sans retour.
Un souvenir intéressant que Madame de Chateaubriand a consigné dans ses Mémoires, se rattache à cette propriété, qui avait appartenu, dit-elle, à un brasseur très riche de la rue Saint-Antoine. Ce brasseur, au moment de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur un des coteaux du jardin et qui était effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de l'habitation.
En 1807, la Vallée-aux-Loups était dans toute sa beauté. Une lettre de Joubert à Chênedollé, du 1er septembre, nous en donne une description intéressante :
« Il (Chateaubriand) a acheté au delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins, et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 80,000 francs. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude, qui porte un nom charmant pour la sauvagerie: on l'appelle dans le pays : Maison de la Vallée-au-Loup. J'ai vu cette Vallée-au-Loup ; cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin. Un poète normand pourra s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a point de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore: « Quand il tonne, adore l'écho. »
C'est dans cette solitude champêtre que Chateaubriand mit la dernière main à son poème des Martyrs. On montre encore, dans un des sites les plus pittoresques du parc, le pavillon isolé qui formait son cabinet d'étude et de travail.
Depuis, M. le duc de Doudeauville, propriétaire de la Vallée-aux-Loups, a fait de « l'enclos » un grand parc ; un peu au delà de la « petite maison, » il a élevé une splendide demeure. Tout ce qui rappelle le grand écrivain a été respecté ; le pavillon où turent écrits les Martyrs et l'Itinéraire existe toujours ; la maison qui semble en effet si petite, et qui pourtant a suffi pour cette société d'élite qui y assistait ravie à la lecture des chefs-d'œuvre, n'est plus habitée, mais elle est remplie de fleurs et de plantes rares ; deux cariatides apportées d'Orient y rappellent Athènes et la Grèce; des arbres mêmes que Chateaubriand avait plantés, souvenirs de ses voyages et des lointains pays, quelques-uns survivent encore, chargés du poids des ans.
C'est dans les Mémoires d'outre-tombe qu'il faut lire la description de la Vallée-aux-Loups. Ce vallon doit toute son illustration aux admirables pages de Chateaubriand. « C'est là qu'il écrivit les Martyrs, les Abencerrages, l'Itinéraire, Moïse ; c'est là qu'il était, nous dit-il, dans des enchantements sans fin... Un jour les jeunes arbres qu'il y avait plantés protégeraient ses vieux ans ! » Mais ce vœu n'a pas été exaucé; dans un moment de détresse, il dut vendre sa chère retraite, et depuis, il n'a cessé d'exhaler ses plaintes de l'avoir perdue: « De toutes les choses qui me sont échappées, la Vallée-aux-Loups est la seule que je regrette ; il est écrit que rien ne me restera! »
Le poème des Martyrs, dont nous avons vu naître la première pensée au mois de juin 1804, était terminé; il ne s'agissait plus que d'en faire la publication, pour laquelle l'auteur traita, vers la fin de 1808, avec Lenormant. Cette publication ne se pouvait accomplir sans formalités: il fallait d'abord que le livre passât par la censure, qui exigea des corrections ou des suppressions. Pour faire lever l'embargo, Madame de Custine usa, comme d'habitude, de son crédit, peut-être plus apparent que réel, auprès de son « grand ami », de Fouché, qui promit tout, ne fit rien, et promena Chateaubriand et sa protectrice à travers toutes les transes, de l'espérance à la crainte, jusqu'à ce qu'il eût finalement la main forcée par une puissance supérieure à la sienne.
Après plusieurs billets qui marquent bien ces alternatives1, Chateaubriand écrit à Madame de Custine la lettre suivante :
1. Ces billets inédits ont été publiés par M. Bardoux : Madame de Custine. ↩