Chapitre IV (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si Chateaubriand faisait de si fréquentes visites, des visites journalières à Madame de Custine, il était aussi de toutes ses soirées, et la plupart du temps, quand elle recevait à dîner un personnage intéressant à quelque titre, il était son commensal.
C'est ainsi qu'un jour il dîna chez elle avec l'abbé Furia, adepte des rêveries mystiques de Swedenborg et des théories magnétiques de Mesmer. L'abbé Furia entreprit de tuer un serin en le magnétisant ; mais, « le serin fut le plus fort, et l'abbé, hors de lui, fut obligé de quitter la partie, de peur d'être tué par le serin ». Chateaubriand, qui raconte cette scène plaisante, ne croyait pas plus au magnétisme, où la part du charlatanisme l'emportait considérablement sur celle de la vérité, qu'il ne croirait de nos jours aux tables tournantes et aux pratiques superstitieuses qui en dérivent. Le nom de l'abbé Furia a reparu ces années dernières en cour d'assises à propos d'un procès criminel. Il paraît qu'il a encore des disciples.
« Une autre fois (mais plus tard, probablement en 1807), « le célèbre Gall, toujours chez Madame de Custine, dit Chateaubriand, dîna près de moi sans me connaître, se trompa sur mon angle facial, me prit pour une grenouille, et voulut, quand il sut qui j'étais, raccommoder sa science d'une manière dont j'étais honteux pour lui. » Il est permis de supposer que Chateaubriand a un peu exagéré ce qu'il y eut de ridicule dans ce singulier diagnostic. Mais, quel que soit le discrédit où est tombée sa phrénologie, Gall était un homme sérieux que l'esprit de système n'a pu pousser jusqu'à l'extravagance. Dans tous les cas, cette anecdote reçut, à ce qu'il paraît, quelque publicité, car, environ quatorze ans avant que Chateaubriand la racontât dans les Mémoires d'outre-tombe, le docteur Gall la démentait déjà: « Dans un dîner ou je me trouvais Londres, en 1823, avec le docteur Gall, dit le comte de Marcellus, il se défendit vivement de sa bévue envers M. de Chateaubriand, que celui-ci m'avait racontée, et il prit fort au sérieux l'histoire de la grenouille. »
Revenons à Madame de Custine. Elle partit pour Fervaques, ou Chateaubriand alla la rejoindre le 24 juillet. Dès le lendemain de son arrivée, elle adresse à Chênedollé une nouvelle lettre : « Colo (Chateaubriand) est ici depuis hier; il vous désire et nous serons tous charmés de vous voir. Comme à son ordinaire, il dit qu'il ne restera que quelques jours. Aussi, si vous voulez encore le trouver ici, aussitôt ma lettre reçue, mettez-vous en route et arrivez le plus tôt que vous pourrez. »
Cette lettre, que nous abrégeons, est suivie de quelques lignes de Chateaubriand; « Vous savez peut-être, mon cher « ami, que le voyage de Suisse est manqué, du moins pour moi1. Je suis à Fervaques ; j'y suis pour quinze jours : vous seriez bien aimable d'y venir. Nous tâcherons de nous rappeler ces vers que vous me demandez. Venez donc, mon cher ami, nous parlerons de notre automne. Mais venez vite, car vous ne me trouveriez plus. »
1. Ce voyage de Suisse se fit plus tard. Il faut en lire le récit dans les mémoires si intéressants et si spirituels de Madame de Chateaubriand, publiés par M. G. Pailhès. ↩
Chênedollé se rendit à cette double invitation. II vit à Fervaques son ami qui lui fit part de ses projets de voyage en Orient. Par discrétion sans doute et par ménagement, Chênedollé n'en avertit pas Madame de Custine.
C'est seulement l'année suivante, dans le courant de l'été, que Chateaubriand alla lui-mème lui annoncer ce fatal voyage, dont la nouvelle devait lui briser le cœur. La lettre qu'elle adressa immédiatement à Chênedollé mérite d'être reproduite ; nous l'empruntons au livre de Sainte-Beuve sur Chateaubriand :