Chapitre V (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'ouvrage dont Madame de Genlis s'occupait alors et dont il est question dans cette lettre, c'était une édition nouvelle de l'Encyclopédie, complètement transformée et reconstruite sur d'autres bases. Dans cette œuvre immense, elle se chargeait de refaire tous les articles de Diderot, de revoir toute la mythologie, de faire le prospectus, en y substituant des principes tout opposés à ceux dont s'étaient inspirés les écrivains du xvie siècle.
Madame de Genlis demeurait alors à la place Royale; elle avait 78 ans, et, comme elle le dit, le manque de persévérance n'avait jamais été son défaut. Ce n'est pas par présomption, ajoutait-elle, qu'elle avait osé former une telle entreprise ; elle obéissait à des convictions religieuses, et, Dieu aidant, elle espérait mener à bien, ou du moins mettre en bonne voie cette œuvre colossale. On lui avait donné l'espérance que Chateaubriand protégerait l'entreprise de tout son pouvoir ; « il le lui avait promis lui-même, et certainement alors il en avait le projet1. » La lettre de Chateaubriand témoigne à la fois de sa bienveillance pour l'œuvre et de son respect pour son auteur: la vie de Madame de Genlis avait fait honneur aux lettres ; « elle avait instruit et charmé les générations; » elle était en possession d'une grande célébrité.
1. Mémoires de Madame de Genlis. ↩
Aujourd'hui à l'exception de ses mémoires, dont la lecture est intéressante, ses livres ont passé de mode : c'est le destin des œuvres légères ; le roman surtout est soumis aux variations du goût ; ce qui a le plus charmé une époque par la peinture de ses mœurs, de ses idées et de son langage est jugé faux et insupportable par la génération qui la suit, quoique le plus souvent la forme seule ait changé. Mais quand la vogue a cessé, quand la célébrité s'est évanouie et que l'œuvre même a péri, quelque chose survit encore: il reste le souvenir d'une gloire qui a eu sa raison d'être, d'une imagination où s'est reflétée l'âme d'un siècle, d'un cœur à l'unisson de celui des contemporains. Celle qui, après avoir vécu de sa plume pendant des jours difficiles, forme à 78 ans le projet, le rêve si l'on veut, de refaire l'Encyclopédie, mérite assurément autre chose que le dédain et le dénigrement.
Ce qui caractérise surtout Madame de Genlis, ce sont les qualités du cœur : elle était bienveillante ; elle ne voyait les choses que par leurs beaux côtés, et les hommes que par le mérite particulier qu'elle croyait reconnaître en eux; point de mauvais sentiments, point de haine ou d'aversion ; son optimisme s'étendait à tout et survivait aux déceptions, sans que jamais sa croyance au bien fût ébranlée. Cette heureuse disposition ne doit-elle pas inspirer au moins la sympathie pour sa mémoire?
Il resterait à expliquer, si ce détail avait de l'intérêt, comment la lettre de Chateaubriand à Madame de Genlis a pu passer dans les mains de Madame de Custine et faire partie de sa collection. Aucun signe ne l'indique. En tête de la lettre, sur le côté, on lit : auteur d'Atolo, et au bas : Chateaubriand. Ces mots écrits au crayon ne sont pas de la main de Madame de Custine. Il est probable que Madame de Genlis l'avait donnée à Astolphe, qui l'a réunie à celles que sa mère avait conservées.
•Madame de Custine ne perdait pas de vue un seul instant ses sollicitations en faveur de son fils ; elle les multipliait sous toutes les formes. Le 24 mars, elle écrit à Chateaubriand qu'elle est allée la veille aux Tuileries, que Monsieur lui a demandé ce que faisait son fils, et que lorsqu'elle lui répondit: rien, elle a vu un grand embarras se peindre sur sa physionomie. Il n'y a, dit-elle, que la diplomatie qui convienne à Astolphe ; ce chemin de la Pairie serait moins difficile que de l'obtenir de but en blanc; cela ne paraîtrait pas si extraordinaire. « C'est à ma sollicitation, ajoute-t-elle, que Fouché a fait Pair M. de Brézé; convenez qu'il serait piquant que vous ne puissiez en faire autant pour Astolphe. »
Comme on le voit, Madame de Custine est une intrépide solliciteuse; elle reconnaît que la nomination de son fils pourrait paraître extraordinaire; et, en effet, des titres personnels, il n'en avait pas; par sa famille, il n'en avait pas davantage; qu'est-ce que la monarchie devait à son grand père, général de la république, et à son père? Tous deux avaient péri victimes de la cause qu'ils avaient servie, et non pour le service de la royauté. Mais qu'importe? ce que Fouché avait pu faire, pourquoi Chateaubriand ne le ferait-il pas ? Ce parallèle avec Fouché était peut-être un peu risqué et dépassait la mesure. Mais Chateaubriand ne se fâcha pas ; il répondit le lendemain d'un ton de bonne humeur : « Mes amis d'autrefois sont mes amis d'aujourd'hui et de demain. Je dînerai avec vous lundi prochain. Nous parlerons d'Astolphe1. »
1. Ces deux lettres, ainsi que d'autres sur le même sujet, ont été publiées par M. A. Bardoux, Madame de Custine d'après des documents inédits. ↩
Il est probable que Chateaubriand promit quelque nouvelle démarche qu'il ne put pas faire. C'est ce qui résulte du billet suivant :