Chapitre VI (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : E. Plon, Nourrit, 1893, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Cette lettre du 24 décembre 1823 est la dernière dans laquelle il soit question de la candidature d'Astolphe. C'est aussi la dernière de toute sa correspondance avec Chateaubriand que Madame de Custine ait conservée.
On voit quelle était à cette date la situation d'Astolphe : il occupait à la cour et dans le monde le rang le plus honorable ; son esprit, la distinction de ses manières lui assuraient partout le plus favorable accueil ; la bienveillance du Roi et des Princes lui était acquise ; il était à la veille d'être Pair de France, suivant la promesse que Chateaubriand en avait reçue ; tout semblait lui sourire ; un des mariages préparés par les soins de sa mère allait sans doute effacer les deuils de sa famille et lui rendre les joies du foyer domestique.
Cette perspective de bonheur qui s'offrait à lui et qui aurait dû combler ses vœux, s'évanouit tout d'un coup, et ce n'est pas, comme on a eu tort de le dire, à l'ingratitude du gouvernement de la Restauration, c'est à lui-même, à lui seul qu'il doit imputer d'avoir tout perdu.
Il est des choses qu'on voudrait pouvoir ne pas écrire et qu'il faut pourtant raconter, au moins sommairement, pour rétablir la vérité des faits. Empruntons-en le récit à un homme dont l'attachement a survécu aux fautes mêmes de son ami, et dont l'âme honnête et simple a fait preuve jusqu'à la fin d'une extrême partialité en faveur d'Astolphe. Nous voulons parler de M. Varnhagen d'Ense.
« Un accident terrible, dit M. Varnhagen, vint mettre en émoi tout Paris. On trouvait, un beau matin, dans les environs de cette ville, un jeune homme gisant dans les champs, sans connaissance, dépouillé de tous vêtements et meurtri en différentes parties du corps. Cejeune homme n'était autre que Custine, qui paraissait avoir été la victime d'un crime. On ne le désignait pas hautement. mais on prononçait nettement son nom en cachette, et la calomnie se complaisait en chuchotements qui devaient nuire à la réputation d'un homme qui comptait des adversaires aussi bien dans les rangs du monde libéral que dans ceux de l'aristocratie. Indigné d'une pareille méchanceté, il se retira quelque temps du grand monde, s'adonnant d'une manière plus sérieuse à la littérature, et il entreprit différents voyages...1. »
1. Lettres du marquis A. de Custine à Varnhagen d'Ense et Rahel Varnhagen d'Ense, accompagnées de plusieurs lettres de la comtesse Delphine de Custine et de Rahel Varnhagen d'Ense. - Bruxelles, 1870. ↩
Cette narration, malgré des réticences calculées et d'évidentes contradictions, n'est malheureusement que trop claire. C'est en vain que Varnhagen ménage autant qu'il peut ses expressions, craignant de trop soulever les voiles ; il voudrait même ne pas croire aux faits qu'il rapporte. Mais comment s'expliquerait-on que Custine, victime d'un crime, comme Varnhagen l'allègue en hésitant, n'ait manifesté son indignation contre la méchanceté qu'en
se retirant pour quelque temps du monde! et que, courbant la tête devant la calomnie, il ait abandonné sans retour ses prétentions à la Pairie et ses projets de mariage ?
Ce qu'il y a de certain c'est qu'il s'agissait d'une de ces affaires inavouables qui laissent un stigmate ineffaçable dans la vie d'un homme. Custine fut victime d'un honteux rendez-vous qu'il avait provoqué lui-même, et qu'on n'avait accepté que pour lui infliger un châtiment exemplaire. Exact ce rendez-vous, Custine y trouva cinq ou six adversaires. Maltraité, battu, laissé nu au milieu des champs, il rentra dans Paris sous le manteau d'un cocher de fiacre et n'eut rien de plus pressé que de porter plainte. C'est par cette imprudente démarche que le scandale éclata publiquement. Une enquête fut commencée; elle établit d'autant plus vite la vérité des faits que les agresseurs, appartenant à un corps d'élite de l'armée, se déclarèrent eux-mêmes. Ils ne furent pas poursuivis. Cette affaire eut, en effet, comme dit M. de Varnhagen, un immense retentissement, qui dure encore.
Naturellement, à partir de ce jour, il ne fut plus question pour Astolphe, ni de la Pairie, ni de mariages. Ces projets, auxquels avaient pris part quelques-unes des plus nobles familles de France, tombèrent du coup dans le néant. Nous lisons dans les Souvenirs très intéressants de Madame la comtesse de Sainte-Aulaire, cette simple phrase qui, à la lueur d'événements subséquents, devient sinistre et serre le cœur : « Je retrouvai à Paris ma chère Marie Mendelsohn (gouvernante de Mademoiselle Fanny Sébastiani) ; on pensait alors à marier Fanny ; je fus chargée de lui parler de M. de Custine : heureusement, cette idée n'eut pas de suite et M. de Praslin fut choisi. » Heureusement! Quelle ironie du sort! On ne savait pas alors ce que l'avenir tenait en réserve ; on ne prévoyait pas un autre drame plus terrible encore que celui de M. de Custine : l'horrible tragédie qui devait assombrir les dernières années du règne de Louis-Philippe... Nul ne peut fuir sa destinée !
On peut juger du désespoir de Madame de Custine. Cette catastrophe quelle avait prévue peut-être et redoutée depuis long-temps, depuis le jour de l'étrange passion d'Astolphe pour un jeune homme de Darmstadt, passion dont la bonne et honnête famille de Varnhagen avait été témoin sans en suspecter le caractère, enlevait à la pauvre mère tout à la fois ses projets d'avenir, ses espérances, son amour du monde, ses relations avec la Cour. Il ne lui restait rien que les derniers jours d'une vie désenchantée, solitaire et sans but.
La situation était-elle donc sans remède? Dans le premier effarement, une sorte de conseil de famille fut réuni, dont Chateaubriand faisait partie avec deux autres amis de Madame de Custine. Chateaubriand, dit-on, proposa un remède héroïque: On pouvait, peut-être, sauver les apparences en les bravant, et réduire au silence les auteurs des mauvais propos par un duel éclatant ; sinon, il fallait quitter la France pour n'y plus rentrer. » Custine adopta en partie, mais en partie seulement, cet avis : il s'absenta pour quelque temps et voyagea !
Madame de Custine, dans la tristesse et le deuil, se retira à Fervaques et s'éloigna chaque jour davantage de ce monde où elle avait tant brillé par sa beauté, sa grâce et son esprit. Elle n'interrompit cependant pas sa correspondance avec Chateaubriand, mais à partir de cette époque, elle cessa de conserver ses lettres, qui ne devaient plus contenir que de pénibles détails, des conseils, des consolations relatives à la malheureuse affaire d'Astolphe. C'est un sujet dont la pauvre mère n'avait garde de perpétuer le souvenir.
Au milieu de ces événements, Chateaubriand, au faite des honneurs et de la popularité, conservait dans le ministère Villèle la direction du ministère des affaires étrangères. L'avenir était alors plein de promesses. Le gouvernement de la Restauration avait atteint son plus haut degré de puissance et de gloire : la guerre d'Espagne terminée par de brillants succès, la France replacée à son rang dans le concert européen, l'opposition vaincue aux élections des 25 janvier et 6 mars 1824, tout semblait assurer au Ministère une longue période de paix et de stabilité.
Combien cependant cette apparente sécurité était trompeuse ! Une invincible antipathie entre M. de Villèle et Chateaubriand, dissimulée, voilée tant que leurs intérêts dans la lutte politique avaient été les mêmes, s'était révélée et avait grandi aussitôt qu'ils avaient partagé le pouvoir. Les rivalités et de profonds dissentiments n'avaient pas tardé à se produire.
Comment aurait-il pu en être autrement entre deux hommes d'Etat de nature si divergente? M. de Villèle, comme il le proclamait lui-même avec un dédain ironique, « était peu fait pour les grands « horizons » ; il reprochait à Chateaubriand d'être plein de chimères, et de se perdre dans les espaces. Chateaubriand, de son côté, avec ses profondes intuitions, qui souvent lui découvraient l'avenir, méprisait l'étroit esprit de l'homme d'affaires et ses vues à courte échéance. La politique de l'un ne pouvait donc être celle de l'autre ; l'une était celle du génie avec son enthousiasme, ses élans passionnés et ses aspirations indéfinies ; l'autre plus terreà-terre, était celle de la pratique, à qui suffît le labeur de chaque jour et qui s'en acquitte honnêtement, habilement, avec une régularité persévérante. Esprits entiers tous les deux : M. de Villèle, pas plus que Chateaubriand, ne supportant la contradiction et n'admettant aucune supériorité.
M. de Villèle s'était montré très opposé à la guerre d'Espagne que Chateaubriand par son ascendant avait fait entreprendre, dont il prépara, dirigea, surveilla les opérations avec une extrême énergie et beaucoup d'habileté, qu'il considérait comme son œuvre et comme sa gloire. M. de Villèle avait été froissé de ses succès; il ne l'était pas moins des fêtes fastueuses du ministère des affaires étrangères, qui, dans le monde aristocratique d'alors, éclipsaient et rendaient ridicules ses réceptions plus modestes.
L'hostilité des deux ministres et les dissentiments au sein du ministère remontaient presque à l'époque de sa formation. Nous en trouvons même la preuve dans les lettres de Chateaubriand qu'on vient de lire : dès le mois de février, deux mois après son entrée dans le Cabinet, Madame de Custine l'avait mis sur ses gardes et l'avait averti des bruits qui couraient : Quel tas de bêtises ! avait répondu Chateaubriand ; Villèle et moi sommes très bien ensemble. » Il est probable que, malgré ses dénégations, les rumeurs n'étaient pas sans fondement ; mais Chateaubriand n'était pas obligé de l'avouer, même à Madame de Custine. Cependant, quelques semaines plus tard il est moins réservé, et le 1° avril il lui écrit : « Je suis complètement brouillé avec Corbière; ne le dites pas ; » trois jours après, il l'avertit qu'il est « dans l'impossibilité de correspondre avec les deux ministres Capelle et Corbière. » Or Corbière et Villèle c'est tout un ; brouillé avec l'un, il y avait peu de chance qu'il fut l'ami de l'autre. Loin de s'améliorer, ses rapports avec ses collègues ne firent ensuite que s'aigrir et s'envenimer.
Les choses étaient en cet état, quand le 6 juin 1824, jour de la Pentecôte, Chateaubriand en arrivant aux Tuileries, ou il allait faire sa cour au roi, reçut la lettre suivante :