Notes et éclaircissements
Note LIII, page 439
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L auteur, qui trace dans ce quatrième livre un tableau si complet des Vavaux de nos missionnaires dans l'Inde, à la Chine et en Amérique, s'étoit peu étendu sur les missions du Levant; il s'est reproché cette omission dans l'Itinéraire de Paris à Jérusalem; et comme il nous paroit convenable que le Génie du Christianisme renferme tout ce qui a rapport aux missions, nous avons pensé que le lecteur retrouveroit ici avec plaisir le fragment de l'itinéraire qui concerne les missions du Levant.
• Enfin, nous allâmes au couvent françois rendre à
l'unique religieux qui l'occupe la visite qu'il m'avoit faite. J'ai déjà dit que le couvent de nos missionnaires comprend dans ses dépendances le monument choragique de Lysicrates. Ce fut à ce dernier monument que j'achevai de payer mon tribut d'admiration aux ruines d'Athènes.
« Cette élégante production du génie des Grecs fut connue des premiers voyageurs sous le nom de Fanari tou Demosthenis. « Dans la maison qu'ont achetée depuis peu les pères Capucins, dit le jésuite Babin, en 1672, il y a une antiquité bien remarquable et qui, depuis le temps de Démosthène, est demeurée en son entier : on l'appelle ordinairement la Lanterne de Démosthènes. »
« On a reconnu depuis, et Spon le premier, que c'est un monument choragique élevé par Lysicrates dans la rue des Trépieds. M. Legrand en exposa le modèle en terre cuite dans la cour du Louvre, il y a quelques années ; ce modèle étoit fort ressemblant; seulement l'architecte, pour donner sans doute plus d'élégance à son travail, avoit supprimé le mur circulaire qui remplit les entre-colonnes dans le monument original.
« Certainement ce n'est pas un des jeux les moins étonnants de la fortune que d'avoir logé un Capucin dans le monument choragique de Lysicrates mais ce qui au premier coup d'œil peut paroître bizarre devient touchant et respectable quand on pense aux heureux effets de nos missions, quand l on songe qu'un religieux françois donnoit à Athènes l'hospitalité à Chandler, tandis qu'un autre religieux françois secouroit d'autres voyageurs à la Chine, au Canada, dans les déserts de l'Afrique et de la Tartarie.
« Les Francs à Athènes, dit Spon, n'ont que la chapelle des Capucins, qui est au Fanari tou Demosthenis. Il n'y avoit, lorsque nous étions à Athènes, que le père Séraphin, très-honnête homme, à qui un Turc de la garnison prit un jour sa ceinture «e corde, soit par malice, ou par un effet de débauche, l'ayant rencontré sur le chemin du port Lion, d'où il revenoit seul de voir quelques françois d'une tartane qui y étoit à l'ancre.
« Les pères Jésuites étoient à Athènes avant les Capucins, et n'en ont jamais été chassés; ils ne se sont retirés à Négrepont que parce qu'ils y ont plus d'occupation et qu'il y a plus de Francs qu'à Athènes. Leur hospice étoit presque à l'extrémité de la ville, du cité de la maison de l'archevêque • Pour ce qui est des Capucins, ils sont établis à Athènes depuis l'année 1655, et le père Simon acheta le Fanari en 1669, y ayant eu d'autres religieux de son ordre avant lui dans la ville. »
« C'est donc à ces missions, si longtemps décriées, que nous devons encore nos premières notions sur la Grèce antique. Aucun voyageur n'avoit quitté ses foyers pour visiter le Parthénon, que déjà des religieux exilés sur ces ruines fameuses, nouveaux dieux hospitaliers, attendoient l'antiquaire et l'artiste. Les savants demandoient ce qu'étoit devenue la ville de Cécrops; et il y avoit à Paris, au noviciat de Saint-Jacques, un père Barnabé, et à Compiègne un père Simon, qui auroient pu leur en donner des nouvelles; mais ils ne faisoient point parade de leur savoir : retirés au pied du crucifix, ils cachoient dans l'humilité du cloître ce qu'ils avoient appris, et surtout ce qu'ils avoient souffert pendant vingt ans au milieu des débris d'Athènes.
« Les Capucins françois, dit La Guilletière, qui ont été appelés à la mission de la Morée par la congrégation de Propaganda Fide, ont leur principale résidence à Napoli, à cause que les galères des beys y vont hiverner et qu'elles y sont ordinairement depuis le mois de novembre jusqu'à la fête de saint Georges, qui est le jour où elles se remettent en mer : elles sont remplies de forçats chrétiens qui ont besoin d'être instruits et encouragés, et c'est à quoi s'occupe avec autant de zèle que de fruit le père Barnabé, de Paris, qui est présentement supérieur de la mission d'Athènes et de la o Morée. v
« Mais si ces religieux, revenus de Sparte et d'Athènes, étoient si modestes dans leurs cloîtres, peut-être étoit-ce faute d'avoir bien senti ce que la Grèce a de merveilleux dans ses souvenirs? Peut-être manquoient-ils aussi de l'instruction nécessaire? Écoutons le père Babin, jésuite; nous lui devons la première relation que nous ayons d'Athènes :
« Vous pourriez, dit-il, trouver dans plusieurs livres la description de Rome, de Constantinople, de Jérusalem et des autres villes les plus considé- « râbles du monde, telles qu'elles sont présentement; mais je ne sais pas quel livre décrit Athènes telle que je l'ai vue, et l'on ne pourroit trouver cette ville, si on la cherchoit comme elle est représentée dans Pausanias et quelques autres anciens auteurs; mais vous la verrez ici au même état qu'elle est aujourd'hui, qui est tel que parmi ses ruines elle ne laisse pas pourtant d'inspirer un certain respect pour elle, tant aux personnes pieuses qui en voient les églises qu'aux savants qui la reconnoissent pour la mère des sciences, et aux personnes guerrières et généreuses qui la considèrent comme le champ de Mars et le théâtre où les plus grands conquérants de l'antiquité ont signalé leur valeur et ont fait paroître avec éclat leur force, leur courageet leur industrie; et ces ruines sont enfin précieuses pour marquer sa première noblesse et pour faire voir qu'elle a été autrefois l'objet de l'admiration de l'univers.
« Pour moi, je vous avoue que d'aussi loin que je la découvris de dessus la mer, avec des lunettes de longue vue, et que je vis quantité de grandes colonnes de marbre qui paroissent de loin et rendent témoignage de son ancienne magnificence, je me sentis touché de quelque respect pour elle. »
* Le missionnaire passe ensuite à la description des monuments : plus heureux que nous, il avoit vu le Parthénon dans son entier.
« Enfin, cette pitié pour les Grecs, ces idées philanthropiques que nous nous vantons de porter dans nos voyages, étoient-elles donc inconnues des religieux ? Écoutons encore le père Babin :
« Que si Solon disoit autrefois à un de ses amis, en regardant de dessus une montagne cette grande ville et ce grand nombre de magnifiques palais de marbre qu'il considéroit, que ce n'étoit qu'un grand mais riche hôpital, rempli d'autant de misérables que cette ville contenoit d'habitants, j'aurois bien plus sujet de parler de la sorte et de dire que cette ville, rebâtie des ruines de ses anciens palais, n'est plus qu'un grand et pauvre hôpital qui contient autant de misérables que l'on y voit de chrétiens. »
« On me pardonnera de m'être étendu sur ce sujet. Aucun voyageur avant moi, Spon excepté, n'a rendu justice à ces missions d'Athènes, si intéressantes pour un François. Moi-même je les ai oubliées dans le GÉNIE Du CHRISTIANISME. Chandler parle à peine du religieux qui lui donna l'hospitalité, et je ne sais même s'il daigne le nommer une seule fois. Dieu merci! je suis au-dessus de ces petits scrupules. Quand on m'a obligé, je le dis ; ensuite je ne rougis point pour l'art et ne trouve point le monument de Lysicrates déshonoré parce qu'il fait partie du couvent d'un Capucin. Le chrétien qui conserve ce monument, en le consacrant aux œuvres de la charité, me semble tout aussi respectable que le païen qui l'éleva en mémoire d'une victoire remportée dans un chœur de musique. » (Note de l'Éditeur.)