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L'Enchanteur 1768—1848
Génie du christianisme Note II, page 34

Notes et éclaircissements

Note II, page 34

Génie du christianisme · 5 min de lecture · p. 543–544 · chapitre 180 sur 244

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il est curieux de rapprocher de ce fragment de l'Apologie de saint Justin le tableau des mœurs des chrétiens que l'on trouve dans la fameuse lettre de Pline le jeune à Trajan. Cette lettre, ainsi que la réponse de l'empereur, prouve que l'innocence des chrétiens étoit parfaitement reconnue et que leur foi étoit leur seul crime. On y voit aussi la merveilleuse rapidité de la propagation de l'Évangile, puisque des lors dans une partie de l'empire les temples étoient presque déserts. Pline écrivoit cette lettre un an ou deux après la mort de saint Jean l'Evangéliste, et environ quarante ans avant que saint Justin publiât son Apologie.

Quoique cette lettre soit extrêmement connue, on a cru qu'il ne seroit pas hors de propos de l'insérer ici.

Pline, proconsul dans la Bithynie et le Pont, à l'empereur Trajan.

« Je me fais une religion, seigneur, de vous exposer mes scrupules; car qui peut mieux me déterminer ou m'instruire? Je n'ai jamais assisté à l'instruction et au jugement du procès d'aucun chrétien : ainsi, je ne sais sur quoi tombe l'information que l'on fait contre eux, ni jusqu'où on doit porter leur punition. J'hésite beaucoup sur la différence des âges. Faut-il les assujettir tous à la peine, sans distinguer les plus jeunes des plus âgés? Doit-on pardonner à celui qui se repent? ou est-il inutile de renoncer au christianisme quand une fois on l'a embrassé? Est-ce le nom seul que l'on punit en eux, ou sont-ce les crimes attachés à ce nom? Cependant, voici la règle que j'ai suivie dans les accusations intentées devant moi contre les chrétiens. Je les ai interrogés s'ils étoient chrétiens : ceux qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois, et les ai menacés du supplice. Quand

Ils ont persisté, je les y ai envoyés; car, de quelque nature que fût ce qu'ils confessoient, j'ai cru que l'on ne pouvoit manquer à punir en eux leur désobéissance et leur invincible opiniâtreté. Il y en a eu d'autres, entêtés de la rome folie, que j'ai réservés pour envoyer à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains. Dans la suite, ce crime venant à se répandre, comme il arrive ordinairement, il s'en est présenté de plusieurs espèces. On m'a mis entre les mains un mémoire sans nom d'auteur, où l'on accuse d'être chrétiens différentes personnes qui nient de l'être et de l'avoir jamais été. Ils ont, en ma présence, et dans les termes que je leur prescrivois, invoqué les dieux, et offert de l'encens et du vin à votre image, que j'avois fait apporter exprès avec des statues de nos divinités; ils se sont encore emportés en imprécations contre le Christ : c'est à quoi, dit-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui sont véritablement chrétiens. J'ai donc cru qu'il les falloit absoudre. D'autres. déférés par un dénonciateur, ont d'abord reconnus qu'ils étoient chrétiens et aussitôt après ils l'ont nié, déclarant que véritablement ils l'avoient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns il y avoit plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d'années, quelques-uns depuis plus de vingt. Tous ces gens-là ont adoré votre image et les statues des dieux; tous ont chargé le Christ de malédictions. Ils assuroient que toute leur erreur ou leur faute avoit été renfermée dans ces points : qu'à un jour marqué ils s'assembloient avant le lever du soleil, et chantoient tour à tour des vers à la louange du Christ, comme s'il eût été Dieu; qu'ils s'engageoient par serment, non à quelque crime, mais à ne point commettre le vol ni l'adultère, à ne point manquer a leur promesse, à ne point nier un dépôt ; qu'après cela, ils avoient coutume de se séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en commun des mets innocents: qu'ils avoient cessé de le faire depuis mon édit, par lequel, selon vos ordres, j’avois défendu toutes sortes d'assemblées. Cela m'a fait juger d'autant plus nécessaire d'arracher la vérité par la force des tourments à des filles esclaves qu'ils disoient être dans le ministère de leur culte, mais je n'y ai découvert qu'une mauvaise superstition portée à l'excès, et par cette raison j'ai tout suspendu pour vous demander vos ordres. L'affaire m'a paru digne de vos réflexions, par la multitude de ceux qui sont enveloppés dans ce péril; car un très-grand nombre de personnes de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront tous les jours impliquées dans cette accusation. de mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il a gagné les villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut remédier et qu'il peut être arrête. Ce qu'il y a de certain, c'est que les temples qui étoient presque déserts sont fréquentés, et que les sacrifices longtemps négliges recommencent : on vend partout des victimes qui trouvoient auparavant peu d'acheteurs. De la on peut juger quelle quantité de gens peuvent être raméner de leur «rarement. si l'on fait grâce au repentir. »

1. empereur lui fit cette réponse •

Trajan à Pline

« Vous avez, mon très-cher Pline, suivi la voie que vous deviez dans l'istruction du procès des chrétiens qui vous ont été déférés, car il n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale dans cette sorte d'affaire : u ne faut pas en faire perquisition. S'ils sont accusés et convaincus, il les faut punir; si pourtant l'accusé nie qu'il soit chrétien et qu'il le prouve par sa conduite, je veux dire en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir, de quelque soupçon qu'il ait été auparavant chargé. Au reste, dans nu genre de crime l'on ne doit recevoir des dénonciations qui ne sont souscrites do personne, car cela est d'un pernicieux exemple et très-éloigné de nos maximes. •