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L'Enchanteur 1768—1848
Génie du christianisme Note XI, page 85

Notes et éclaircissements

Note XI, page 85

Génie du christianisme · 33 min de lecture · p. 561–575 · chapitre 189 sur 244

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je donnerai ici ces preuves métaphysiques de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, pour compléter ce que j'ai dit sur ce grand sujet.

Toutes, les preuves abstraites de l'existence de Dieu se tirent de ces trois sources ' la matière, le mouvement, la pensée.

La matière

Première proposition. - quelque chose a existé de toute eternité

Preuves. Par la raison que quelque chose existe. Dieu ou matière, peu importe a présent.

SECONDE PROPOSITION. 1. Quelque chose a existé de toute éternité, 2. ET CET

Étre existant est indépendant et immuable

Preuves. Il faudroit autrement qu'il y eût une succession infinie de causes ex d'effets sans cause première, ce qui est contradictoire. On le prouve.

Parce que si la série d'êtres indépendants est UNE et roUTE, elle ne peut avoir au dehors une cause de son existence successive, puisqu'elle comprend tout. Or,

Il est évident que chaque être, dans la chaîne progressive, n'a pas au dedans de soi la cause efficiente de son existence, puisqu'il est produit par un être précédent. Contradiction manifeste.

Objection. On dit : C'est la nécessité qui fait que cette chaîne d'êtres existe. Réponse, Des êtres dépendant les uns des autres peuvent exister ou n'exister pas. Il n'y a pas de nécessité: donc la cause de cette existence est déterminée par rien. (Absurdité.) Donc il doit y avoir de toute éternité un Être indépendant et immuable, cause première de la génération des êtres.

TROISIÈME PROPOSITION. 1. Quelque chose a existé de toute éternité, 2. Cet Stre existant est indépendant et immuable, 3. ET NE PEUT ÊTRE LA MATIÈRE.

Première preuve. Si cela étoit, la matière existeroit nécessairement et par ellememe : la seule supposition qu'elle n'existe pas seroit une contradiction dans les termes. Or, il est prouvé

Que le mode de son existence n'est pas de cette nature, puisqu'on peut concevoir, sans contradiction, qu'elle (la matière) pourroit ne pas exister, ou être toute autre chose que ce qu'elle est. En effet,

Ce caillou que vous roulez sous votre pied n'existe pas nécessairement, puisque vous le concevez fort bien ou anéanti. ou de toute autre espèce, sans qu'il en arrive aucun changement dans l'univers. Ainsi, d'oojet en objet, vous terrez, clair comme le jour, que l'existence de la matière n'est pas de nécessité.

Seconde preuve. En outre, on ne peut pas se figurer la durée éternelle de la matière de la même manière qu'on entend celle de Dieu : celui-ci, par la simplicité et la non-étendue de sa substance. se fait concevoir à la pensée comme existant à la fois dans le passé, le présent et l'avenir. Mais la durée de la matière ne peut être que progressive, puisqu'elle a l'étendue et les dimensions des corps, et qu'elle se perpétue par destructions et générations : elle n'existe plus pour la minute écoulée, et comme l'homme, elle avance dans l'avenir en perdant le passe.

Or si l'éternité est successive, comme elle l'est démonstrativement dans le cas de la matière, elle enferme des siècles in finis :

Or des siècles infinis ne peuvent être épuisés, ou ils ne seroient pas infinis: Donc l'éternité de la matière étant successive, cette matière ne pourroit être venue jusqu'à nos jours, puisqu'il faudroit supposer qu'elle eût franchi des siècles infinis, et que des siècles infinis qui pourroient se franchir ne seroient point infinis '.

Troisième preuve. S'il n'y a que la matière dans la nature, et que cette matière n'existe pas de nécessité (ce qui implique déjà contradiction), qui est-ce qui fait durer les êtres?

S'il n'y a pas une puissance nécessaire qui conserve tout par sa seule vertu ou sa seule volonté, la cohésion des parties des corps est impossible. Mon bras doit tomber en poussière, si les atomes dont il est formé ne sont sans cesse forcés de se tenir ensemble, ou même s'ils ne sont sans cesse créés%. Or, cette puissance nécessaire ne peut être la matière, puisqu'elle n'existe pas de nécessité et qu'elle n'a pas elle-même la cohésion des parties. Enfin, cette volonté conservatrice ne peut émaner de la matière, puisque la matière est un être purement passif et sans volonté.

Concluons que l'être primitif, indépendant et immuable, ne peut être la

QUATRIÈME PROPOSITION. 1. Quelque chose a existé de toute éternité. 2. Cet être existant est indépendant et immuable ; 3. il ne peut être la matière; 4. IL EST

Nécessairement unique

Première preuve. Si deux principes indépendants existent ensemble, on concevra que l'un peut également exister seul, puisqu'il n'est pas de la mém nature que l'autre : d'où il résulte que ni l'un ni l'autre de ces principes n'existe nécessairement. Que devient donc la matière et l'être quelconque démontré existant de toute éternité, par la seule raison que quelque chose existe à présent?

Seconde preuve. Si deux principes existent ensemble, qui est-ce qui a arrangé la matière?

Ce ne peut être Dieu, parce qu'il ne connoît point l'autre principe et n'a aucun droit sur lui *.

Si la matière est incréée, Dieu ne peut la mouvoir ni en former aucune chose, car Dicu ne peut l'arranger sagement sans la connoître : il ne peut la connoître s'il ne l'a pas créée, puisque étant un principe indépendant par lui-même, il ne peut tirer ses connoissances que de lui; rien ne peut agir en lui ni l'éclairer*.

Ainsi s'évanouit cet épouvantail de l'école des athées : Ex nihilo nihil fit. Si Dieu existe, la matière n'est pas éternelle, et la création est obligée. Si vous supposez que Dieu n'existe pas, vous rentrez dans le cercle de nos propositions.

L'être existant de toute éternité est donc nécessairement unique '.

CINQUIÈME PROPOSITION. 1. Quelque chose a existé de toute éternité. 2. Cet être existant est indépendant et immuable ; 3. il ne peut être la matière ; +. il est nécessai-

Rement unique; 5. IL N'EST POINT UN AGENT AVEUGLE, SANS CHOIX ET SANS

Preuves. Si la cause suprême est sans liberté, une chose qui n'existe pas dans le moment actuel n'a jamais pu exister; car si la puissance de la cause suprême vient de l'enchaînement nécessaire des êtres, tout ce qui existe existe par une nécessité rigoureuse: alors, si cette nécessité est de rigueur, comment se trouve-t-il un temps où cette chose n'existoit pas ?

Que si on rapporte cette nécessité d'existence à une certaine époque de la succession des temps, c'est complétement. déraisonner. Dans le cas d'une existence d'absolue nécessité, il n'y a point de succession de temps. Les temps sont UN et TOUT.

Ensuite, il n'y a dans le monde aucune apparence d'une nécessité absolue. Chacun peut, concevoir les choses d'une tout autre manière et dans un ordre tout différent de ce qu'elles sont; mais on aperçoit une nécessité de concenances relatives aux lois de l'harmonie et de la beauté. Cette nécessité du meilleur possible dans les êtres est fort digne d'une cause intelligente et très-compatible avec sa liberté.

De plus, l'être intelligent prouve encore sa liberté par les causes finales. Aucun athée ne s'avise de soutenir à présent, comme jadis Epicure, que l'œi‹ n'est pas formé pour voir et l'oreille pour entendre. Il suffiroit de renvoya cet incrédule aux anatomistes.

Enfin, si ia cause première agit par nécessité, aucun effet de cette cause ne sera fini. L'ne nature qui agit nécessairement agit de toute sa puissance. Or, une nature infinie, agissant à la fois de toutes parts et de toute sa puissance, ne peut jamais compléter un être, puisqu'elle y ajouteroit sans fin en raison de son infinité: il n'y auroit done point d'objet fini dans l'univers, ce qui est visiblement absurde.

Donc la cause première n'est point un agent aveugle, sans choix et sans volonté.

SIXIÈME PROPOSITION. 1. Quelque chose a existé de toute éternité. 2. Cel é're existant est indépendant et immuable ; 3. il ne peut être la matière ; 4. il est nécessairement unique; 5. il n'est point un agent aveugle, sans choix et sans volonté ; 6. IL

Possède une puissance infinie

Preuves. Cette puissance ne peut s'étendre que sur deux espèces d'êtres, qui constituent toutes les choses, savoir : les etre matériels et les êtres immatériels.

1. La seule objection qu'on pourroit me faire ici se tireroit du spinosisme, qui admet l'unité de Dieu et de la matière; mais on sait combien cette opinion est absurde. On peut voir BAYLE, art. Spinosa.

Par rapport aux premiers, nous avons vu que la cause nécessairement unique doit avoir créé la matière et conséquemment en être la maîtresse absolue.

Quant aux derniers, nous prouverons ailleurs que Dieu a pu seul les créer lorsque nous examinerons la nature de la pensée de l'homme.

SEPTIÈME ET DERNIÈRE PROPOSITION. 1. Quelque chose a existé de toute éternité. 2. Cet être existant est indépendant et immuable; 3. il ne peut être la matière; 4. il est nécessairement unique: 5. il n'est point un agent aveugle, sans choix et sans volonté; 6. il possède une puissance infinie; 7. ET IL EST INFINIMENT SAGE,

BON, JUSTE, etc

Preuves. Cela se démontre a priori, 1° Parce qu'un être parfaitement intelligent doit connoître ses propres facultés, et qu'étant infini en puissance, rien ne peut l'empêcher de faire ce qui est le meilleur et le plus sage ;

2° Parce que l'être infini connoissant toutes les convenances et toutes les relations des choses, n'étant jamais détourné de la vérité par les passions, la force ou l'ignorance, il doit toujours agir conformément aux propriétés des

A posteriori, les preuves de la bonté, de la sagesse et de la justice de Dieu se tirent de la beauté de l'univers.

Récapitulation :

1° Quelque chose a existé de toute éternité. - 2° Cette chose existante est immuable et indépendante. - 3° Elle n'est pas la matière. - 4° Elle est unique. - 5° Elle n'est point un agent aveugle. - 6° Elle est toute-puissante. - 7° Elle est souverainement sage, bonne et juste.

Voilà Dieu.

Du mouvement

D'où vient le mouvement de la MATIÈRE?

Premier syllogisme (genre positif).

Ou ce mouvement lui est essentiel, ou il lui est communiqué. Si le mouvement est essentiel à la matière, c'est une nécessité pour elle que ses parties soient toujours en mouvement : or, l'expérience la plus commune démontre qu'il y a des corps en repos : donc le mouvement n'est pas essentiel à la matière : donc il lui est communiqué.

Second syllogisme (genre destructif).

Si le mouvement est essentiel à la matière, toutes ses parties doivent tendre Bans cesse également de tous côtés : or,

De l'éternel mouvement résulte l'éternel repos : donc Tout est en repos aans l'univers (absurde).

Troisième syllogisme (genre démonstratif).

Le mouvement, par sa nature connue, n'a aucune régularité; il s'exerce dans toutes les dimensions et dans toutes les vitesses; il s'échappe par la tangente, coupe par la sécante, se plonge par la perpendiculaire, se roule par le cercle, se glisse par l'ellipse et la parabole; il se communique par le choc; il prend des directions nouvelles, selon l'opposition ou la réflexion des corps : or,

Les lois motrices des astres, du Soleil et des planètes s'accomplissent dans une inaltérable régularité géométrique : donc ces lois d'un mouvement permanent et régulier ne peuvent être engendrées par le mouvement confus et désordonné de la matière.

Il suit de ces trois syllogismes que le mouvement n'est point essentiel à la matière :

1° Parce qu'il y a des corps en repos; 2° Parce que l'universel mouvement seroit le repos universel, ce qui choque l'expérience;

3° Parce que le mouvement irrégulier de la matière ne peut jamais être admis comme créateur de l'ordre, de l'univers. Une cause ne peut pas produire un effet dont elle n'a pas en elle-même le principe, puisqu'il y auroit alors un effet sans cause; un composé ne peut pas avoir des vertus qui ne sont pas dans ses éléments simples. Enfin, si le mouvement étoit une qualité résidant dans la matière ou dans l'arrangement de ses parties, depuis le temps que les plus habiles mécaniciens cherchent le mouvement perpétuel, n'est-il pas plus que probable qu'ils auroient trouvé la machine propre à le mettre en évidence ? Mais l'expérience a démontré jusqu'à présent qu'il falloit un moteur étranger.

On doit conclure de ces arguments qu'il existe quelque part, hors de la matière, un mobile universel, premier agent du mouvement, à la fois immuable et dans un mouvement éternel.

Voilà DIEU.

Éclaircissements sur ces dernières preuves touchant le mouvement

Le mouvement de la matière fournissant une preuve sans réplique en faveur de l'existence de Dieu, il sera bon d'y jeter encore quelque lumière.

Pour démontrer l'impossibilité de la formation des mondes par le mouvement et le hasard, Cicéron tire des lettres de l'alphabet cette objection si connue :

« Ne dois-je pas m'étonner, dit-il', qu'il y ait un homme qui se persuade que de certains corps solides et indivisibles se meuvent d'eux-mêmes par leur poids naturel, et que de leur concours fortuit s'est fait un monde d'une si grande beauté? Quiconque croit cela possible, pourquoi ne croiroit-il pas que si l'on jetoit à terre quantité de caractères d'or ou de quelque matière que ce fût, qui représentassent les vingt-et-une lettres, ils pourroient tomber arrangés dans un tel ordre, qu'ils formeroient lisiblement les Annales d'Ennius? Je doute si le hasard rencontreroit assez juste pour en faire un seul

1. De Nat. Deor., U, 37, trad. de D'OLIVET.

vers. Mais ces gans-là, comment assurent-ils que des corpuscules qui n'ont point de couleur, point de qualité, point de sentiment, qui ne font que voltiger au gré du hasard, ont fait ce monde-ci, ou plutôt en font à chaque moment d'innombrables qui en remplacent d'autres? Quoi ! si le concours des atomes peut faire un monde, ne pourroit-il pas faire des choses bien plus aisées, un portique, un temple, une maison, une ville? »

Cette absurdité, qui frappoit si justement l'orateur romain, a aussi été relevée par Bayle. Nous aimons à citer Bayle aux athées. « Ce dialecticien (c'est Leibnitz qui parle) passe aisément du blanc au noir; il s'accommode de tout ce qui lui convient pour combattre l'adversaire qu'il a en tête, n'ayant pour but que d'embarrasser les philosophes et de faire voir la foiblesse de notre raison. Jamais Arcésilas et Carnéades n'ont soutenu le pour et le contre avec plus d'esprit et d'éloquence'. »

Voici donc ce que dit Bayle sur la nécessité d'une cause intelligente* :

« Puisque, de l'aveu de toutes les sectes, les lois du mouvement ne sont pas capables de produire, je ne dirai pas un moulin, une horloge, mais le plus grossier instrument qui se voit dans la boutique d'un serrurier, comment seroient-elles capables de produire le corps d'un chien ou même une rose et une grenade? Recourir aux astres ou aux formes substantielles, c'est un pitoyable asile. Il faut ici une cause qui ait l'idée de son ouvrage et qui connoisse les moyens de le construire : tout cela est nécessaire à ceux qui font une montre et un vaisseau, à plus forte raison se doit-il trouver dans ce qui fait l'organisation des êtres vivants. »

A la note R de l'article Démocrite, il s'exprime ainsi :

En quittant le droit chemin, qui est le système d'un Dieu créateur libre du monde, il faut nécessairement tomber dans la multiplicité des principes; il faut reconnoître entre eux des antipathies et des sympathies, les supposer indépendants les uns des autres, quant à l'existence et à la vertu d'agir, mais capables néanmoins de s'entre-nuire par l'action et la réaction. Ne demandez pas pourquoi en certaines rencontres l'effet de la réaction est plutôt ceci que cela, car on ne peut donner raison des propriétés d'une chose que lorsqu'elle a été faite librement par une cause qui a eu ses raisons et ses motifs en la produisant. »

Crouzas, qui cite ce passage à la huitième section de son examen du pyrrhonisme, ajoute* :

« Quand on supposeroit les atomes éternels et en mouvement de toute éternité, on pourroit bien en conclure qu'en s'approchant ils formeroient de certaines masses, et, si vous voulez encore, que ces masses seroient propres à produire de certains effets. Mais de la il y a infiniment loin à supposer que ces masses, formées par le concours fortuit des atomes, auroient pris un agencement régulier et que les propriétés des unes auroient été précisément telles qu'il falloit pour l'usage des autres.

1. LEIBN., Théodic., part. II, § 353. On sait ce que c'est que l'éloquence de Bayle, mais il faut pardonner ce jugement à Leibnitz: 2. Art. Sennert., note G.

3. Page 120.

« Que l'on ploie dix billets numérotés, l'un par le chiffre 1, le second par le chiffre 2 : combien de reprises ne faudroit-il pas pour les tirer, sans choix. dans un tel ordre, que le numéro 4 vint précisément le premier, le numéro 9 le second, et ainsi jusqu'au 10?

« S'il y en avoit vingt, le cas ne seroit pas seulement deux fois plus difficile, mais incomparablement plus, comme le démontrent ceux qui ont étudié la doctrine abstraite des combinaisons. Cinq choses mélangées 2 à 2 donnent 4ã combinaisons; à 3, 35; à 4, 70; à š, 126; à 6, 218; à 7, 330.

a La difficulté de ranger plusieurs choses, sans le secours du discernement, dans un ordre croissant avec le nombre de ces choses, devient toujours plus grande dans une proportion qui va si fort en augmentant. Pour donner un arrangement, sans le secours de l'intelligence et du choix, à une infinité de parties en désordre, il faudroit surmonter des difficultés infiniment infinies. Quelle étendue d'intelligence ne seroit pas nécessaire pour ranger dans un grand ordre, dans un ordre exquis, dans un ordre qui se soutînt, une infinité de choses dont chacune hors de sa place seroit une cause de désordre! Prenez autant de lettres qu'il y en a dans une ligne; agencez les billets où elles sont écrites, une seule par billet, sans les voir : à peine, après avoir épuisé votre vie en tentatives, viendriez-vous une fois à bout de les ranger à faire lire cette ligne. La difficulté sera beaucoup plus que double s'il faut ainsi venir à bout d'agencer les expressions de deux lignes : où n'iroit point la difficulté de les ranger, sans le secours du discernement, dans l'ordre où elles sont dans une page entière? Leurs agencements fortuits iroient-ils enfin à composer un livre? Une cause infinie en perfection peut seule lever les obstacles qui naissent d'une confusion infinie.

« J'ajouterai ici un exemple aisé de la variété et de la multiplicité des combinaisons. A et 6 se combinent en deux manières, ab, ba; abc, en six, ab, ac, ba, be, ca, cb, et cela sans être répétées ; abcd, en vingt-quatre, abed, abdc, acbd, acdb, adbc, adcb; en voilà six : il y en aura autant si l'on commence par b, autant par c, autant par d.

« Une infinité combinée 2 à 2 iroit à l'infini : combinée 3 à 3, encore à l'infini et à un plus grand infini; combinées toutes ensemble, à une infinité d'infinies manières. Quelles sources de confusions, quelle infinité de dérangements, et à combien d'infinies manières ne montent pas les chaos et les confusions possibles1 Si cette confusion ne se change pas tout d'un coup en régularité, elle subsistera, car quelque léger principe de régularité seroit bientôt détruit par les chocs de l'infinie confusion restante.

« Dire que dans la suite infinie des temps la combinaison régulière a enfin eu son tour, ce seroit supposer une infinie régularité dans la confusion, puisque ce seroit supposer que toutes les combinaisons différentes à l'infini se seroient succédé par ordre, et que par là la combinaison régulière auroit paru dans sa place et en auroit eu une assignée dans cette succession, où elles se présentoient par ordre, comme si une intelligence en avoit fait les agencements, les essais et les revues. »

Ges raisonnements sont d'une grande force, et précisément comme les demandent les esprits positifs, c'est-à-dire des raisonnements mathématiques. Il y a des athées qui ont l'ingénuité de croire que ce n'est que dans leur secte qu'on démontre par A + B, et que les pauvres chrétiens sont réduits à l'imagination pour toute ressource. C'est bien quelque chose pourtant que cette imagination, et il y a tel profane qui auroit la témérité de croire qu'il est plus difficile d'écrire une seule belle page de pensées morales ou de sentiments que de compiler des volumes entiers d'abstractions. Quoi qu'il en 'soit, ces incrédules ne savent donc pas que Leibnitz a prouvé Dieu géométiquement dans sa Théodicée ? Ils ne savent donc pas qu'on a emprunté d'Huygens, de Keil, de Marcalle et de cent autres, des théorèmes rigoureux pour établir l'existence d'un Étre suprême? Platon n'appeloit Dieu que l'éternel géomètre, et c'est l'art d'Archimède qui a fourni la plus belle et la plus puissante image de Dieu, le triangle inscrit au cercle.

Newton a posé ainsi l'axiome fondamental de la mécanique:

« Quand un corps est en repos ou en mouvement, il ne cesse jamais de rester en repos ou de se mouvoir en ligne droite avec la même force, sans qu'elle reçoive aucune augmentation ou aucune diminution, à moins que quelque autre force, venant a agir sur lui, n'y cause du changement »

Le médecin Nieuwentyt, raisonnant sur cet axiome, dans son livre de l'Existence de Dieu démontrée par les merveilles de la nature, fait cette curieuse observation ' :

« Lorsqu'un petit corps qui ne sera pas si grand qu'une petite boule de la grosseur, par exemple, d'un grain de sable très-petit, après avoir reçu une chiquenaude, va heurter contre un corps que nous supposerons aussi gros que tout le globe de la Terre, ou, si vous voulez, mills fois plus grand, pourvu que ni l'un ni l'autre n'ait pas de ressort, il s'ensuit, dis-je, que ce grand corps sera entraîné avec le grain de sable en ligue droite; et à moins que quelque force ou quelque obstacle n'intervienne et n'arrête ce mouvement, la force d'une seule chiquenaude suffira pour faire mouvoir continuellement en ligne droite ce grand corps et le petit grain de sable tout ensemble; et si dans leur route ils rencontroient cent mille autres corps, chacun un million de fois plus grand que la Terre, ils les entraîneroient tous. avec cette petite force, sans qu'il y en eût jamais aucun en état de prendre une autre direction.

« Que ceci soit vrai, quelque merveilleux qu'il paroisse, c'est une chose que les mathématiciens ne sauroient nier. Misérables pyrrhoniens, qni espérez, en déduisant nécessairement les lois de la nature l'une de l'autre, d'éluder les preuves de la Providence divine ! misérables pyrrhoniens, montrez-nous par vos principes si vous pouvez en aucune manière comprendre, non pas qu'une pareille chose arrive continuellement (car les mathématiques leur montreront ceci ), mais comment et de quelle manière agit la force de ce petit grain de sable, de sorte que, pour peu qu'il pousse ces corps prodigieux, il les met non-seulement en mouvement, mais il les y conserve sans jamais cesser. »

1. Liv. I, chap. III, p. 541. ↩

Telle est la remarque de cet excellent homme, qui, avec Hippocrate et Galien, avoit reconnu dans la merveilleuse machine de notre corps la main d'une intelligence divine.

Enfin, le docteur Hancock se sert d'une comparaison frappante pour faire sentir l'absurdité de ceux qui attribuent l'ordre de l'univers au concours fortuit des atomes.

« Supposons, dit-il ', que tous les hommes qu'il y a sur la terre fussent aveugles, et que dans cet état il leur fût ordonné de se rendre dans les plaines de la Mésopotamie: combien de siècles leur faudroit-il pour trouver cette route et pour venir à leur commun rendez-vous? Y arriveroient-ils même jamais, quelque immense que fût leur durée? Cela seroit pourtant infiniment plus facile à faire pour des hommes qu'il ne l'a été aux atomes de Démocrite d'exécuter l'ouvrage qu'il leur attribue. Posé cependant que ce concours si heureux ne leur ait pas été impossible, comment est-il arrivé qu'il n'ait plus rien produit de nouveau, ou que le même hasard qui les assembla pour former l'univers ne les ait pas dissipés pour le détruire? Dira-t-on que c'est un principe d'attraction et de gravitation qui les retient ainsi dans leur situation primitive? Mais ce principe d'attraction et de gravitation est ou antérieur ou postérieur à la formation de l'univers. S'il est antérieur, comment est-ce que l'activité en étoit suspendue? et s'il est postérieur, quelle en est l'origine. et ne doit-elle pas venir d'ailleurs que de la matière, qui de sa nature est susceptible de se mouvoir en tous sens? Si l'on dit d'ailleurs que c'est la nature qui se maintient d'elle-même dans cet état permanent, on ne peut entendre par ce terme, dans le système de Démocrite, que le concours fortuit, et l'on sent d'abord que cela ne suffit pas plus pour rendre raison de la conservation du monde que pour celle de sa formation »

Pour se tirer des difficultés insurmontables qui résultent de la formation du monde par le mouvement de la matière, Spinosa, d'après Straton, a soutenu qu'il n'y a dans l'univers qu'une seule substa: ce; que cette substance est Dieu à la fois esprit et matière, possédant l'attribut de la pensée et de l'étendue. Ainsi, mon pied, ma main, un caillou, tous les accidents physiques et moraux, toutes les saletés de la nature sont des parties de Dieu. Rare et admirable divinité, sortie toute formée et sans douleur du cerveau d'un incrédule! Les païens avoient bien attaché des dieux aux objets les plus vils de la terre, mais il n'appartenoit qu'à un athée de déifier en une seule et éternelle substance tous les crimes et toutes les immondices de l'univers. Il se passe d'étranges choses dans l'intérieur de ces hommes que Dieu a éloignés de lui, et les plus habiles gens trouveroient malaisé d'expliquer les mouvements du cœur d'un athée. On peut roir comment Bayle, Clarke, Leibnitz, Grouzas, etc., ont renversé le spinosisme, qui est en même temps le plus impie et le plus insoutenable des systèmes.

Anaximendre, par une autre folie, vouloit que les formes et les qualités, provenues de la matière eussent arrangé l'univers.

1. Hancock, On the Exist. of God.., sect. v, trad. franç.

D'un autre côté, les stoïciens supposoient des formes plastiques, destituées d'intelligence et pourtant distinctes de la matière. A la vérité quelques-uns les dérivoient de Dieu et ne les avoient imaginées que pour expliquer l'action d'un être immatériel sur des êtres matériels.

Qu'est-il besoin d'appeler les mépris du lecteur sur ces rêveries philosophiques? Elles ont été combattues par les incrédules eux-mêmes.

Il ne reste donc plus à faire valoir que la loi banale de la nécessité. On s'en sert d'autant plus volontiers, qu'on ne sait ce que c'est, et qu'en lâchant ce grand mot on se croit dispensé de l'expliquer. Mais cette terrible nécessité est-elle une chose créée ou incréée? Si elle est créée, qui est-ce qui en est le créateur? Si elle est incréée, cette nécessité qui arrange tout, qui produit tout dans un si bel ordre, qui est une, indivisible, sans étendue, est-elle autre

La pensée. d'ou vient la pensée de l'homme, et quelle est la nature de cette pensée ?

Elle ne peut être que matière, mouvement ou repos, la chose même, ou les deux accidents de cette chose, puisqu'il n'y a dans l'univers que matière mouvement et repos.

Que la pensée n'est pas matérielle, cela parle de soi.

Que la pensés n'est pas le repos de la matière, cela est encore prouvé, puisqu'au contraire la pensée est un mouvement.

La pensée est donc un mouvement. Est-elle le mouvement matériel ou l'effet du mouvement matériel?

Examinons.

Si la pensée est l'effet du mouvement ou le mouvement lui-même, elle doit ressembler à cet effet de mouvement ou à ce mouvement. Or,

Le mouvement rompt, désunit, déplace : la pensée ne fait rien de tout cela ' Elle touche les corps sans les séparer, sans les mouvoir.

Le mouvement lui-même est aussi un déplacement. Un corps qui se meut change de disposition, s'arrange d'une autre manière, occupe une autre place, acquiert d'autres proportions : la pensée ne fait rien de tout cela :

Elle se meut sans cesser d'être en repos et sans quitter son siége; elle n'a ni dimension, ni localité, ni forme.

Le mouvement a sa mesure et ses degrés : la pensée, au contraire, est indivisible. Il n'y a point de moitié, de quart, de fraction de pensée : une pensée est une.

Le mouvement de la matière a des bornes qui l'empêchent de s'étendre au delà de certains espaces :

La pensée n'a d'autres champs que l'infini. Or, comment concevoir qu un atome, parti de mon cerveau avec la rapidité de la pensée, atteigne au même instant le ciel et l'enfer, et pourtant sans quitter mon cerveau? car, s'il en étoit ainsi, ma pensée subsisteroit hors de moi et ne seroit plus moi. Qui auroit donné à cet atome cette force immense de mouvement, incomparablement plus grande que celle qui entraîne tous les corps célestes? Comment un si chétif insecte que l'homme auroit-il une pareille puissance physique?

Le mouvement ne peut agir qu'au présent.

Le passé et l'avenir sont également du ressort de la pensée. L'espérance, par exemple, ne peut être qu'un mouvement futur : et comment un mouvement futur matériel existe-t-il au présent?

La pensée ne peut donc être le mouvement matériel. En est-elle l'effet? La pensée ne peut être l'effet du mouvement, parce qu'un effet ne peut être plus noble que sa cause, une conséquence plus puissante qu'un principe. Or, que la pensée soit plus noble et plus forte que ce mouvement, qui ne le voit du premier coup d'œil, puisque la pensée connoît ce mouvement et que ce mouvement ne la connoît pas, puisque la pensée parcourt, dans la plus petite fraction de temps, des espaces que ce mouvement ne pourroit franchir que dans des milliers de siècles?

Que si l'on dit à présent que la pensée n'est ni un mouvement ni un effet de mouvement intérieur dans mon cerveau, mais un ébranlement produit par un mouvement extérieur, c'est seulement retourner les termes de la proposition, car il est encore peut-être plus absurde d'imaginer que tel atome émané de la lumière d'une étoile descende dans la vitesse de la pensée, pour choquer telle partie de mon cerveau, tandis que d'autres millions de mouvements viennent en même temps l'assaillir de tous côtés. Par la seule loi de la pesanteur, un atome tombé du Soleil sur ma tête me réduiroit en poussière. Objecter que la gravité n'existe plus pour les parties extrêmement ténues de la matière, ce seroit se moquer des gens, en voulant appliquer ce principe physique à la théorie de la pensée. Examinez donc un peu ce qui arriveroit dans votre entendement toutes les fois que vous pensez, si votre pensée étoit le mouvement matériel ou un effet de ce mouvement. Une petite portion de votre cervelle se détache, et s'en va roulant de tel côté, ce qui vous donne telle idée. Cet atome est long ou rond, large ou étroit, mince ou épais : et vous voilà, en conséquence de cette figure du hasard, obligé d'être triste ou gai, insensé ou sage. Mais comme l'homme pense à mille choses à la fois, quel chaos, quel dérangement dans sa tête! Une pensée sublime, sous la forme d'un embryon blanc ou bleu, en traversant votre entendement, rencontre une autre pensée rouge qui l'arrête. D'autres idées surviennent, se heurtent, etc.

Ce n'est pas là toute la difficulté, car si le mouvement est la pensée, le mouvement est un principe pensant. Or, dans ce cas, le flot qui roule, le pied qui marche, la pierre qui tombe, pensent. Vous dites que je pense en raison d'un ébranlement produit dans une certaine partie de mon cerveau : d'accord: mais cette partie de mon cerveau qui s'ébranle n'est pas d'une autre nature que les éléments de l'univers. C'est de l'eau, de la terre, de l'air ou du feu, ou, si vous aimez mieux parler comme la physique du jour, c'est de l'oxygène, de l'hydrogène, etc. Amalgamez ces principes tout comme il vous plaira, ils resteront toujours tels par leur essence. Or, de leur mélange tel quel comment ferez-vous naître la pensée, si le principe de cette pensée n'est pas renfermé dans les éléments qui la composent? Vous ne voulez pas déraisonner et dire qu'un composé a des effets qui ne sont pas dans des simples, et qu'un accident peut être provenu sans cause : vous serez donc réduit à vous jeter dans une autre absurdité, et à dire que les éléments de la matière pensent en certains cas. Comment se fait-il alors que ces éléments, qui se trouvent combinés de tant de manières, ne répètent pas quelquefois hors de l'homme l'effet de la pensée ?

Disons donc, car on ne peut le nier sans folie, que la pensée n'est ni la matière ni le movement. Si l'on veut absolument que le mouvement fasse une des conditions de la pensée, du moins est-il certain que cette pensée n'est pas le mouvement lui-même, mais quelque chose qui se joint ou s'applique au mouvement, puisqu'il est indubitable qu'il y a des mouvements qui ne pensent pas.

Venons à la grande conclusion :

Si la pensée est différente (comme elle l'est) de la matière et du mouvement matériel, qu'est-elle, et d'où vient-elle?

Comme elle n'existoit pas chez moi avant que je fusse créé, elle a donc été produite.

Si elle a été produite, elle l'a été nécessairement par quelque chose hors de la matière, puisque nous avons reconnu que la matière n'a pas le principe pensant.

Cette chose, placée hors de la matière qui a produit ma pensée, ne peut être qu'une chose encore plus excellente que ma pensée, quoique la pensée de l'homme soit ce qu'il y a de plus beau dans l'univers : un principe est plus puissant que son effet.

Ma pensée étant indivisible est immortelle, par l'axiome reçu de tous les philosophes, qu'une chose ne se dissout que par la divisibilité de ses parties.

Or, la cause qui a produit ma pensée est donc indivisible comme elle : elle est donc immortelle comme elle.

Mais comme cette cause étoit avant ma pensée, cette cause a elle-même été produite, ou elle est de toute éternité.

Si elle a été produite, où est son principe? Si vous me montrez ce principe, quel est le principe de ce principe?

Ainsi, vous élevant sans fin, vous arrivez au premier anneau; Dieu montre sa face au fond des ombres de l'éternité : notre âme est la chaîne immortelle qu'il nous a tendue pour remonter jusqu'à lui.

C'est ainsi que la pensée de l'homme prouve irrévocablement l'existence de la Divinité, de même qu'à son tour l'existence de cette Divinité démontre l'existence de l'immortalité de l'âme, puisque Dieu ne peut être, s'il est injuste, et que l'homme, jeté sur la terre pour couler des jours infortunés et mourir, n'annonceroit que le caprice d'un affreux tyran. Ceci doit nous donner la plus haute opinion de notre nature; car qu'est-ce qu'un être dont Dieu est la preuve, et qui est à son tour la preuve de Dieu? L'Écriture a-t-elle parlé trop magnifiquement de cet être-là? « Quand l'univers écraseroit T'homme, dit Pascal, l'homme seroit encore plus grand que l'univers, car il sentiroit que l'univers l'écrase, et l'univers ne le sentiroit pas. »

Il faut donc admettre que s'il y a un Dieu, ses perfections prouvent que l’homme a une âme immortelle, et, vice versa, conclure, de l'excellence de l'âme humaine et des malheurs de ce monde, que Dieu existe de nécessité.

Quelques autres preuves de L immortalité de l'ame

La science est éternelle: donc le siége de la science, l'âme, doit être immortel. La raison et l'âme ne sont qu'un : or, la raison est immuable et éternelle. La matière ne peut cesser d'être sans un acte immédiat de la volonté de Dieu ; elle demeure toujours, rien ne se crée, rien ne s'anéantit : or, la vie étant l'essence de l'âme, l'âme ne peut en être privée.

L'âme n'est point l'arrangement des parties du corps, puisque plus on la dégage des sens, plus on a de facilité à comprendre les choses'.

Le concevant se présente toujours avant le concevable.

Nous éprouvons d'abord qu'il existe des idées; nous comprenons un objet sans le voir, nos sens nous en assurent ensuite. Ce sont les idées abstraites qui font les abstractions des choses. Le mouvement, par exemple, ne seroit pas le mouvement, sans la comparaison que l'esprit fait du présent au passé. L'âme et ses opérations se montrent donc toujours les premières, et les corps ne viennent qu'ensuite. Ce fait, d'une vérité rigoureuse, est contraire au rapport des sens, qui ne voient que la matière ou qui passent de celle-ci à l'esprit, au lieu de descendre de l'esprit au corps. Or, si l'âme se retrouve partout séparée de la matière, elle a donc une existence réelle * : donc, etc., etc.

De cette preuve de l'existence de l'âme, et conséquemment de son immortalité, nous allons faire naître cette autre preuve :

Le monde métaphysique n'existe point dans la nature-matière.

les nombres, comme la pensée les considère, sont hors de la nature, où il ne peut y avoir que des unités. Cet incompréhensible mystère des appositions de chiffres, qui fournissent des quantités abstraites, croissant ou diminuant dans des rapports donnés, ce mystère, disons-nous, n'est point dans l'ordre physique. Or donc, le monde métaphysique étant placé hors de la matière, ce monde doit être ou un univers intellectuel existant à part, ou seulement une modification de l'âme. Dans les deux cas, l'immortalité de l'âme est prouvée, car l'homme purement matériel ne pourroit concevoir hors de la matière un monde métaphysique et éternel, ni encore moins avoir au dedans de lui quelque chose qui renfermât un monde de pensées abstraites et de vérités éternelles.

« Par l'esprit humain, dit Cicéron*, tel qu'il est, nous devons juger qu'il y a quelque autre intelligence supérieure et divine; car d'où viendroit d l'homme, dit Socrate dans Xénophon, l'entendement dont il est doué? On voit que c'est à un peu de terre, d'eau, de feu et d'air, que nous devons les parties solides de notre corps, la chaleur et l'humidité qui y sont répandues, le souffle même qui nous anime. Mais, ce qui est bien au-dessus de tout cela, j'entends la raison, et, pour le dire en plusieurs termes, l'esprit, le jugement, la pensée, la prudence, où l'avons-nous prise?

1. SAINT AUGUSTIN, de Immort. Anim. 2. Phedon de Mos,

3. De Nat. Deor., II, T, 6, trad. de D'OLIVET.

« On ne peut absolument trouver sur la terre" l'origine des âmes : car il n'y a rien dans les âmes qui soit mixte et composé; rien qui paroisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du feu. Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence, la réflexion; rien qui puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir, embrasser le présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ses divines qualités, à moins que de remonter à un Dieu. Par conséquent, l'âme est d'une nature singulière, qui n'a rien de commun avec les éléments que nous connoissons. Quelle que soit donc la nature d'un être qui a sentiment, intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est céleste, il est divin, et dès là immortel.

« Je comprends bien, ce me semble, de quoi et comment ont été produits le sang, la bile, la pituite, les os, les nerfs, les veines, et généralement tout notre corps, tel qu'il est. L'âme elle-même, si ce n'étoit autre chose dans nous que le principe de la vie, me paroîtroit un effet purement naturel, comme ce qui fait vivre à leur manière la vigne et l'arbre. Et si l'âme humaine n'avoit en partage que l'instinct de se porter à ce qui lui convient et de fuir ce qui ne lui convient pas, elle n'auroit rien de plus que les bêtes.

« Mais ces propriétés sont, premièrement, une mémoire capable de renfermer en elle-même une infinité de choses.

« Voyons ce qui fait la mémoire» et d'où elle procède. Ce n'est certainement ni du cœur, ni du cerveau, ni du sang, ni des atomes. Je ne sais si notre âme est de feu ou d'air, et je ne rougis point, comme d'autres, d'avouer que j'ignore ce qu'en effet j'ignore. Mais qu'elle soit divine. j'en jurerois, si dans une matière obscure je pouvois parler affirmativement : car enfin, je vous le demande, la mémoire vous paroît-elle n'être qu'un assemblage de parties terrestres, qu'un amas d'air grossier et nébuleux? Si vous ne savez ce qu'elle est, du moins vous voyez de quoi elle est capable. Eh bien, dirons-nous qu'il y a dans notre âme une espèce de réservoir, où les choses que nous confions è notre mémoire se versent comme dans un vase? Proposition absurde : car peut-on se figurer que l'âme seroit d'une forme à loger un réservoir si profond? Dirons-nous que l'on grave dans l'âme comme sur la cire, et qu'ainsi le souvenir est l'empreinte, la trace de ce qui a été gravé dans l'âme? Mais des paroles et des idées peuvent-eles laisser des traces? Et quel espace ne faudroit-il pas, d'ailleurs, pour tant de traces différentes?

« Qu'est-ce que cette autre faculté qui s'étudie à découvrir ce qu'il y a de caché et qui se nomme intelligence, génie? Jugez-vous qu'il ne fut entré que du terrestre et du corruptible dans la composition de cet homme qui le premier imposa un nom à chaque chose? Pythagore trouvoit à cela une sagesse infinie. Regardez-vous comme pétri de limon ou celui qui a

1. Frag. de Consol. 2. Tuscul., 1, 24 rt 25. 3. Ibid., 1, 24 et 25.

rassemblé les hommes et leur a inspiré de vivre en société, ou celui qui dans un petit nombre de caractères a renfermé tous les sons que la voix forme, et dont la diversité paroissoit inépuisable, ou celui qui a observé comment se meuvent les planètes, et qu'elles sont tantôt rétrogrades, tantôt stationnaires? Tous étoient de grands hommes, ainsi que d'autres encore plus anciens, qui enseignèrent à se nourrir de blé, à se vêtir, à se faire des habitations, à se procurer les besoins de la vie, à se précautionner contre les bêtes féroces ; c'est par eux que nous fûmes apprivoisés et civilisés. Des arts ne essaires on passa ensuite aux beaux-arts. On trouva pour charmer l'oreille les règles de l'harmonie. On étudia les étoiles, tant celles qui sont fixes que celles qui sont appelées errantes, quoiqu'elles ne le soient pas. Quiconque découvrit les diverses révolutions des astres fit voir par là que son esprit tenoit de celui qui les a formés dans le ciel. »