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L'Enchanteur 1768—1848
Génie du christianisme Note LI, page 417

Notes et éclaircissements

Note LI, page 417

Génie du christianisme · 3 min de lecture · p. 644–645 · chapitre 229 sur 244

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il va presque jusqu'à nier les persécutions sous Néron. Il avance qu'aucun des césars n'inquiéta les chrétiens jusqu'à Domitien. « Il étoit aussi injuste, dit-il, d'imputer cet accident (l'incendie de Rome) au christianisme qu'à l'empereur (Néron); ni lui, ni les chrétiens, ni les Juifs, n'avoient aucun intérêt à brûler Rome; mais il falloit apaiser le peuple, qui se soulevoit contre des étrangers, également haïs des Romains et des Juifs. On abandonna quelques infortunés à la vengeance publique. (Quelle vengeance, s'ils n'étoient pas coupables! ) Il semble qu'on a'auroit pas dû compter parmi les persécutions faites à leur foi cette violence passagère. Elle n'avoit rien de commun avec leur religion, qu'on ne connoissoit pas (nous allons entendre Tacite), et que les Romains confondoient avec le judaïsme, protégé par les lois autant que méprisé '. » Voilà peut-être un des passages historiques les plus étranges qui soient jamais échappés à la plume d'un auteur.

Voltaire n'avoit-il jamais lu ni Suétone ni Tacite ? Il nie l'existence ou l'authenticité des inscriptions trouvées en Espagne, où Néron est remercié d'avoir aboli dans la province une superstition nouvelle. Quant à l'existence de ces inscriptions, on en voit une à Oxford : Neroni Claud. Cais. Aug. Max. ob provinc. latronib. et his qui novam generi hum, superstition, inculcab, purgat. Et pour ce qui regarde l'inscription elle-même, on ne voit pas pourquoi Voltaire doute que cette nouvelle superstition soit la religion chrétienne. Ce sont les propres paroles de Suétone : Afflicti suppliciis christiani, genus hominum superstitionis nova ac malefica »

Le passage de Tacite va nous apprendre maintenant quelle fut cette violence passagère exercée très-sciemment, non sur les juifs, mais sur les chrétiens.

« Pour détruire les bruits, Néron chercha des coupables, et fit souffrir les plus cruelles tortures à des malheureux, abhorrés pour leurs infamies, qu'on appeloit vulgairement chrétiens. Le Christ, qui leur donna son nom, avoit été condamné au supplice, sous Tibère, par le procurateur Ponce-Pilate, ce qui réprima pour un moment cette exécrable superstition. Mais bientôt le torrent se déborda de nouveau, non-seulement dans la Judée, où il avoit pris sa source, mais jusque dans Rome même, où viennent enfin se rendre et se grossir tous les égouts de l'univers. On commença par se saisir de ceux qui s'avouèrent chrétiens, et ensuite, sur leurs dépositions, d'une multitude immense, qui fut moins convaincue d'avoir incendié Rome que de haïr le genre humain; et à leur supplice on ajoutoit la dérision : on les enveloppoit de peaux de bêtes, pour les faire dévorer par les chiens; on les attachoit en croix ou l'on enduisoit leur corps de résine, et l'on s'en servoit la nuit pour s'éclairer. Néron avoit cédé ses propres jardins pour ce spectacle, et dans le même temps il donnoit des jeux au cirque, se mêlant parmi le peuple

1. Essai su›' les Mœurs, chap. II1. 2. SUET., in Nero.

en habil de cocher, ou conduisant les chars. Aussi, quoique coupables et dignes des derniers supplices, on se sentoit ému de compassion pour ces victimes qui sembloient immolées moins au bien public qu'aux passe-temos d'un barbare'. »

Les mouvements de compassion dont Tacite semble saisi à la fn de ce tableau contrastent bien tristement avec un auteur chrétien qui cherche à affoiblir la pitié pour les victimes. On voit que Tacite désigne nettement les chrétiens; il ne les confond point avec les Juifs, puisqu'il raconte leur origine et que, d'ailleurs, en parlant du siége de Jérusalem, il fait, dans un autre endroit, l'histoire des Hébreux et de la religion de Moïse. On devine pourtant ce qui fait avancer à Voltaire que les Romains croyoient persécuter des Juifs en persécutant les fidèles. C'est sans doute cette phrase : Moins convaincus d'avoir incendié Rome que de hair le genre humain, que l'auteur de l'Essai a interprétée des Juifs et non des chrétiens. Or, il ne s'est pas aperçu qu'il faisoit l'éloge de ces derniers, tout en les voulant priver de la pitié du lecteur. « C'est une grande gloire pour les chrétiens, dit Bossuet, d'avoir eu pour premier persécuteur le persécuteur du genre humain. » L'article de Voltaire nous fait faire un triste retour sur cet esprit de parti qui divise tous les hommes et étouffe chez eux les sentiments naturels. Que le ciel nous préserve de ces horribles haines d'opinion, puisqu'elles rendent si injuste !