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L'Enchanteur 1768—1848
Génie du christianisme Note XLIV, page 397

Notes et éclaircissements

Note XLIV, page 397

Génie du christianisme · 9 min de lecture · p. 622–627 · chapitre 222 sur 244

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les Feraka des anciens Romains différoient de notre Jour des Morts en ce qu'elles ne se célébroient qu'à la mémoire des citoyens morts dans l'année. Elles commençoient le 18 du mois de février, et duroient onze jours consécutifs. Pendant tout ce temps les mariages étoient interdits, les sacrifices suspendus, les statues des dieux voilées et les temples fermés. Nos services anniversaires, ceux du septième, du neuvième et du quarantième jour, nous viennent des Romains, qui les tenoient eux-mêmes des Grecs. Ceux-ci avoient « variquara, les obsèques et les offrandes qu'on faisoit pour les âmes aux dieux infernaux; vexúna, les funérailles; rapxruxta, les enterrements; &vzza, la neuvaine; ensuite les Triacades et Triacontades, le trentième jour.

Les Latins avoient Jus ta, Exsequia, Inferia, Parentationes, Novendialia, Denicalia, Februa, Feralia,

Quand le mourant étoit près d'expirer, son ami, ou son plus proche parent, posoit sa bouche sur la sienne pour recueillir son dernier soupir; ensuite le corps étoit livré aux pollincteurs, aux libitinaires, aux vespilles, aux désignateurs, chargés de le laver, de l'embaumer, de le porter au sépulcre ou au bûcher avec les cérémonies accoutumées. Les pontifes et les prêtres marchoient devant le convoi, où l'on portoit les tableaux des ancêtres du mort, des couronnes et des trophées. Deux chœurs, l'un chantant des airs vifs et gais, l'autre des airs lents et tristes, précédoient la pompe. Les anciens philosophes se figuroient que l'âme (qu'ils disoient n'être qu'une harmonie) remontoit au bruit de ces concerts funèbres dans l'Olympe, pour y jouir de la mélodie des cieux, dont elle étoit une émanation (Vid. MACROBE sur le Songe de Scipion). Le corps étoit déposé au sépulcre ou dans l'urne funéraire, et l'on prononçoit sur lui c puler, ou d le dernier adieu : Vale, vale, vale! Nos te ordine quo natura permiserit sequemur!

Le lecteur trouvera ici avec plaisir une citation du beau poëme de M. de Fontanes sur le Jour des Morts dans une campagne

Déjà du haut des cieux le cruel Sagittaire Avoit tendu son arc et ravageoit la terre; Les coteaux et les champs, et les prés défleuris, N'offroient de toutes parts que de vastes débris?

Novembre avoit compté sa première journée.

Seul alors, et témoin du déclin de l'année, Heureux de mon repos, je vivois dans les champs.

Et quel poète épris de leurs tableaux touchants, Quel sensible mortel des scènes de l'automne N'a chéri quelquefois la beauté monotone!

Oh! comme avec plaisir la rêveuse douleur Le soir foule à pas lents ces vallons sans couleur, Cherche les bois jaunis, et se plaît au murmure Du vent qui fait tomber leur dernière verdure!

Ce bruit sourd a pour moi je ne sais quel attrait.

Tout à coup si j'entends s'agiter la forêt, D'un ami qui n'est plus la voix longtemps chérie Me semble murmurer dans la feuille flétrie.

Aussi c'est dans ce temps que tout marche au cercueil, Que la Religion prend un habit de deuil; Elle en est plus auguste, et sa grandeur divine Croît encore à l'aspect de ce monde en ruine.

Aujourd'hui, ramenant un usage pieux, Sa voix rouvroit l'asile où dorment nos aïeux.

Hélas! ce souvenir frappe encor ma pensée.

L'aurore paroissoit; la cloche balancée, Mélant un son lugubre aux sifflements du nord, Annonçoit dans les airs la fête de la Mort.

Vieillards, femmes, enfants, accouroient vers le temple, Là préside un mortel dont la voix et l'exemple Maintiennent dans la paix ses heureuses tribus, Un prêtre, ami des lois et zélé sans abus, Qui, peu jaloux d'un nom, d'une orgueilleuse mitre, Aimé de son troupeau, ne veut point d'autre titre, Et, des apôtres saints fidèle imitateur, A mérité comme eux ce doux nom de pasteur.

Jamais dans ses discours une fausse sagesse Des fêtes du hameau n'attrista l'allégresse.

Il est pauvre, et nourrit le pauvre consolé; Près du lit des vieillards quelquefois appelé, Il accourt, et sa voix, pour calmer leur souffrance, Fait descendre auprès d'eux la paisible espérance. Mon frère, de la mort ne craignez point les coups, Vous remontez vers Dieu, Dieu s'avance vers vous, » Le mourant se console, et sans terreur expire.

Lorsque de ses travaux l'homme des champs respire, Qu'il laisse avec le bœuf reposer le sillon, Ce pontife sans art, rustique Fénelon, Nous lit du Dieu qu'il sert les touchantes parole. Il ne réveille pas cas combats des écoles; Ces tristes questions qu'agitèrent en vain Et Thomas, et Prosper, et Pélage, et Calvin.

Toutefois, en ce jour de grâce et de vengeance, A ces enfants chéris que charmoit sa présence, Et loin d'armer contre eux le céleste courroux,

Il sut par l'espérance adoucir la tristesse.

• Hier, dit-il, nos chants, nos hymnes d'allégresse Célébroient à l'envi ces morts victorieux Iont le zèle enflammé sut conquérir les cieux. Pour les mânes plaintifs, à la douleur en proie, Nous pleurons aujourd'hui; notre deuil est leur joie: * La puissante prière a droit de soulager Tous ceux qu'éprouve encore un tourment passager. * Allons donc visiter leur funèbre demeure.

« L'homme, hélas! s'en approche, y descend à toute heure. • Consolons-nous pourtant : un céleste ravon • Percera des tombeaux la sombre région.

• Qui, tous ses habitants, sous leur forme premiere. « S'éveilleront surpris de revoir la lumière :

« Et moi, puissé-je alors vers un monde nouveau Eh triomphe à mon Dieu ramener mon troupeau ! i

Il dit, et prépara l'auguste sacrifice.

Tantôt ses bras tendus rendoient le ciel propico; Tantôt il adoroit humblement incliné.

O moment solennel! Ce peuple prosterné; Ce temple dont la mousse a couvert les portiques; Ses vieux murs, son jour sombre et ses vitraux gothique, Cette lampe d'airain qui, dans l'antiquité Symbole du soleil et de l'éternité, Luit devant le Très-Haut, jour et nuit suspendue; La majesté d'un Dieu parmi nous descendue; Les pleurs, les vœux, l'encens, qui montent vers l'autel, Et de jeunes beautés qui, sous l'œil maternel, Adoucissent encor, par leur voix innocente, De la religion la pompe attendrissante; Cet orgue qui se tait, ce silence pieux, L'invisible union de la terre et des cieux, Tout enflamme, agrandit, émeut l'homme sensible; Il croit avoir franchi ce monde inaccessible Où, sur des harpes d'or, l'immortel séraphin Aux pieds de Jéhovah chante l'hymne sans fin. C'est alors que sans peine un Dieu se fait entendre. Il se cache au savant, se révèle au cœur tendre; Il doit moins se prouver qu'il ne doit se sentir. Mais du temple à grands flots se hâtoit de sorti La foule, qui déjà, par groupe séparée, Vers le séjour des morts s'avançoit éplorée; L'étendard de la croix marchoit devant nos pas. Nos chants majestueux, consacrés au trépas, Se mêloient à ce bruit précurseur des tempêtes; Des nuages obscurs s'étendoient sur nos têtes. Et nos fronts attristés, nos funèbres concerts Se conformoient au deuil et des champs et des airs. Cependant du trépas on atteignoit l'asile.

L'if, et le buis lugubre, et le lierre stérile, Et la ronce, alentour croissent de toutes parts; On y voit s'élever quelques tilleuls épars; Le vent court en sifflant sur leur cime flétrie; Non loin s'égare un fleuve; et mon âme attendrie Vit dans le double aspect des tombes et des flots L'éternel mouvement et l'éternel repos.

Avec quel saint transport tout ce peuple champêtre, Honorant ses aïeux, aimoit à reconnoître La pierre ou le gazon qui cachoit leurs débris! Il nomme, il croit revoir tous ceux qu'il a chéris. Mais, hélas ! dans nos murs, de l'ami le plus tendre Où peut l'œil incertain redemander la cendre? Les morts en sont bannis, leurs droits sont violés, Et leurs restes sans gloire au hasard sont mêlés. Ah ! déjà contre nous j'entends frémir leurs manes. Tremblons ! malheur au temps, aux nations profanes, Chez qui, dans tous les cœurs, affoibli par degré, Le culte des tombeaux cesse d'être sacré!

Les morts ici du moins n'ont pas reçu d'outrage; Ils conservent en paix leur antique héritage.

Leurs noms ne chargent point des marbres fastueux; En pâtre, un laboureur, un fermier vertueux, Sous ces pierres sans art tranquillement sommeille. Elles couvrent peut-être un Turenne, un Corneille, Qui dans l'ombre a vécu, de lui-même ignoré.

Eh bien, si, de la foule autrefo*; séparé, Illustre dans les camps, ou sublime au théâtre, Son nom charmoit encor l'univers idolâtre, Aujourd'bui son sommeil en seroit-il plus doux?

De ce nom, de ce bruit dont l'homme est si jaloux, Combien aunrés des morts j'oubliois les chimères: Ils réveilloient en moi des pensées plus austères. Quel spectacle! D'abord un sourd gémissement Sur le fatal enclos erra confusément.

Bientôt les vœux, les cris, les sanglots retentissent; Tous les yeux sont en pleurs, toutes les voix gémissent, Seulement j'apercois une jeune beauté Dont la douleur se tait et veut fuir la clarté.

Ses larmes cependant coulent en dépit d'elle; Son œil est égaré, son pied tremble et chancelle; Hélas ! elle a perdu l'amant qu'elle adoroit, Que son cœur pour époux se choisit en secret : Son cœur promet encor de n'être point parjure. Une veuve, non loin de ce tronc sans verdure, Regrettoit «n époux ; tandis qu'à ses côtés Un enfant qui n'a vu qu'à peine trois étés, Ignorant sou malheur, pleuroit aussi comme elie. Là d'un fils qui mourut en suçant la mamelle Une mère au destin reprochoit le trépas, Et sur la pierre étroite elle attachoit ses bras.

ici des laboureurs, au front chargé de rides, Tremblants, agenouillés, sur des feuilles arides, Venoient encor prier, s'attendrir dans ces lieux, Où les demandoit la voix de leurs aïeux.

Quelques vieillards surtout, d'une voix languissante, Embrassoient tour a tour une tombe récente :

C'étoit celle d'Hombert, d'un mortel respecté, Qui depuis neuf soleils en ces lieux fut porta. Il a vécu cent ans, il fut cent ans utile.

Des fermes d'alentour le sol rendu fertile, Les arbres qu'il planta, les heureux qu'il a faits-A ses derniers neveux conteront ses bienfaits. Souvent on les vanta dans nos longues soirées, Lorsqu'un hiver fameux désoloit nos contrées, ..... ..... .. Et que le grand Louis, dans son palais en deuil, Vaincu, pleuroit trop tard les fautes de l'orgueil Hombert, dans l'age heureux qu'embellit l'espérance, Déjà d'un premier fils bénissoit la naissance. Le rigoureux janvier, ramenant l'aquilon, Détruit tous les trésors qu'attendoit le sillon : Sur les champs dévastés la mort seule domine; Deux mois dans nos climats la hideuse Famine. Courut seule et muette, en dévorant toujours. Hombert désespéré, sa femme sans secours, Voyoient le monstre affreux menacer leur asile; Ils pleuroient sur leur fils, leur fils dormoit tranquille. O courage ! ô vertu ! renfermant ses douleurs, Hombert pour la sauver fuit une épouse en pleurs. Soldat, il prend un glaive, il s'exile loin d'elle; Mais du milieu des camps sa tendresse fidèle A sa femme, à son fils, se hâtoit d'envoyer Ce salaire indigent noble fruit du guerrier.

On dit que de Villars il mérita l'estime; Et même sous les yeux de ce chef magnanime, Aux bataillons d'Eugène il ravit un drapeau. La paix revint, alors il revit son hameau, Et pour le soc paisible oublia son armure.

Son exemple, éclairant une aveugle culture, Apprit à féconder ces domaines ingrats.

Ce rempart tutélaire, élevé par son bras, Du fleuve débordé contient les caux rebelles. Que de fois il calma les naissantes querelles! Lui seul para ces monts de leurs premiers raisins: Et même il transplanta sur les mûriers voisins Ce ver laborieux qui s'entoure en silence Des fragiles réseaux filés pour l'opulence.

Tu méritois sans doute, à vieillard généreux, Les honneurs de ce jour, nos regrets et nos vœux : Aussi la prêtre saint, guidant la pompe auguste. S'arrêta tout à coup près des cendres du juste. La retentit le chant qui délivre les morts.

C'en est fait! et trois fois dans ses pieux transpota Le peuple a parcouru l'enceinte sépulcrale; L'homme sacré trois fois y jeta l'eau lustrale, Et l'écho de la tombe, aux mânes satisfaits,

Répéta sourdement : Qu'ils reposent en paix!

Tout se tut; et soudain, ô fortuné présage !

Le ciel vit s'éloigner les fureurs de l'orage; Et brillant, au milieu des brouillards entr'ouverts, Le soleil jusqu'au soir consola l'univers.

(Note de l'Éditeur.)