Notes et éclaircissements
Note VI, page 58
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les vérités de l'Écriture se retrouvent jusque chez les sauvages du Nouveau-Monde.
« Vous avez pu voir, dit Charlevoix, dans la fable d'Atahensic chassée du ciel, quelques vestiges de l'histoire de la première femme exilée du paradis terrestre, en punition de sa désobéissance, et la tradition du déluge aussi bien que l'arche dans laquelle Noé se sauva avec sa famille. Cette circonstance m'empêche d'adhérer au sentiment du père d'Acosta, qui prétend que cette tradition ne regarde pas le déluge universel, mais un déluge particulier à l'Amérique. En effet, les Algonquins et presque tous les peuples qui parlent leur langue, supposant la création du premier homme, disent que sa postérité ayant péri presque tout entière par une inondation générale, un nommé Messou (d'autres l'appellent Saketchack), qui vit toute la terre abîmée sous les eaux par le débordement d'un lac, envoya un corbeau au fond de cet abîme pour lui en rapporter de la terre; que ce corbeau ayant mal tait sa commission, il y envoya un rat musqué, qui y réussit mieux; que de ce peu de terre que l'animal lui avoit apporté, il rétablit le monde dans son premier état; qu'il tira des flèches contre les troncs des arbres qui paroissoient encore, et que ces flèches se changèrent en branches; qu'il fit plusieurs autres merveilles, et que, par reconnoissance du service que lui avoit rendu le rat musqué, u épousa une femelle de son espèce, dont il eut des enfants qui repeuplèrent le monde; qu'il avoit communiqué son immortalité à un certain sauvage, et la lui avoit donnée dans un petit paquet, en lui défendant de l'ouvrir, sous peine de perdre un don si précieux. »
Le père Bouchet, dans sa lettre à l'évêque d'Avranches, donne. les détails les plus curieux sur les rapports des tables indiennes avec les principales vérités de notre religion et les traditions de l'Écriture : les Mémoires de la Société angloise de Calcutta confirment tout ce que dit ici le savant missionnaire françois :
« La plupart des Indiens assurent que ce grand nombre de divinités qu'il adorent aujourd'hui ne sont que des dieux subalternes et soumis au souvemin Être, qui est également le Seigneur des dieux et des hommes. Ce grand Dieu, disent-ils, est infiniment élevé au-dessus de tous les êtres, et cette distance infinie empêchoit qu'il eût aucun commerce avec de foibles créatures. Quelle proportion en effet, continuent-ils, entre un être infiniment parfait et des êtres créés, remplis comme nous d'imperfections et de foiblesse? C'est pour cela même, selon eux, que Parabaravastou (c'est le Dieu suprême) a créé trois dieux inférieurs, savoir : Bruma, Wishnou et Routren. Il a donné au premier la puissance de créer, au second le pouvoir de conserver, et au troisième le droit de détruire.
« Mais ces trois dieux qu'adorent les Indiens sont, au sentiment de leurs savants, les enfants d'une femme qu'ils appellent Parachatti, c'est-à-dire la Puissance suprême. Si l'on réduisoit cette fable à ce qu'elle étoit dans son origine, on y découvriroit aisément la vérité, tout obscurcie qu'elle est par les idées ridicules que l'esprit de mensonge y a ajoutées.
« Les premiers Indiens ne vouloient dire autre chose, sinon que tout ce qui se fait dans le monde, soit par la création qu'ils attribuent à Bruma, soit par la conservation qui est le partage de Wishnou, soit enfin par les différents changements qui sont l'ouvrage de Routren, vient uniquement de la puissance absolue du Parabaravastou, ou du Dieu suprême. Ces esprits charnels ont fait ensuite une femme de leur Parachatti, et lui ont donné trois enfants, qui ne sont que les principaux effets de la toute-puissance. En effet chatti, en langue indienne, signifie puissance, et para, suprême ou absolue.
« Cette idée qu'ont les Indiens d'un être infiniment supérieur aux autres divinités marque au moins que leurs anciens n'adoroient effectivement qu'un Dieu, et que le polythéisme ne s'est introduit parmi eux que de la manière dont il s'est répandu dans tous les pays idolâtres.
« Je ne prétends pas, monseigneur, que cette première connoissance prouve d'une manière bien évidente le commerce des Indiens avec les Égyptiens ou avec les Juifs. Je sais que sans un tel secours l'auteur de la nature a gravé cette vérité fondamentale dans l'esprit de tous les hommes, et qu'elle ne s'altère chez eux que par le dérèglement et la corruption de leur cœur. C'est pour la même raison que je ne vous dis rien de ce que les Indiens ont pensé sur l'immortalité de nos âmes et sur plusieurs autres vérités semblables.
« Je m'imagine cependant que vous ne serez pas fâché de savoir comment nos Indiens trouvent expliquée, dans leurs auteurs, la ressemblance de l'homme avec le souverain Être. Voici ce qu'un savant brahme m'a assuré avoir tiré sur ce sujet d'un de leurs plus anciens livres. Imaginez-vous, dit cet auteur, un million de grands vases tous remplis d'eau, sur lesquels le soleil répand les rayons de sa lumière : ce bel astre, quoique unique, se multiplie en quelque sorte et se peint tout entier en un moment dans chacun de ces vases; on en voit partout une image très-ressemblante. Nos corps sont ces vases remplis d'eau; le soleil est la figure du souverain Être, et l'image du soleil, peinte dans chacun de ces vases, nous représente assez naturellement notre âme créée à la ressemblance de Dieu même.
« Je passe, monseigneur, à quelques traits plus marqués et plus propres à satisfaire un discernement aussi exquis que le vôtre : trouvez bon que je vous raconte ici simplement les choses telles que je les ai apprises; il me seroit fort inutile, en écrivant à un aussi savant prélat que vous, d'y mêler des réflexions particulières..
« Les Indiens, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, croient que Bruma est celui des trois dieux subalternes qui a reçu du Dieu suprême la puissance de créer. Ce fut donc Bruma qui créa le premier homme; mais ce qui fait à mon sujet, c'est que Bruma forma l'homme du limon de la terre encore toute récente. Il eut, à la vérité, quelque peine à finir son ouvrage : il y revint à plusieurs fois, et ce ne fut qu'à la troisième tentative que ses mesures se
La fable a ajouté cette dernière circonstance à la vérité; et il n'est pas surprenant qu'un Dieu du second ordre ait eu besoin d'apprentissage pour créer l'homme dans la parfaite proportion de toutes les parties où nous le voyons. Mais si les Indiens s'en étoient tenus à ce que la nature et probablement le commerce des Juifs leur avoient enseigné de l'unité de Dieu, ils se seroient aussi contentés de ce qu'ils avoient appris par la même voie de la création de l'homme. Ils se seroient bornés à dire, comme ils font après l'Écriture Sainte, que l'homme fut formé du limon de la terre tout nourellement sortie des mains du Créateur.
« Ce n'est pas tout, monseigneur, l'homme une fois créé par Bruma, avec la peine dont je vous ai parlé, le nouveau créateur fut d'autant plus charmé de sa créature, qu'elle lui avoit plus coûté à perfectionner. Il s'agit maintenant de la placer dans une habitation digne d'elle.
« L'Écriture est magnifique dans la description qu'elle nous fait du paradis terrestre. Les Indiens ne le sont guère moins dans les peintures qu'ils nous tracent de leur Chorcam : c'est selon eux un jardin de délices, où tous les fruits se trouvent en abondance; on y voit même un arbre dont les fruits communiqueroient l'immortalité s'il étoit permis d'en manger. Il seroit bien étrange que des gens qui n'auroient jamais entendu parler du paradis terrestre en eussent fait sans le savoir une peinture si ressemblante.
« Ce qu'il y a de merveilleux, monseigneur, c'est que les dieux inférieurs, qui dès la création du monde se multiplièrent à l'infini, n'avoient pas ou du moins n'étoient pas sûrs d'avoir le privilége de l'immortalité, dont ils se seroient cependant fort accommodés. Voici une histoire que les Indiens racontent à cette occasion. Cette histoire, toute fabuleuse qu'elle est, n'a point assurément d'autre origine que la doctrine des Hébreux, et peut-être même celle des chrétiens.
« Les dieux, disent nos Indiens, tentèrent toutes sortes de voies pour parvenir à l'immortalité. A force de chercher, ils s'avisèrent d'avoir recours à l'arbre de vie qui étoit dans le Chorcam. Ce moyen leur réussit, et en mangeant de temps en temps des fruits de cet arbre, ils se conservèrent le précieux trésor qu'ils ont tant d'intérêt de ne pas perdre. Un fameux serpent, nommé Cheien, s'aperçut que l'arbre de vie avoit été découvert par les dieux du second ordre; comme apparemment on avoit confié à ses soins la garde de cet arbre, il conçut une si grande colère de la surprise qu'on lui avoit faite, qu'il répandit sur-le-champ une grande quantité de poison : toute la terre s'en ressentit, et pas un homme ne devoit échapper aux atteintes de ce poison mortel. Mais le dieu Chiven eut pitié de la nature humaine : il parut sous la forme d'un homme, et avala sans façon tout le venin dont le malicieux serpent avoit infecté l'univers.
« Vous voyez, monseigneur, qu'à mesure que nous avançons les choses s'éclaircissent toujours un peu. Ayez la patience d'écouter une nouvelle fable que je vais vous raconter; car certainement je me tromperois si je m'engageois à vous dire quelque chose de plus sérieux : vous n'aurez pas de peine à y démêler l'histoire du déluge et les principales circonstances que nous en rapporte l'Écriture.
• Le dieu Routren (c'est le grand destructeur des êtres créés) prit un jour la résolution de noyer tous les hommes, dont il prétendoit avoir lieu de n'être pas content. Son dessein ne put être si secret qu'il ne fût pressenti par Wishnou, conservateur des créatures. Vous verrez, monseigneur, qu'elles lui eurent dans cette rencontre une obligation bien essentielle. Il découvrit donc précisément le jour auquel le déluge devoit arriver. Son pouvoir ne s'étendoit pas jusqu'à suspendre l'exécution des projets du dieu Routrer, mais aussi sa qualité de dieu conservateur des choses créées lui donnoit droit d'en empêcher, s'il y avoit moyen, l'effet le plus pernicieux; et voici la
« Il apparut un jour à Sattiovarti, son grand confident, et l'avertit en secret qu'il y auroit bientôt un déluge universel, que la terre seroit inondée et que Routren ne prétendoit rien moins que d'y faire périr tous les hommes et tous les animaux; il l'assura cependant qu'il n'y avoit rien à craindre pour lui, et qu'en dépit de Routren il trouveroit bien moyen de le conserver et de se ménager à soi-même ce qui lui seroit nécessaire pour repeupler le monde. Son dessein étoit de faire paroitre une barque merveilleuse au moment que Routren s'y attendroit le moins, d'y enfermer une bonne provision d'au moins huit cent quarante millions d'âmes et de semences d'êtres. Il falloit au reste que Sattiavarli se trouvât au temps du déluge sur une certaine montagne fort haute, qu'il eut soin de lui faire bien reconnoître. Quelque temps après, Sattiavarti, comme on le lui avoit prédit, aperçut une multitude infinie de nuages qui s'assembloient : il vit avec tranquillité l'orage se former sur la tête des hommes coupables; il tomba du ciel la plus horrible pluie qu'on vit jamais. Les rivières s'enflèrent et se répandirent avec rapidité sur toute la surface de la terre; la mer franchit ses bornes, et, se mêlant avec les fleuves débordés, couvrit en peu de temps les montagnes les plus élevées : arbres, animaux, hommes, villes, royaumes, tout fut submergé; tous les êtres animés périrent et furent détruits.
Cependant Sattiazarti, avec quelques-uns de ses pénitents, s'etoit retiré sur la montagne; il y attendoit le secours dont le dieu l'avoit assuré : il ne laissa pas d'avoir quelques moments de frayeur. L'eau, qui prenoit toujours de nouvelles forces et qui s'approchoit insensiblement de sa retraite, lui donnoit de temps en temps de terribles alarmes; mais dans l'instant qu'il se croyoit perdu, il vit paroître la barque qui devoit le sauver. Il y entra incontinent avec les dévots de sa suite : les huit cent quarante millions d'âmes et de semences d'êtres s'y trouvèrent renfermés.
« La difficulté étoit de conduire la barque et de la contenir contre l'impétuosité des flots, qui étoient dans une furieuse agitation. Le dieu Wishnou eut soin d'y pourvoir, car sur-le-champ il se fit poisson, et il se servit de sa queue comme d'un gouvernail pour diriger le vaisseau. Le dieu poisson et pilote fit une manœuvre si habile, que Sattiavarti attendit fort en repos dans son asile que les eaux s'écoulassent de dessus la surface de la terre.
« La chose est claire, comme vous voyez, monseigneur, et il ne faut pas être bien pénétrant pour apercevoir dans ce récit, mêlé de fables et des plus bizarres imaginations, ce que les livres sacrés nous apprennent du déluge, de l'arche et de la conservation de Noé avec sa famille.
« Nos Indiens n'en sont pas demeurés là, et, après avoir défiguré Noé sous le nom de Sattiavarti, ils pourroient bien avoir mis sur le compte de Bruma les aventures les plus singulières de l'histoire d'Abraham. En voici quelques traits, monseigneur, qui me paroissent fort ressemblants.
« La conformité du nom pourroit d'abord appuyer mes conjectures : il est visible que de Bruma à Abraham il n'y a pas beaucoup de chemin à faire, et il seroit à souhaiter que nos savants en matière d'étymologies n'en eussent point adopté de moins raisonnables et de plus forcées.
« Ce Bruma, dont le nom est si semblable à celui d'Abraham, étoit marié à . une femme que tous les Indiens nomment Sarasvadi. Vous jugerez, monseigneur, du poids que le nom de cette femme ajoute à ma première conjecture. Les deux dernières syllabes du mot Sarasvadi sont dans la langue indienne une terminaison honorifique: ainsi vadi répond assez bien à notre mot françois madame. Cette terminaison se trouve dans plusieurs noms de femmes distinguées, par exemple dans celui de Parvadi, femme de Routren • il est dès lors évident que les deux premières syllabes du mot Sarasvadi, qui font proprement le nom tout entier de la femme de Bruma, se réduisent à Sara, qui est le nom de Sara, femme d'Abraham.
« Il y a cependant quelque chose de plus singulier : Bruma, chez les Indiens, comme Abraham chez les Juifs, a été le chef de plusieurs castes ou tribus différentes. Les deux peuples se rencontrent même fort juste sur le nombre de ces tribus. A Tichirapali, où est maintenant le plus fameux temple de l'Inde, on célèbre tous les ans une fête dans laquelle un vénérable vieillard mène devant soi douze enfants qui représentent, disent les Indiens, les douze chefs des principales castes. Il est vrai que quelques docteurs croient que ce vieillard tient dans cette cérémonie la place de Wishnou; mais ce n'est pas l'opinion commune des savants ni du peuple, qui disent communément que Bruma est le chef de toutes les tribus.
« Quoi qu'il en soit, monseigneur, je ne crois pas que pour reconnoître dans la doctrine des Indiens celle des anciens Hébreux il soit nécessaire que tout se rencontre parfaitement conforme de part et d'autre. Les Indiens partagent souvent à différentes personnes ce que l'Écriture nous raconte d'une seule, ou bien rassemblent dans une seule ce que l'Écriture divise dans plusieurs; mais cette différence, loin de détruire nos conjectures, doit servir, ce me semble, à les appuyer, et je crois qu'une ressemblance trop affectée ne seroit bonne qu'à les rendre suspectes.
« Cela supposé, monseigneur, je continue à vous raconter ce que les Indiens ont tiré de l'histoire d'Abraham, soit qu'ils l'attribuent à Bruma, soit qu'ils en fassent honneur à quelque autre de leurs dieux ou de leurs héros.
« Les Indiens honorent la mémoire d'un de leurs pénitents qui, comme le patriarche Abraham, se mit en devoir de sacrifier son fils à un des dieux du pays. Ce dieu lui avoit demandé cette victime, mais il se contenta de la bonne volonté du père, et ne souffrit pas qu'il en vînt jusqu'à l'exécution. Il y en a pourtant qui disent que l'enfant fut mis à mort, mais que ce dieu le ressuscita.
« « J'ai trouvé une coutume qui m'a surpris dans une des castes qui sont aux Indes : c'est celle qu'on nomme la caste des voleurs. N'allez pas croire, monseigneur, que parce qu'il y a parmi ces peuples une tribu entière de voleurs tous ceux qui font cet honorable métier soient rassemblés dans un corps particulier, et qu'ils aient pour voler un privilége à l'exclusion de tout autre . cela veut dire seulement que tous les Indiens de cette caste volent effectivement avec une extrême licence; mais, par malheur, ils ne sont pas les seuls dont il faille se défier.
« Après cet éclaircissement, qui m'a paru nécessaire, je reviens à mon histoire. J'ai donc trouvé que dans une caste on garde la cérémonie de la circoncision; mais elle ne se fait pas des l'enfance, c'est environ à l'age de vingt ans; tous même n'y sont pas sujets, et il n'y a que les principaux de la caste qui s'y soumettent : cet usage est fort ancien, et il seroit difficile de découvrir d'où leur est venue cette coutume, au milieu d'un peuple entièrement idolâtre.
• Vous avez vu, monseigneur, l'histoire du déluge et de Noë dans Wishnov et dans Sattiavarti; celle d'Abraham dans Bruma et dans Wishnou ; vous verrez . encore avec plaisir celle de Moïse dans les mêmes dieux, et je suis persuadé que vous la trouverez encore moins altérée que les précédentes.
« Rien ne me paraît plus ressemblant à Moïse que le Wishnou des Indiens, métamorphosé en Crichnen, car d'abord crichnen, en langue indienne, signifie noir : c'est pour faire entendre que Crichnen est venu d'un pays où les habitants sont de cette couleur. Les Indiens ajoutent qu'un des plus proches parents de Crichner fut exposé, dès son enfance, dans un petit berceau sur une grande rivière, où il fut dans un danger évident de périr : on l'en tira, et comme c'étoit un fort bel enfant, on l'apporta à une grande princesse, qui le fit nourrir avec soin, et qui se chargea ensuite de son éducation.
* Je ne sais pourquoi les Indiens se sont avisés d'appliquer cet événement à un des parents de Crichnen plutôt qu'à Crichnen même. Que faire à cela, monseigneur? Il faut bien vous dire les choses telles qu'elles sont; et pour rendre les aventures plus ressemblantes je n'irai pas vous déguiser la vérité. Ce ne fut donc point Crichnen, mais un de ses parents, qui fut élevé au palais d'une grande princesse : en cela la comparaison avec Moïse se trouve défectueuse; voici de quoi réparer un peu ce défaut.
« Dès que Crichnen fut né, on l'exposa aussi sur un grand fleuve, afin de le soustraire à la colère du roi, qui attendoit le moment de sa naissance pour le faire mourir : le fleuve s'entr'ouvrit par respect, et ne voulut pas incommoder de ses eaux un dépôt si précieux. On retira l'enfant de cet endroit périlleux, et il fut élevé parmi des bergers; il se maria dans la suite avec les filles de ces bergers, et il garda longtemps les troupeaux de ses peauxpères. Il se distingua bientôt parmi tous ses compagnons, qui le choisirent pour leur chef. Il fit alors des choses merveilleuses en faveur des troupeaux et de ceux qui les gardoient : il fit mourir le roi qui leur avoit déclaré une cruelle guerre; il fut poursuivi par ses ennemis, et comme il ne se trouva pas en état de résister, il se retira vers la mer; elle lui ouvrit un chemin à travers son sein, dans lequel elle enveloppa ceux qui le poursuivoient : ce fut par ce moyen qu'il échappa aux tourments qu'on lui préparoit.
« Qui pourroit douter après cela, monseigneur, que les Indiens n'aient connu Moïse sous le nom de Wishnou métamorphosé en Crichnen ? Mais à la connoissance de ce fameux conducteur du peuple de Dieu ils ont joint celle de plusieurs coutumes qu'il a décrites dans ses livres et plusieurs lois qu'il a publiées et dont l'observation s'est conservée après lui.
« Parmi ces coutumes, que les Indiens ne peuvent avoir tirées que des Juifs, et qui persévèrent encore aujourd'hui dans le pays, je compte, mon-. seigneur, les bains fréquents, les purifications, une horreur extrême pour les cadavres, par l'attouchement desquels ils se croient souillés, l'ordre différent et la distinction des castes, la loi inviolable qui défend les mariages hors de sa tribu ou de sa caste particulière. Je ne finirois point, monseigneur, si je voulois épuiser ce détail : je m'attache à quelques remarques qui ne sont pas tout à fait si communes dans les livres des savants.
« J'ai connu un brahme très-habile parmi les Indiens, qui m'a raconté l'histoire suivante, dont il ne comprenoit pas lui-même le sens tandis qu'il est demeuré dans les ténèbres de l'idolâtrie. Les Indiens font un sacrifice nommé ekiam (c'est le plus célèbre de tous ceux qui se font aux Indes) : on y sacrifie un mouton; on y récite une espèce de prière dans laquelle on dit à haute voix ces paroles : Quand sera-ce que le Sauveur naîtra? Quand sera-ce que le Rédempteur paroitra?
• Ce sacrifice d'un mouton me parolt avoir beaucoup de rapport avec celui de l'agneau pascal; car il faut remarquer sur cela, monseigneur, que comme les Juifs étoient tous obligés de manger leur part de la victime, aussi les brahmes, quoiqu'ils ne puissent manger de viande, sont cependant dispensés de leur abstinence au jour du sacrifice de l'ekiam, et sont obligés par la loi de manger du mouton qu'on immole et que les brahmes partagent
« Plusieurs Indiens adorent le feu : leurs dieux mêmes ont immolé des victimes à cet élément : il y a un précepte particulier pour le sacrifice d'Oman, par lequel il est ordonné de conserver toujours le feu et de ne le laisser jamais éteindre : celui qui assiste à l'Ekiam doit tous les matins et tous les soirs mettre du bois au feu pour l'entretenir. Ce soin scrupuleux répond assez juste au commandement porté dans le Lévitique, cap. vi, v. 12 et 13 : Ignis in altare semper ardebit, quem nutriet sacerdos, subjiciens ligna mane per singulos dies. Les Indiens ont fait quelque chose de plus en considération du feu : ils se précipitent eux-mêmes au milieu des flammes. Vous jugerez comme moi, monseigneur, qu'ils auroient beaucoup mieux fait de ne point ajouter cette cruelle cérémonie à ce que les Juifs leur avoient appris sur cette matière.
Les Indiens ont encore une fort grande idée des serpents : ils croient que ces animaux ont quelque chose de divin et que leur vue porte bonheur. Ainsi plusieurs adorent les serpents et leur rendent les plus profonds respects; mais ces animaux, peu reconnoissants, ne laissent pas de mordre cruellement leurs adorateurs. Si le serpent d'airain que Moïse montra au peuple de Dieu, et qui guérissoit par sa seule vue, eût été aussi cruel que les serpents animés des Indes, je doute fort que les Juifs eussent jamais été
» « Ajoutons enfin, monseigneur, la charité que les Indiens ont pour leurs esclaves : ils les traitent presque comme leurs propres enfants; ils ont grand soin de les bien élever ; ils les pourvoient de tout libéralement; rien ne leur manque, soit pour leur vêtement, soit pour la nourriture ; ils les marient, et presque toujours ils leur rendent la liberté. Ne semble-t-il pas que ce soit aux Indiens, comme aux Israélites, que Moïse ait adressé sur cet article les préceptes que nous lisons dans le Lévitique ?
* Quelle apparence y a-t-il donc, monseigneur, que les Indiens n'aient pas eu autrefois quelque connoissance de la loi de Moïse ? Ce qu'ils disent encore de leur loi et de Bruma, leur législateur, détruit, de me semble, d'une manière évidente, ce qui pourroit rester de doute sur cette matière.
a Bruma a donné la loi aux hommes. C'est ce Vedam ou Livre de la loi que les Indiens regardent comme infaillible : c'est, selon eux, la pure parole de Dieu dictée par l'Abadam, c'est-à-dire par celui qui ne peut se tromper et qui dit essentiellement la vérité. Le Vedam, ou la loi des Indiens, est divisé en quatre parties, mais, au sentiment de plusieurs doctes Indiens, il y en avoit anciennement une cinquième, qui a péri par l'injure des temps et qu'il a été impossible de recouvrer.
« Les Indiens ont une estime inconcevable pour la loi qu'ils out reçue de leur Bruma. Le profond respect avec lequel ils l'entendent prononcer, le choix des personnes propres à en faire la lecture, les préparatifs qu'on y doit apporter, cent autres circonstances semblables, sont parfaitement conformes à ce que nous savons des Juifs par rapport à la loi sainte et à Moïse, qui la leur a annoncée.
« Le malheur est, monseigneur, que le respect des Indiens pour la loi va jusqu'à nous en faire un mystère impénétrable; j'en ai cependant assez appris par quelques docteurs pour vous faire voir que les livres de la loi du prétendu Bruma sont une imitation du Pentateuque de Moïse.
« La première partie du Vedam, qu'ils appellent Irroucouedam, traite de la première cause et de la manière dont le monde a été créé. Ce qu'ils m'en ont dit de plus singulier par rapport à notre sujet, c'est qu'au commencement il n'y avoit que Dieu et l'eau, et que Dieu étoit porté sur les eaux. La ressemblance de ce trait avec le premier chapitre de la Genèse n'est pas difficile à remarquer.
« J'ai appris de plusieurs brahmes que dans le troisième livre, qu'ils nomment Samaredam, il y a quantité de préceptes de morale. Cet enseignement a paru avoir beaucoup de rapport avec les préceptes moraux répandus dans l'Exode.
« Le quatrième livre, qu'ils appellent Adaranavedam, contient les différents sacrifices qu'on doit offrir, les qualités requises dans les victimes, la manière de bâtir les temples et les diverses fêtes que l'on doit célébrer. Ce peut être là, sans trop deviner, une idée prise sur les livres du Lévitique et du Deutéronome.
« Enfin, monseigneur, de peur qu'il ne manque quelque chose au parallèle, comme ce fut sur la fameuse montagne de Sinaï que Moïse reçut la loi, ce fut aussi sur la célèbre montagne de Mahamerou que Bruma se trouva avec le Vedam des Indiens. Cette montagne des Indes est celle que les Grecs ont appelée Meros, où ils disent que Bacchus est né, et qui a été le séjour des dieux. Les Indiens disent encore aujourd'hui que cette montagne est l'endroit où sont placés leurs Chorcams ou les différents paradis qu'ils reconnoissent.
« N'est-il pas juste, monseigneur, qu'après avoir parlé assez longtemps de Moïse et de la loi, nous disions aussi quelques mots de Marie, sœur de ce grand prophète? Je me trompe beaucoup, ou son histoire n'a pas été tout à fait inconnue à nos Indiens.
« L'Écriture nous dit de Marie qu'après le passage miraculeux de la mer Rouge elle assembla les femmes israélites, elle prit des instruments de musique et se mit à danser avec ses compagnes et à chanter les louanges du Tout-Puissant. Voici un trait assez semblable que les Indiens racontent de leur fameuse Lakcoumi. Cette femme, aussi bien que Marie sœur de Moïse, sortit de la mer par une espèce de miracle. Elle ne fut pas plus tôt échappée au danger où elle avoit été de périr, qu'elle fit un bal magnifique, dans lequel tous les dieux et toutes les déesses dansèrent au son des instruments.
• Il me seroit aise, monseigneur, en quittant les livres de Moïse, de parcourir les autres livres historiques de l'Ecriture et de trouver dans la tradition de nos Indiens de quoi continuer ma comparaison; mais je craindrois qu'une trop grande exactitude ne vous fatiguât : je me contenterai de vous raconter encore une ou deux histoires qui m'ont le plus frappé et qui font le plus à mon sujet.
« La première qui se présente à moi est celle que les Indiens débitent sous le nom d'Arichandiren. C'est un roi de l'Inde fort ancien, et qui, au nom et à quelques circonstances près, est, à le bien prendre, le Job de l'Écriture.
« Les dieux se réunirent un jour dans leur Chorcam, ou, si nous l'aimons mieux, dans le paradis des délices. Devendiren, le dieu de la gloire, présidoit à cette illustre assemblée : il s'y trouva une foule de dieux et de déesses, les plus fameux pénitents y eurent aussi leur place, et surtout les sept principaux anachorètes.
« Après quelques discours indifférents, on proposa cette question . Si parmi les hommes il se trouve un prince sans défaut. Presque tous soutinrent qu'il n'y en avoit pas un seul qui ne fût sujet à de grands vices, et Vichoura-Moutren se mit à la tête de ce parti : mais le célèbre Vachichten prit un sentiment contraire, et soutint fortement que le roi Arichandiren, son disciple, étoit un prince parfait. Vichouva-Moutren, qui, du génie impérieux dont il est, n'aime pas à se voir contredit, se mit en grande colère, et assura les dieux qu'il sauroit bien leur faire connoître les défauts de ce prétendu prince parfait, si on vouloit le lui abandonner.
« Le défi fut accepté par Vachichten, et l'on convint que celui des deux qui auroit le dessous céderoit à l'autre tous les mérites qu'il avoit pu acquérir par une longue pénitence. Le pauvre roi Arichandiren fut la victime de cette dispute. Vichouva-Moutren le mit à toutes sortes d'épreuves : il le réduisit à la plus extrême pauvreté; il le dépouilla de son royaume; il ût périr le seul fils qu'il eût; il lui enleva sa femme Chandirandi.
« Malgré tant de digrâces, le prince se soutint toujours dans la pratique de la vertu avec une égalité d'âme dont n'auroient pas été capables les dieux mêmes qui l'éprouvoient avec si peu de ménagements : aussi l'en récompensèrent-ils avec la plus grande magnificence. Les dieux l'embrassèrent l'an après l'autre; il n'y eut pas jusqu'aux déesses qui lui firent leurs compliments. On lui rendit sa femme et on ressuscita son fils. Ainsi Vichouza-Moutren céda, suivant la convention, tous ses mérites à Vachichten, qui en fit présent au roi Arichandiren; et le vaincu alla, fort à regret, recommencer une longue pénitence pour faire, s'il y avoit moyen, bonne provision de nouveaux mérites.
« La seconde histoire qui me reste à vous raconter, monseigneur, a quelque chose de plus funeste, et ressemble encore mieux à un trait de l'histoire de Samson que la fable d'Arichandiren ne ressemble à l'histoire de Job.
« Les Indiens assurent donc que leur dieu Ramen entreprit un jour de conquérir Ceylan, et voici le stratagème dont ce conquérant, tout dieu qu'il étoit, jugea à propos de se servir. Il leva une armée de singes, et leur donna pour général un singe distingué, qu'ils nomment Anouman; il lui fit envelopper la queue de plusieurs pièces de toile, sur lesquelles on versa de grands vases d'huile; on y mit le feu, et ce singe courant par les campagnes, au milieu des blés, des bois, des bourgades et des villes, porta l'incendie partout : il brûla tout ce qui se trouva sur sa route et réduisit en cendres l'île presque tout entière. Après une telle expédition, la conquête n'en devoit pas être fort difficile, et il n'étoit pas nécessaire d'être un dieu bien puissant pour en venir à bout.
« Je me suis peut-être trop arrêté, monseigneur, sur la conformité de la doctrine des Indiens avec celle du peuple de Dieu; j'en serai quitte pour abréger un peu ce qui me resteroit à vous dire sur un second point que j'étois résolu de soumettre, comme le premier, à vos lumières et i votre pénétration; je me bornerai à quelques réflexions assez courtes, qui me persuadent que les Indiens les plus avancés dans les terres ont eu, dès les premiers temps de l'Église, la connoissance de la religion chrétienne, et qu'eux aussi bien que les habitants de la côte ont reçu les instructions de saint Thomas et des premiers disciples des apôtres.
a Je commence par l'idée confuse que les Indiens conservent encore de l'adorable Trinité qui leur fut autrefois prêchée. Je vous ai parlé, monseigneur, des trois principaux dieux des Indiens, Bruma, Wishnou et Routren. La plupart des gentils disent, à la vérité, que ce sont trois divinités différentes et effectivement séparées. Mais plusieurs nianigneuls, ou hommes spirituels, assurent que ces trois dieux, séparés en apparence, ne font réellement qu'un seul dieu : que ce dieu s'appelle Bruma lorsqu'il crée et qu'il exerce sa toute-puissance; qu'il s'appelle Wishnou lorsqu'il conserve les êtres créés et qu'il donne les marques de sa bonté, et qu'enfin il prend le nom de Routren lorsqu'il détruit les villes, qu'il châtie les coupables et qu'il fait sentir les effets de sa juste colère.
« Il n'y a que quelques années qu'un brahme expliquoit ainsi ce qu'il concevoit de la fameuse Trinité des païens. Il faut, disoit-il, se représenter Dieu et ses trois noms différents qui répondent à ses trois principaux attributs, à peu près sous l'idée de ces piramydes triangulaires qu'on voit élevées devant la porte de quelques temples.
« Vous jugez bien, monseigneur, que je ne prétends pas vous dire que cette imagination des Indiens réponde fort juste à la vérité que les chrétiens reconnoissent; mais au moins fait-elle comprendre qu'ils ont eu autrefois des lumières plus pures, et qu'elles se sont obscurcies par la difficulté que renferme un mystère si fort au-dessus de la foible raison des nommes.
« Les fables ont encore plus de part dans ce qui regarde le mystère d l'incarnation, mais, du reste, tous les Indiens conviennent que Dieu s'est incarné plusieurs fois. Presque tous s'accordent à attribuer ces incarnations à Wishnou, le second dieu de leur Trinité. Et jamais ce dieu ne s'est incarné, selon eux, qu'en qualité de sauveur et de libérateur des hommes.
J'abrège, comme vous le voyez, monseigneur, autant qu'il m'est possible, et je passe à ce qui regarde nos sacrements. Les Indiens disent que le bain pris dans certaines rivières efface entièrement les péchés, et que cette eau mystérieuse lave non-seulement les corps, mais purifie aussi les âmes d'une manière admirable. Ne seroit-ce point là un reste de l'idée qu'on leur auroit donnée du saint baptême?
« Je n'avois rien remarqué sur la divine Eucharistie; mais un brahme converti me lit faire attention, il y a quelques années, à une circonstance assez considérable pour avoir ici sa place. Les restes des sacrifices et le riz qu'on distribue à manger dans les temples conservent chez les Indiens le nom de prajadam. Ce mot indien signifie en notre langue divine grâce, et c'est ce que nous exprimons par le terme grec Eucharistie.
« Il y a quelque chose de plus marqué sur la confession, et je crois, monseigneur, devoir y donner un peu plus d'étendue.
, C'est une espèce de maxime parmi les Indiens que celui qui confessera son péché en recevra le pardon. Cheira param chounal Tiroum. Ils célèbrent une fête tous les ans pendant laquelle ils vont se confesser, sur le bord d'une rivière, aîn que leurs péchés soient entièrement effacés. Dans le fameux sacrifice, Ekiam, la femme de celui qui y préside est obligée de se confesser, de descendre dans le détail des fautes les plus humiliantes et de déclarer jusqu'au nombre de ses péchés. »