Notes et éclaircissements
Note LX, page 709
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il est curieux de voir comment un Faidyt traite un Fénelon dans sa Télémacomanie : a S'il faut juger du Télémaque, dit-il, par le feu et l'ardeur avec laquelle ce livre est recherché, c'est le plus excellent de tous les livres. Jamais on ne tira tant d'exemplaires d'aucun ouvrage, jamais on ne fit tant d'éditions d'un même livre, jamais écrit n'a été lu par tant de gens. Mais, comme les fées du jeune Perrault, et les pasquinades de Le Noble, et les mamans-joies de madame Demurat, et les comédies d'Arlequin, ou le théâtre Italien, qui sont certainement des livres fort méprisables, ont été lus et courus par plus de gens et réimprimés plus de fois que Télémaque, il faut compter pour peu de chose l'avidité avec laquelle il a été recherché, etc... Le profond respect que j'ai pour le caractère et pour le mérite personnel de M. de Cambrai me fait rougir de honte pour lui d'apprendre qu'un tel ouvrage soit parti de sa plume et que de la même main dont il offre tous les jours sur l'autel au Dieu vivant le calice adorable qui contient le sang de Jésus-Christ, le prix de la rédemption de l'univers, il ait présenté à boire à ces mêmes âmes qui en ont été rachetées la coupe du vin empoisonné de la prostituée de Babylone... Je n'ai presque vu autre chose dans les premiers tomes du Télémaque de M. de Cambrai que des peintures vives et naturelles de la beauté des nymphes et des naïades, et de celle de leur parure et de leur ajustement, de leur danse, de leurs chansons, de leurs jeux, de leurs divertissements, de leur chasse, de leurs intrigues à se faire aimer, et de la bonde grâce avec laquelle elles nagent toutes nues aux yeux d'un jeune homme pour l'enflammer. La grotte enchantée de Calypso, la troupe galante des jeunes filles qui l'accompagnent partout, leur étude à plaire, leur application à se parer, les soins assidus et officieux qu'elles rendent au beau Télémaque, les discours que leur maîtresse, encore plus amoureuse qu'elles, lui tient, les charmes de la jeune Eucharis, les avances qu'elle fait à son amoureux, les rendez-vous dans un bois, les tête-à-tête sur l'herbe, les parties de chasse, les festins, le bon vin et le précieux nectar dont elles enivrent leur hôte, la descente de Vénus dans un char doré et léger, traîné par des colombes, accompagnée de son petit Amour; enfin la description de l'île de Chypre et des plaisirs de toutes les sortes qui sont permis en ce charmant pays, aussi bien que les fréquents exemples de toute la jeunesse, qui, sous l'autorité des lois et sans le moindre obstacle de la pudeur, s'y livre impunément à toutes sortes de voluptés et de dissolutions, occupent une bonne partie du premier et du second tome du roman de votre prélat, Madame... Est-il possible que M. de Cambrai, qui est si éclairé, n'ait pas prévu tant de funestes suites qui proviendront de son livre?... A quoi peuvent servir après cela toutes les belles instructions de morale et de vertu chrétienne et évangélique que M. de Cambrai fait donner par Mentor à son Télémaque? N'est-ce pas mêler Dieu avec le démon, Jésus-Christ avec Bélial, la lumière avec les ténèbres, comme dit saint Paul, et faire un mélange ridicule et monstrueux de la religion chrétienne avec la païenne, et des idoles avec la divinité ? » (Télémacomante, ou la censure et critique du roman intitulé Les Aventures, etc., 1 vol. in-12 de 500 pages, édit. de 1700, pag. 1-2-3-6-461-462.) On voit que dans tous les temps les dénonciations et les insinuations odieuses ont fait une partie essentielle de l'art de certains critiques. Le reste de la Télémacomanie est du même ton. Faidyt prouve que Fénelon ne cait pas sa langue, qu'il est d'une ignorance profonde en histoire, qu'il fait toujours, par exemple, Idoménée petit fils de Minos, fils de Jupiter, tandis qu'il n'étoit que son arrière-petit-fils; il montre que l'archevêque de Cambrai n'entend pas Homère, que son roman (qui est un chef-d'œuvre de composition) est pitoyablement composé, notamment le dénoûment, que lui, Faidyt, trouve ridicule, etc., etc. Encore ce misérable, qui avoit aussi insulté Bossuet et l'avoit appelé l'âne de Balaam, se défend-il d'être l'auteur d'une critique brutale et séditieuse, qui avoit paru depuis quelque temps contre le Télémaque; il est fort scandalisé qu'on lui attribue cet infâme libelle : il vouloit parler apparemment de la critique générale du Télémaque, de Gueudeville. Il faut convenir qu'on a peu le droit de se plaindre de la rigueur de la censure lorsqu'on voit de pareilles insultes prodiguées à des ouvrages dont le temps a consacré la beauté; mais il faut convenir aussi que ces critiques sont des refuges dangereux pour l'amour-propre des auteurs modernes, et qu'elles offrent trop de consolation à la médiocrité.