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L'Enchanteur 1768—1848
Génie du christianisme Note LIX, page 530

Notes et éclaircissements

Note LIX, page 530

Génie du christianisme · 8 min de lecture · p. 690–692 · chapitre 237 sur 244

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est cette corruption de l'empire romain qui a attiré du fond de leurs déserts les barbares, qui, sans connoître la mission qu'ils avoient de détruire, s'étoient appelés par instinct le fléau de Dien.

Salvien, prêtre de Marseille ', qu'on a appelé le Jérémie du cinquième siècle, 1. Il paroît certain, d'après les lettres qui nous restent de Salvien, qu'il étoit de Trèves, et d'une des premières familles de cette ville. A l'époque de l'invasion des

4¾ écrivit ses livres de la Providence ' pour prouver à ses contemporains qu'ils avoient tort d'accuser le ciel et qu'ils méritoient tous les malheurs dont ils étoient accablés.

« Quel châtiment, dit-il, ne mérite pas le corps de l'empire, dont une partie outrage Dieu par le débordement de ses mœurs, et l'autre joint l'erreur aux plus honteux excès?

« Pour ce qui est des mœurs, pouvons-nous le disputer aux Goths et aux Vandales? Et, pour commencer par la reine des vertus, la charité, tous les barbares, au moins de la même nation, s'aiment réciproquement, au lieu que les Romains s'entre-déchirent... Aussi voit-on tous les jours des sujets de l'empire aller chercher chez les barbares un asile contre l'inhumanité des Romains. Malgré la différence de mœurs, la diversité du langage, et, si j'ose le dire, malgré l'odeur infecte qu'exhalent le corps et les habits de ces peuples étrangers *, ils prennent !e parti de vivre avec eux et de se soumettre à leur domination, plutôt que de se voir continuellement exposés aux injustes et tyranniques violences de leurs compatriotes.

« ... Nous ne gardons aucune des lois de l'équité, et nous trouvons mauvais que Dieu nous rende justice. En quel pays du monde voit-on des désordres pareils à ceux qui règnent aujourd'hui parmi le Romains ? Les Francs ne donnent pas dans cet excès; les Huns en ignorent la pratique; il ne se passe rien de semblable ni chez les Vandales ni chez les Goths... Que dire davantage ? Les richesses d'autrefois nous ont échappé des mains, et, réduits à la dernière misère, nous ne pensons qu'à de vains amusements. La pauvreté range enfin les prodigues à la raison, et corrige les débauchés; mais pour nous, nous sommes des prodigues et des débauchés d'une espèce toute particulière : la disette n'empêche pas nos désordres.

« ... Qui le croiroit? Carthage est investie, déjà les barbares en battent les murailles; on n'entend autour de cette malheureuse ville que le bruit des armes, et durant ce temps-là des habitants de Carthage sont au cirque, tout occupés à goûter le plaisir insensé de voir s'entr'égorger des athlètes en fureur; d'autres sont au théâtre, et là ils se repaissent d'infamies. Tandis qu'on égorge leurs concitoyens hors de la ville, ils se livrent au dedans à la dissolution... Le bruit des combattants et des applaudissements du cirque, les tristes accents des mourants et les clameurs insensées des spectateurs se mêlent ensemble; et dans cette étrange confusion, i peine peut-on distinguer

barbares, il alla s'établir à l'autre extrémité des Gaules avec sa femme, Palladie, et st fille, Auspiciole : il se fixa à Marseille, où il perdit son épouse, et se fit prêtre. Saint Hilaire d'Arles, son contemporain, le qualifioit d'homme excellent et de très-heureux serviteur de Jésus-Christ.

1. De Gubernatione Dei et de justo Dei prasentique judicio.

2. Et quamvis ab his ad quos confugiunt discrepent ritu, discrepent lingua, ipso etiam , ut ita dicam, corporum atque induviarum burbaricarum fetore dissentiant, malunt tamen in barbariu pati cultum dissimilem quam in Romanis injustitirm sœvienten. (De Gub. Dei, lib, V.) les cris lugubres des malheureuses victimes qu'on immole sur le champ de bataille d'avec les huées dont le reste du peuple fait retentir les amphithéâtres. N'est-ce pas là forcer Dieu et le contraindre à punir? Peut-être ce Dieu de bonté vouloit-il suspendre l'effet de sa juste indignation, et Carthage lui a

« Mais à quoi bon chercher si loin des exemples? N'avons-nous pas vu, dans les Gaules, presque tous les hommes les plus élevés en dignité devenir, par l'adversité, pires qu'ils n'étoient auparavant? N'ai-je pas vu moi-même la noblesse la plus distinguée de Trèves, quoique ruinée de fond en comble, dans un état plus déplorable par rapport aux mœurs que par rapport aux biens de la vie? car il leur restoit encore quelque chose des débris de leur fortune, au lieu qu'il ne leur restoit plus rien des mœurs chrétiennes '.

N'est-ce pas la destinée des peuples soumis à l'empire romain de prier plutôt que de se corriger ? Il faut qu'ils cessent d'être pour cesser d'être vicieux. En faut-il d'autres preuves que l'exemple de la capitale des Gaûles?? Ruinée jusqu'à trois fois de fond en comble, n'est-elle pas plus débordée que jamais? J'ai vu moi-même, pénétré d'horreur, la terre jonchée de corps morts. J'ai vu les cadavres nus, déchirés, exposés aux oiseaux et aux chiens : l'air en étoit infecté, et la mort s'exhaloit, pour ainsi dire, de la mort même. Qu'arriva-t-il pourtant? O prodige de folie, et qui pourroit se l'imaginer1 une partie de la noblesse, sauvée des ruines de Trèves, pour remédier au mal, demanda aux empereurs d'y rétablir les jeux du cirque...

« ... Pense-t-on au cirque quand on est menacé de la servitude? ne songe-t-on qu'à rire quand on n'attend que le coup de la mort?... Ne diroit-on pas que tous les sujets de l'empire ont mangé de cette espèce de poison qui fait rire et qui tue? Ils vont rendre l'âme, et ils rient! Aussi nos ris sont-ils partout suivis de larmes, et nous sentons dès à présent la vérité de ces paroles du Sauveur . Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » (LUC, VI, 23.) (De la Providence,1. V, VI et VII.)

Le cardinal Bellarmin fait remarquer que le zèle de Salvien pour la réformation des mœurs lui avoit fait trop généraliser la peinture qu'il fait des vices de son siècle. Tillemont fait une observation semblable : il dit que la corruption ne pouvoit pas être si universelle dans un temps où il y avoit encore tant de saints évêques. Le livre de Salvien parut en 439. Douze ans auparavant saint Augustin avoit publié, sur le même sujet, son grand ouvrage de la Cité de Dieu, qu'il avoit commencé en 413, après la prise de Rome par Alaric. A la profondeur des pensées, à la parfaite justesse des vues, on reconnoît dans ce livre le plus beau génie de l'antiquité chrétienne.

1. Sed quid ego loquor de longe positis et quasi in alio orbe submatis, cum scior. etiam in solo patrio atque in citatibus Gallicanis omnes fere præcelsiores virs calumitatious suis factos fuisse pejores? Vidi siquidem ego ipse Treveros domi mobiles, dignitate sublimes, licet jam spoliatos atque vastatos, minus tamen eversos rebus fuisse quam moribus. Quamvis etiam depopulatis jam atque nudatis aliquid supererat de substantiel, nihil tamen de disciplina. (De Gub. Dei, lib. VI, in-8°, ed. tert., cum notis Baluz. p. 130.) ↩

2. Trèves. Cette ville étoit la résidence du préfet des Gaules, et les empereurs y faisoient leur séjour ordinaire quand ils s'arrêtoient dans les provinces en deçà du • Rhin et des Alpes.

Les païens attribuoient les malheurs de l'empire à l'abandon du culte des dieux, et les chrétiens foibles ou corrompus en prenoient occasion d'accuser la Providence. Saint Augustin remplit le double objet de répondre aux reproches des uns, d'éclairer et de consoler les autres. Il montre aux païens, en parcourant l'histoire depuis la ruine de Troie, que les anciens empires, comme ceux des Assyriens et des Égyptiens, avoient péri, quoiqu'ils n'eussent pas cessé d'être fidèles au culte des dieux ; il rappelle particulièrement aux Romains ce que leurs pères avoient souffert lors de l'incendie de Rome par les Gaulois, pendant la seconde guerre Punique, et surtout du temps des proscriptions de Marius et de Sylla. Il fait voir que ce dernier avoit été bien plus cruel que les Goths; que ceux-ci avoient du moins épargné tous ceux qui s'étoient réfugiés dans les basiliques des apôtres et les tombeaux des martyrs, protection qu'on n'avoit jamais vue, dans toute l'antiquité, procurée par les temples des dieux, et qu'ainsi, en accusant la religion chrétienne, ils se rendoient encore coupables d'ingratitude. Il leur dit ensuite que leur perte avoit pour principe la corruption de leurs mœurs, dont il fait remonter l'époque à la construction du premier amphithéâtre, que Scipion Nasica voulut en vain empêcher; corruption que Salluste a peinte avec tant de force, et qui faisoit dire à Cicéron, dans son traité de la République', écrit soixante ans avant Jésus-Christ, qu'il comptoit l'Etat de Rome comme déjà ruiné par la chute des anciennes mœurs.

Saint Augustin dit aux chrétiens que les gens de bien commettent toujours beaucoup de fautes ici-bas qui méritent des punitions temporelles, mais que les vrais disciples de Jésus-Christ ne regardoient pas comme des maux la perte des biens, l'exil, la captivité, ni la mort même, et qu'ils n'espéroient le bonheur que dans la cité du ciel, qui est leur véritable patrie.

Cet ouvrage n'est que le développement de la fameuse lettre que le saint docteur avoit écrite, lors de la prise de Rome, au tribun Marcellin, secrétaire impérial en Afrique. Peu de temps après, ce même Marcellin fut calomnieusement accusé d'être entré dans une conspiration contre l'empereur, et il fut condamné à perdre la tête, ainsi que son frère Appringius. Comme ils étoient ensemble en prison, Appringius dit un jour à Marcellin : « Si je souffre ceci pour mes péchés, vous dont je connois la vie si chrétienne, comment l'avez-vous mérité? - Quand ma vie, dit Marcellin, seroit telle que vous le dites, croyez-vous que Dieu me fasse une petite grâce de punir ici mes péchés et de ne les pas réserver au jugement futur? 9i ( Note de l'Editeur.)

1. Fragment conservé dans la Cité de Dieu, liv. 11, chap. XXI. ↩

2. Parumne, inquit, mihi existimas conferri divinitus beneficium (si tamen hoc testimonium tuum de vita mea verum est), ut quod patior, etiamsi usque ad effusio. nem sanguinis patiar, ibi peccata med puniantur, nec mihi ad futurum judicium reserventur? (S. Aug., ad Cacilianum, ep, cLl.)