Notes et éclaircissements
Note XXIX, page 339
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
On jugera de l'éloquence de saint Chrysostome par ces deux morceaux, traduits ou extraits par Rollin, dans son Traité des Études, t. II, ch. I1, p. 493.
Extrait du discours de saint Chrysostome sur la disgrace d'Eutrope
Eutrope étoit un favori tout-puissant auprès de l'empereur Arcade, et qui
dans l'extrémité de la misère. Il ne trouva de ressource que dans la pieuse générosité de saint Jean Chrysostome, qu'il avoit souvent maltraité, et dans l'asile sacré des autels, qu'il s'étoit efforcé d'abolir par diverses lois, et où il se réfugia dans son malheur. Le lendemain, jour destiné à la célébration des saints mystères, le peuple accourut en foule dans l'église pour y voir dans Eutrope une image éclatante de la foiblesse des hommes et du néant des grandeurs humaines. Le saint évêque parla sur ce sujet d'une manière si vive et si touchante, qu'il changea la haine et l'aversion qu'il avoit pour Eutrope en compassion, et fit fondre en larmes tout son auditoire. Il faut se souvenir que le caractère de saint Chrysostome étoit de parler aux grands et aux puissants, même dans le temps de leur plus grande prospérité, avec une force et une liberté vraiment épiscopales.
« Si l'on a dû jamais s'écrier : Vanité des vanités, et tout n'est que vanité, certainement c'est dans la conjoncture présente. Où est maintenant cet éclat des plus hautes dignités? Où sont ces marques d'honneur et de distinction? Qu'est devenu cet appareil des festins et des jours de réjouissance? Où se sont terminées ses acclamations si fréquentes et ses flatteries si outrées de tout un peuple assemblé dans le Cirque pour assister au spectacle? Un seul coup de vent a dépouillé cet arbre superbe de toutes ses feuilles, et , après l'avoir ébranlé jusque dans ses racines, l'a arraché en un moment de la terre. Où sont ces faux amis, ces vils adulateurs, ces parasites si empressés à faire leur cour et à témoigner par leurs actions et leurs paroles un servile dévoue-• ment? Tout cela a disparu, et s'est évanoui comme un songe, comme une fleur, comme une ombre. Nous ne pouvons donc trop répéter cette sentence du Saint-Esprit : Vanité des vanités, et tout n'est que vanité. Elle devroit être écrite en caractères éclatants dans toutes les places publiques, aux portes des maisons, dans toutes nos chambres; mais elle devroit encore bien plus être gravée dans nos cœurs, et faire le continuel sujet de nos entretiens.
« N'avois-je pas raison, dit saint Chrysostome en s'adressant à Eutrope, de vous représenter l'inconstance et la fragilité de vos richesses ? Vous connoissez maintenant, par votre expérience, que comme des esclaves fugitifs elles vous ont abandonné. et qu'elles sont mème en quelque sorte devenues perfides et homicides à votre égard, puisqu'elles sont la principale cause de votre désastre. Je vous répétois souvent que vous deviez faire plus de cas de mes reproches, quelque amers qu'ils vous parussent, que de ces fades louanges dont vos flatteurs ne cessoient de vous accabler, parce que les blessures que fait celui qui aime valent mieux que les baisers trompeurs de celui qui hait. Avois-je tort de vous parler ainsi? Que sont devenus tous ces courtisans? Ils se sont retirés; ils ont renoncé à votre amitié; ils ne songent qu'à leur sûreté, à leurs intérêts, aux dépens même des vôtres. Il n'en est pas ainsi de nous. Nous avons souffert vos emportements dans votre élévation; et dans votre chute nous vous soutenons de tout notre pouvoir. L'Église, à qui vous avez fait la guerre, ouvre son sein pour vous recevoir, et les théâtres, objet éternel de vos complaisances, qui nous ont si souvent attiré votre indignation, vous ont abandonné et trahi.
« Je ne parle pas ainsi pour insulter au malheur de celui qui est tombé, ni pour rouvrir et aigrir des plaies encore toutes sanglantes, mais pour soutenir ceux qui sont debout et leur faire éviter de pareils maux. Et le moyen de les éviter, c'est de se bien convaincre de la fragilité et de la vanité des grandeurs humaines. De les appeler une fleur, une herbe, une fumée, un songe, ce n'est pas encore en dire assez, puisqu'elles sont au-dessous même du néant. Nous en avons une preuve bien sensible devant les yeux. Qui jamais est parvenu à une plus haute élévation? N'avoit-il pas des biens immenses ? Lui manquoit-il quelque dignité? N'étoit-il pas craint et redouté de tout l'Empire? Et maintenant, plus abandonné et plus tremblant que les derniers des malheureux, que les plus vils esclaves, que les prisonniers enfermés dans de noirs cachots, n'ayant devant les yeux que les épées préparées contre lui, que les tourments et les bourreaux, privé de la lumière du jour au milieu du jour mème, il attend à chaque moment la mort, et ne la perd point de vue.
« Vous fûtes témoins hier, quand on vint du palais pour le tirer d'ici par force, comment il courut aux vases sacrés, tremblant de tout le corps, le visage pâle et défait, faisant à peine entendre une foible voix entrecoupée de sanglots, et plus mort que vif. Je le répète encore, ce n'est point pour insulter à sa chute que je dis tout ceci, mais pour vous attendrir sur sos maux et pour vous inspirer des sentiments de clémence et de compassion à son égard.
« Mais, disent quelques personnes dures et impitoyables, qui même nous savent mauvais gré de lui avoir ouvert l'asile de l'Église, n'est-ce pas cet homme-la qui en a été le plus cruel ennemi et qui a fermé cet asile sacré par diverses lois? Cela est vrai, répond saint Chrysostome; et ce doit être pour nous un motif bien pressant pour glorifier Dieu de ce qu'il oblige un ennemi si formidable de venir rendre lui-même hommage et à la puissance de l'Église et à sa clémence : à sa puissance, puisque c'est la guerre qu'il lui a faite qui lui a attiré sa disgrâce; à sa clémence, puisque, malgré tous les maux qu'elle en a reçus, oubliant tout le passé, elle lui ouvre sou sein, elle le cache sous ses ailes, elle le couvre de sa protection comme d'un bouclier et le reçoit dans l'asile sacré des autels, que lui-même avoit plusieurs fois entrepris d'abolir. Il n'y a point de victoires, point de trophées, qui pussent faire tant d'honneur à l'Église. Une telle générosité, dont elle seule est capable, couvre de honte et les Juifs et les infidèles. Accorder hautement sa protection à un ennemi déclaré, tombé dans la disgrace, abandonné de tous, devenu l'objet du mépris et de la haine publique; montrer à son égard une tendresse plus que maternelle; s'opposer en même temps et à la colère du prince et à l'aveugle fureur du peuple : voilà ce qui fait la gloire de notre sainte religion.
« Vous dites avec indignation qu'il a fermé cet asile par diverses lois. O homme! qui que vous soyez, vous est-il donc permis de vous souvenir des injures qu'on vous a faites? Ne sommes-nous pas les serviteurs d'un Dieu crucifié, qui dit en expirant : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font? Et cet homme, prosterné au pied des autels et exposé en spectacle à tout l'univers, ne vient-il pas lui-même abroger ses lois et en reconnoître l'injustice? Quel honneur pour cet autel, et combien est-il devenu terrible et respectable depuis qu'à nos yeux il tient ce lion enchaîné! C'est ainsi que ce qui rehausse l'éclat et l'image d'un prince n'est pas qu'il soit assis sur un trône, revêtu de pourpre et ceint du diadème, mais qu'il foule aux pieds les barbares vaincus et captifs.
« Je vois dans notre temple une assemblée aussi nombreuse qu'a la grande fête de Pâques. Quelle leçon pour tous que le spectacle qui vous occupe maintenant, et combien le silence même de cet homme, réduit en l'état où vous le voyez, est-il plus éloquent que tous nos discours! Le riche, en entrant ici. n'a qu'à ouvrir les yeux pour reconnoître la vérité de cette parole : Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs. L'herbe s'est séchée, la fleur est tombée, parce que le Seigneur l'a frappée de son souffle. Et le pauvre apprend ici à juger de son état tout autrement qu'il ne fait, et, loin de se plaindre, à savoir même bon gré à sa pauvreté, qui lui tient lieu d'asile, de port, de citadelle, en le mettant en repos et en sûreté, et le délivrant des craintes et des alarmes dont il voit que les richesses sont la cause et l'origine. »
Le but qu'avoit saint Chrysostome en tenant tout ce discours n'éloit pas seulement d'instruire son peuple, mais de l'attendrir par le récit des maux dont il lui faisoit une peinture si vive. Aussi eut-il la consolation, comme je l'ai dit, de faire fondre en larmes tout son auditoire, quelque aversion qu'on eût pour Eutrope, qu'on regardoit avec raison comme l'auteur de tous les maux publics et particuliers. Quand il s'en aperçut il continua ainsi : i Ai-je calmé vos esprits? Ai-je chassé la colère? Ai-je éteint l'inhumanité? Ai-je excité la compassion ? Oui, sans doute, et l'état où je vous vois, et ces larmes qui coulent de vos yeux en sont de bons garants. Puisque vos cœurs sont attendris et qu'une ardente charité en a fondu la glace et amolli la dureté, allons donc tous ensemble nous jeter aux pieds de l'empereur, ou plutôt prions le Dieu de miséricorde de l'adoucir, en sorte qu'il nous accorde la grâce entière. »
Ce discours eut son effet, et saint Chrysostome sauva la vie à Eutrope. Mais quelques jours après, ayant eu l'imprudence de sortir de l'église pour se sauver, il fut pris et banni en Chypre, d'où on le tira dans la suite pour lui faire son procès à Chalcédoine, et il fut décapité.
Extrait tiré du premier livre du sacerdoce
Saint Chrysostome avoit un ami intime nommé Basile, qui lui avoit persuadé de quitter la maison de sa mère pour mener avec lui une vie solitaire et retirée. « Dès que cette mère désolée eut appris cette nouvelle, elle me prit la main, dit saint Chrysostome, me mena dans sa chambre, et, m'ayant fait asseoir auprès d'elle sur le même lit où elle m'avoit mis au monde, elle commença à pleurer et à me parler en des termes qui me donnèrent encore plus de pitié que ses larmes. « Mon fils, me dit-elle, Dieu n'a pas voulu que je jouisse longtemps de la vertu de votre père. Sa mort, qui suivit de près les douleurs que j'avois endurées pour vous mettre au monde, vous rendit orphelin et me laissa veuve plus tôt qu'il n'eût été utile à l'un et à l'autre. J'ai souffert toutes les peines et toutes les incommodités du veuvage, lesquelles certes ne peuvent être comprises par les personnes qui ne les ont point éprouvées. Il n'y a point de discours qui puisse représenter le trouble et l'orage où se voit une jeune femme qui ne vient que de sortir de la maison de son père, qui ne sait point les affaires, et qui, étant plongée dans l'affliction, doit prendre de nouveaux soins, dont la foiblesse de son.âge et celle de son sexe sont peu capables. Il faut qu'elle supplée à la négligence de ses serviteurs et se garde de leur malice; qu'elle se défende des mauvais desseins de ses proches; qu'elle souffre constamment les injures des partisans et l'insolence et la barbarie qu'ils exercent dans la levée des impôts.
« Quand un père en mourant laisse des enfants, si c'est une fille, je sais que d'est beaucoup de peine et de soin pour une veuve : ce soin néanmoins est supportable, en ce qu'il n'est pas mêlé de crainte ni de dépense. Mais si c'est un fls, l'éducation en est bien plus difficile, et c'est un sujet continuel d'appréhensions et de soins, sans parler de ce qu'il coûte pour le faire bien instruire. Tous ces maux pourtant ne m'ont point portée à me remarier. Je suis demeurée ferme parmi ces orages et ces tempêtes, et, me confiant surtout en la grâce de Dieu, je me suis résolue de souffrir tous ces troubles que le veuvage apporte avec soi.
« Mais ma seule consolation dans ces misères a été de vous voir sans cesse et de contempler dans votre visage l'image vivante et le portrait fidèle de mon mari mort : consolation qui a commencé dès votre enfance, lorsque vous ne saviez pas encore parler, qui est le temps où les pères et les mères reçoivent plus de plaisirs de leurs enfants.
« Je ne vous ai point aussi donné sujet de me dire que, à la vérité, j'ai soutenu avec courage les maux de ma condition présente, mais aussi que j'ai diminué le bien de votre père pour me tirer de ces incommodités, qui est un malheur que je sais arriver souvent aux pupilles; car je vous ai conservé tout ce qu'il vous a laissé, quoique je n'aie rien épargné de tout ce qui vous a été nécessaire pour votre éducation. J'ai pris ces dépenses sur mon bien et sur ce que j'ai eu de mon père en mariage : ce que je ne vous dis pas, mon fils, dans la vue de vous reprocher les obligations que vous m'avez. Pour tout cela je ne vous demande qu'une grâce : ne me rendez pas veuve une seconde fois Ne rouvrez pas une plaie qui commençoit à se fermer. Attendez au moins le jour de ma mort: peut-être n'est-il pas éloigné Ceux qui sont jeunes peuvent espérer de vieillir, mais à mon âge je n'ai plus que la mort à attendre. Quand vous m'aurez ensevelie dans le tombeau de votre père et que vous aurez réuni mes os à ses cendres, entreprenez alors d'aussi longs voyages et naviguez sur telle mer que vous voudrez, personne ne vous en empêchera. Mais pendant que je respire encore supportez ma présence et ne vous ennuyez point de vivre avec moi. N'attirez pas sur vous l'indignation de Dieu en causant une douleur si sensible à une mère qui ne l'a point méritée. Si je songe à vous engager dans les soins du monde et que je veuille vous obliger de prendre la conduite de mes affaires, qui sont les vôtres, n'ayez plus d'égard, j'y consens, ni aux lois de la nature, ni aux peines que j'ai essuyées pour vous élever, ni au respect que vous devez à une mère, ni à aucun autre motif pareil : fuyez-moi comme l'ennemi de votre repos, comme une personne qui vous tend des piéges dangereux. Mais si je fais tout ce qui dépend de moi afin que vous puissiez vivre dans une parfaite tranquillité, que cette considération pour le moins vous retienne, si toutes les autres sont inutiles. Quelque grand nombre d'amis que vous ayez, nul ne vous laissera vivre avec autant de liberté que je fais. Aussi n'y en a-t-il point qui ait la même passion que moi pour votre avancement et pour votre bien. »
Saint Chrysostome ne put résister à un discours si touchant, et, quelque sollicitation que Basile son ami continuât toujours à lui faire, il ne put se résoudre à quitter une mère si pleine de tendresse pour lui et si digne d'être aimée.
L'antiquité païenne peut-elle nous fournir un discours plus beau, plus vif, plus tendre, plus éloquent que celui-ci, mais de cette éloquence simple et naturelle, qui passe infiniment tout ce que l'art le plus étudié pourroit avoir de plus brillant? Y a-t-il dans tout ce discours aucune pensée recherchée, aucun tour extraordinaire ou affecté? Ne voit-on pas que tout y coule de source, et que c'est la nature même qui l'a dicté? Mais ce que j'admire le plus, c'est la retenr. inconcevable d'une mère affligée à l'excès et pénétrée de douleur, à qui, dans un état si violent, il n'échappe pas un seul mot ni d'emportement, ni meme de plainte contre l'auteur de ses peines et de ses alarmes, soit par respect pour la vertu de Basile, soit par la crainte d'irriter son fils, qu'elle ne songeoit qu'à gagner et à attendrir.