Notes et éclaircissements
Note XXXIV, page 352
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Garnier Frères (texte de 1828), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Voltaire, que j'aime à citer aux incrédules, pensoit ainsi sur le siècle de Louis XIV et sur le uôtre. Voici plusieurs passages de ses lettres ( où l'on doit toujours chercher ses sentiments intimes) qui le prouvent assez.
« C'est Racine qui est véritablement grand, et d'autant plus grand, qu'il ne paroît jamais chercher à l'être. C'est l'auteur d'Athalie qui est l'homme parfait. (Correspond. gén., t. VIII, p. 465.)
« J'avois cru que Racine seroit ma consolation, mais il est mon désespoir. C'est le comble de l'insolence de faire une tragédie après ce grand homme. Aussi après lui je ne connois que de mauvaises pieces, et avant lui que quelques bonnes scènes. (Ibid., t. VIII, p. 467.)
« Je ne peux me plaindre de la bonté avec laquelle vous parlez d'un Brutus et d'un Orphelin; j'avouerai même qu'il y a quelques beautés dans ces deux ouvrages; mais encore une fois vive Jean ( Racine) ! plus on le lit, et plus on lui découvre un talent unique soutenu par toutes les finesses de l'art : en un mot, s'il y a quelque chose sur la terre qui approche de la perfection, c'est Jean.i ( Ibid., t. VIII, p. 501.)
i La mode est aujourd'hui de mépriser Colbert et Louis XIV; cette mode passera, et ces deux hommes resteront à la postérité avec Boileau.i ( Ibid., t. XV, p. 108.)
« Je prouverois bien que les choses passables de ce temps-ci sont toutes puisées dans les bons écrits du siècle de Louis XIV. Nos mauvais livres sont moins mauvais que les mauvais que l'on faisoit du temps de Boileau, de Racine et de Molière, parce que dans ces plats ouvrages d'aujourd'hui il y a toujours quelques morceaux tirés visiblement des auteurs du règne du bon goût. Nous ressemblons à des voleurs qui changent et qui ornent ridiculement les habits qu'ils ont dérobés, de peur qu'on ne les reconnoisse. A cette friponnerie s'est jointe la rage de la dissertation et celle du paradoxe: le tout compose une impertinence qui est d'un ennui mortel. x (Ibid., t. XIII, p. 219).
« Accoutumez-vous à la disettedes talents en tousgenres, àl'esprit devenu commun et au génie devenu rare, à une inondation. de livres sur la guerre pour être battus, sur les fina: ces pour n'avoir pas un sou, sur la population pour manquer de recrues et de cultivateurs, et sui tous les arts pour ne réussir dans aucun.i (1bid., t. V1, p. 391.)
Enfin, Voltaire a dit, dans sa belle Lettre à milord Hervey, tout'ce qu'on a répété moins bien et redit mille fois depuis sur le siècle de Louis XIV. Voici cette lettre à milord Hervey, en 1740 :
« .. Mais surtout, milord, soyez moins fâché contre moi de ce que j'appelle le siècle dernier le siècle de Louis XIV. Je sais bien que Louis XIV n'a pas eu l'honneur d'être le maître ni le bienfaiteur d'un Bayle, d'un Newton. d'un Halley, d'un Addison, d'un Dryden; mais dans le siècle qu'on nomme de Léon X, ce pape avoit-il tout fait? N'y avoit-il pas d'autres princes qui contribuèrent à polir et à éclairer le genre humain? Cependant, le nom de Léon A a prévalu, parce qu'encourages les arts plus qu'aucnn autre. Eh ! quel roi a donc en cela rendu plus de services à l'humanité que Louis XIV? quel roi a répandu plus de bienfaits, a marqué plus de goût, s'est signalé par de plus beaux établissements ? Il n'a pas fait tout ce qu'il pouvoit faire, sans doute, parce qu'il étoit homme, mais il a fait plus qu'aucun autre, parce qu'il étoit un grand homme : ma plus forte raison pour l'estimer beaucoup, c'est qu'avec des fautes connues il a plus de réputation qu'aucun de ses contemporains; c'est que, malgré un million d'hommes dont il a privé la France, et qui tous ont été intéressés à le décrier, toute l'Europe l'estime et le met au rang des plus grands et des meilleurs monarques.
« Nommez-moi donc, milord, un souverain qui ait attiré chez lui plus d'étrangers habiles et qui ait plus encouragé le mérite dans ses sujets. Soixante savants de l'Europe reçurent à la fois des récompenses de lui, étonnés d'en
« Quoique le roi ne soit pas votre souverain, leur écrivoit M. de Colbert, il veut être votre bienfaiteur; il m'a commandé de vous envoyer la lettre de change ci-jointe comme un gage de son estime. Un Bohémien, un Danois, recevoient de ces lettres datées de Versailles. Guillemini bâtit à Florence une maison des bienfaits de Louis XIV; il mit le nom de ce roi sur le frontispice, et vous ne voulez pas qu'il soit à la tête du siècle dont je parle!
« Ce qu'il a fait dans son royaume doit servir à jamais d'exemple. Il charge: de l'éducation de son fils et de son petit-fils les plus éloquents et les plus savants hommes de l'Europe. Il eut l'attention de placer trois enfants de Pierre Corneille, deux dans les troupes, et l'autre dans l'Église ; il excita le mérite naissant de Racine par un présent considérable pour un jeune homme inconnu et sans bien; et quand ce génie se fut perfectionné, ces talents, qui souvent sont l'exclusion de la fortune, firent la sienne. Il eut plus que de la fortune, il eut la faveur et quelquefois la familiarité d'un maître dont un regard étoit un bienfait. Il étoit, en 4688 et 1639, de ces voyages de Marly tant brigués par les courtisans; il couchoit dans la chambre du roi pendant ses maladies et lui lisoit ces chefs-d'œuvre d'éloquence et de poésie qui décoroient ce beau règne.
Cette faveur, accordée avec discernement, est ce qui produit l'émulation et qui échauffe les grands génies. C'est beaucoup de faire des fondations, c'est quelque chose de les soutenir; mais s'en tenir à ces établissements, c'est souvent préparer les mêmes asiles pour l'homme inutile et pour le grand homme, c'est recevoir dans la même ruche l'abeille et le frelon.
« Louis XIV songeoit à tout : il protégeoit les académies et distinguoit ceux qui se signaloient ; il ne prodiguoit point sa faveur à un genre de mérite * à l'exclusion des autres, comme tant de princes, qui favorisent non ce qui est beau, mais ce qui leur plaît; la physique et l'étude de l'antiquité attirèrent son attention. Elle ne se ralentit pas même dans les guerres qu'il soutenoit contre l'Europe, car en bâtissant trois cents citadelles, en faisant marcher quatre cent mille soldats, il faisoit élever l'Observatoire et tracer une méridienne d'un bout du royaume à l'autre, ouvrage unique dans le monde. Il faisoit imprimer dans son palais les traductions des bons auteurs grecs et latins; il envoyoit des géomètres et des physiciens au fond de l'Afrique et de l'Amérique chercher de nouvelles connoissances. Songez, milord, que sans le voyage et les expériences de ceux qu'il envoya à Cayenne en 1672, et sans les mesures de M. Picard, jamais Newton n'eût fait ses découvertes sur l'attraction. Regardez, je vous prie, un Cassini et un Huyghens, qui renoncent tous deux à leur patrie, qu'ils honorent, pour venir en France jouir de l'estime et des bienfaits de Louis XIV. Et pensez-vous que les Anglois mêmes ne lui aient pas obligation ? Dites-moi, je vous prie, dans quelle cour Charles II puisa tant de politesse et tant de goût? Les bons auteurs de Louis XIV n'ont-ils pas été vos modèles ? n'est-ce pas d'eux que votre sage Addison, l'homme de votre nation qui avoit le goût le plus sûr, a tiré souvent ses excellentes critiques ? L'évêque Burnet avoue que ce goût acquis en France par les courtisans de Charles II réforma chez vous jusqu'à la chaire, malgré la différence de nos religions : tant la saine raison a partout d'empire! Dites-moi si les bons livres de ce temps n'ont pas servi à l'éducation de tous les princes de l'Empire? Dans quelles cours d'Allemagne n'a-t-on pas vu des théâtres françois ? Quel prince ne tâchoit pas d'imiter Louis XIV? Quelle nation ne survoit pas alors les modes de la France?
« Vous m'apportez, milord, l'exemple de Pierre le Grand, qui a fait naître les arts dans son pays et qui est le créateur d'une nation nouvelle; vous me dites cependant que son siècle ne sera pas appelé dans l'Europe le siècle du czar Pierre: vous en concluez que je ne dois pas appeler le siècle passé le siècle de Louis XIV. Il me semble que la différence est bien palpable. Le czar Pierre s'est instruit chez les autres peuples; il a porté leurs arts chez lui, mais Louis XIV a instruit les nations : tout, jusqu'à ses fautes, leur a été utile. Les protestants qui ont quitté ses États ont porté chez vous-mêmes une industrie qui faisoit la richesse de la France. Comptez-vous pour rien tant de manufactures de soie et de cristaux ? Ces dernières furent perfectionnées chez vous par nos réfugiés, et nous avons perdu ce que vous avez
i Enûn, la langue françoise, milord, est devenue presque la langue universelle. A qui en est-on redevable? étoit-elle aussi étendue du temps de Henri IV? Non sans doute : on ne connoissoit que l'italien et l'espagnol. Ce sont nos excellents écrivains qui ont fait ce changement; mais qui a protégé, employé, encouragé ces excellents écrivains? C'étoit M. de Colbert, me dire*- vous; je l'avoue, et je prétends bien que le ministre doit partager la gloire du maître. Mais qu'eût fait un Colbert sous un autre prince? sous votre roi Guillaume, qui n'aimoit rien, sous le roi d'Espagne Charles II, sous tant d'autres souverains ?
« Croiriez-vous, milord, que Louis XIV : réformé le goût de la cour en plus d'un genre? Il choisit Lulli pour son musicien, et àla le privilége à Lambert, parce que Lambert étoit un homme médiocre et Lulli un homme supérieur. Il savoit distinguer l'esprit du genie, il donnoit à Quinault les sujets de ses opéras; il dirigeoit les peintures de Le Brun; il soutenoit Boileau, Racine et Molière contre leurs ennemis: il encourageoit les arts utiles comme les beaux-arts, et toujours en connoissance de cause; il prêtoit de l'argent à Van-Robais pour ses manufactures; il avançoit des millions à la Compagnie des Indes, qu'il avoit formée; il donnoit des pensions aux savants et aux braves officiers. Non-seulement il s'est fait de grandes choses sous son règne, mais c'est lui qui les faisoit. Souffrez donc, milord, que je tâche d'élever à sa gloire un monument que je consacre encore plus à l'utilité du genre humain.
« Je ne considère pas seulement Louis NIV parce qu'il a fait du bier aux Francois, mais parce qu'il a fait du bien aux hommes: c'est comme homme et non comme sujet que j'écris; je veux peindre le dernier siècle, et non pas simplement un prince. Je suis las des histoires où il n'est question que des aventures d'un roi, comme s'il existoit seul, ou que rien n'existât que par rapport à lui; en un mot, c'est encore plus d'un grand siècle que d'un grand roi que j'écris l'histoire.
« Pellisson eût écrit plus éloquemment que moi, mais il étoit courtisan, et il étoit payé. Je ne suis ni l'un ni l'autre : c'est à moi qu'il appartient de dire la vérité. •