Préface, par Robert de Flers
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D'incomparables documents, confiés à notre ami P.-B. Gheusi, permettent aujourd'hui d'offrir au public le plus ardent et le plus chaste des romans vécus. Malgré cela, il ne saurait causer aucune déception. La grâce et le génie s'y sont donné rendez-vous. Un siècle écoulé en a respecté la fraîcheur. Les fleurs, depuis si longtemps coupées, entre les feuillets jaunis de l'herbier, n'ont perdu de leur parfum que ce qu'il convenait pour qu'il fût plus délicieux encore. A peine l'a-t-on respiré qu'aussitôt ressuscite un passé embelli d'émotions toutes neuves, aux aspects grandioses, un peu désuets, et dont l'énigme enfin déchiffrée, après tant d'hypothèses, de soupçons et de doutes accumulés au cours des années, nous ménage, en fin de compte, cette surprise merveilleuse et charmante : un scandale de pureté.
Les deux héros de cette aventure, jusqu'ici demeurée mystérieuse et qui va entrer dans l'his-
Le roman de l'Occitanienne
toire littéraire, sont M. de Chateaubriand et la comtesse de Castelbajac, née Léontine de Villeneuve, dont le véritable nom, jusqu'à ces derniers mois, avait été dissimulé, dans les Mémoires d'outre-tombe, sous celui de l'Occitanienne1. Il semble que Mlle de Villeneuve s'était donné elle-même cet harmonieux pseudonyme - en pensant à Toulouse, la plus grande ville de cette partie de la France, que le Moyen âge appelait Occitanie - et que la lyre et l'accent des troubadours emplissaient d'allégresse.
(1) L'Occitanie, dans la langue du moyen âge, désignait tout le pays où se parlait la langue d'oc. Le terme avait été remis à la mode par la curiosité que le romantisme naissant manifestait pour les lettres médiévales et pour l'art des troubadours. Les poètes des Jeux Floraux, rétablis à Toulouse au début du siècle et ranimés avec éclat par la Restauration, aimaient à s'en parer. Il était également familier à Chateaubriand, qui reçut le titre de maître ès Jeux Floraux en 1821, et à Mlle de Villeneuve, qu'il désignera dans l'histoire littéraire. On verra plus loin que c'est elle qui, dans sa première lettre à Chateaubriand, s'attribua le surnom de « l'Occitanienne ». Elle le méritait doublement puisqu'elle était née à Toulouse,. véritable capitale de l'Occitanie. ↩
En l'an 1829, M. de Chateaubriand, sans qu'il faiblit sous le poids d'aussi nombreux fardeaux, était chargé de grandeurs et d'amours. Au titre de pair de France, il joignait ceux de ministre d'État, de membre de l'Académie française et d'ambassadeur de S. M. le roi de France auprès du Saint-Siège. Ses amis sont au pouvoir. Il a eu sa guerre d'Espagne n et, grâce à l'élection du nouveau Souverain Pontife, Pie VIII, il vient d'avoir « son pape ». Ce n'est pas tout, il a obtenu son congé, ou plutôt un congé, qui lui permet de quitter Rome et de passer plusieurs mois en France. Il arrive à Paris dans les tout derniers jours de mai. Il fait sa cour au roi, éblouit la Chambre des pairs de phrases majestueuses et achète des chevaux anglais qu'il expédie à Rome. Non seulement M. de Chateaubriand resplendit au premier rang de l'État, mais ses soixante ans passés n'ont point écarté de lui les plus flatteuses adorations féminines.
Avant de s'éloigner de la ville des Césars, il a pris tous les arrangements pour que la jolie Mme Hortense Allart, qui s'était présentée à lui le jour de Pâques et qui, tout de suite, avait manifesté un vif désir de lui être agréable, pût venir le rejoindre sans tarder. A Paris, une autre admiratrice, la marquise de Vichet, le guette, le sourire aux lèvres et les yeux pleins de larmes. Il se prépare, en outre, au « grand plaisir » de retrouver Mme Récamier, qui, déjà quadragénaire, « était venue se brûler à un volcan éteint ». Quant à Mme de Chateaubriand, elle accompagnerait, à Paris, puis irait bientôt attendre à Nice son «magnifique scélérat d'époux », indulgente à lui-même et à ses « madames ».
Comment le grand vicomte n'eût-il pas été ravi? Malgré son âge, à cause de son âge peut-être, il s'abandonne à l'ivresse de plaire, au seul amour que, sans doute, il ait profondément éprouvé : l'amour d'être aimé. Le vieil enchanteur veut encore qu'on l'enchante. Il n'a point renoncé à donner au visage mobile du caprice les traits éternels de la passion; mais les mirages qu'il fait surgir à chaque tournant de sa route - et sa route tourne sans cesse - n'ont point suffi à masquer son véritable destin. Jeune, il aima dans les femmes les promesses de la gloire qu'il n'avait pas encore; vieux, il aima en elles la jeunesse qu'il n'avait plus. Jamais avec autant de splendide complaisance qu'en cette année 1829, il n'offrit à des « sylphides » choisies le plus somptueux et le mieux meublé des désenchantements. Une flamme nouvelle va l'éclairer d'une clarté brillante et douce.
Après quelques semaines passées à Paris, M. de Chateaubriand arriva vers la fin de juillet à Cauterets, où il devait faire une saison d'eaux; u comptait ensuite aller retrouver Mme de Chateaubriand sur les bords de la Méditerranée. Aucune inquiétude ne l'assiège. La cure s'annonce excellente; il fait de belles excursions, se croyant « dans les escarpements de la Sabine n. Il dépense « tous ses efforts pour être triste » ; mais il n'y parvient pas, et alors, naturellement, il est désolé. Il se console en composant « quelques strophes sur les Pyrénées i. C'est sur ces entrefaites qu'il lui arriva la touchante aventure dont il effleure le souvenir dans les Mémoires d'outre-tombe.
Voilà, écrit-il, qu'en poétisant je rencontrai une jeune femme assise au bord du Gave; elle se leva et vint droit à moi; elle savait, par la rumeur du hameau, que j'étais à Cauterets. Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue : la mystérieuse anonyme se dévoila ; patuit Dea.
J'allai rendre ma visite respectueuse à la naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me retirais, elle me voulut suivre; je fus obligé de la reporter chez elle dans mes bras. Jamais je n'ai été si honteux : inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie. Je me serais volontiers caché de vergogne parmi les ours, mes voisins. J'étais loin de me dire ce que disait Montaigne : « L'amour me rendroit la vigilance, la sobriété, la grâce, le soin de ma personne... » Mon pauvre Michel, tu dis des choses charmantes, mais à notre âge, vois-tu, l'amour ne nous vend pas ce que tu supposes ici. Nous n'avons qu'une chose à faire : c'est de nous mettre franchement de côté. Au lieu donc de me remettre aux estudes sains et sages par où je pusse me rendre plus aimé, j'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur; la spirituelle, déterminée et charmante étrangère de seize ans m'a su gré de m'être rendu justice : elle est mariée.
Qui était l'Occitanienne? On se le demanda pendant trois quarts de siècle. Peu d'années après l'apparition des Mémoires d'outre-tombe, en 1859, le comte de Marcellus, qui avait été le secrétaire d'ambassade et l'ami de Chateaubriand, écrivait, dans son livre Chateaubriand et son temps, quelques lignes dont la discrétion piqua, pour un temps, la curiosité de l'opinion. « Faut-il dire, insinuait M. de Marcellus, que malgré les réticences de l'auteur, il me semble que je pourrais nommer l'héroïne de l'aventure? » Puis le calme se fit autour de l'Occitanienne et ce n'est qu'en 1903 et 1904 que l'attention fut de nouveau attirée sur sa mystérieuse personne, à la suite de deux publications, celle de la correspondance de Chateaubriand avec la marquise de Vichet, qu'avait précédée celle de plusieurs fragments retrouvés à la Bibliothèque nationale, constituant une sorte de confession amoureuse, adressée à une jeune inconnue et que fit paraître en 1899, dans la Revue des Deux Mondes, un critique éminent, M. Victor Giraud. Celui-ci rattacha ces feuillets à l'épisode de l'Occitanienne. La question se trouvait ainsi posée avec une vivacité nouvelle et fut aussitôt discutée par des écrivains célèbres. Melchior de Vogüé pensait pouvoir identifier l'Occitanienne avec la marquise de Vichet. Supposition que devait reprendre plus tard, avec beaucoup d'ingéniosité, M. Gabriel Faure. Faguet inclinait vers l'hypothèse d'une passante de moindre importance : « Je parie, disait-il, pour la grisette. » L'abbé Pailhès, sans prendre parti dans le débat, croyait apercevoir sous le voile de l'Occitanienne une Mme de Vatry, née Hainguerlot. Plusieurs critiques en vinrent même à songer que l'Occitanienne aurait fort bien pu ne pas exister et que l'épisode des Mémoires d'outre-tombe n'était qu'une invention de Chateaubriand, désireux de faire collaborer son imagination à l'histoire amoureuse de son existence. Seul, M. Victor Giraud, avec une remarquable perspicacité, continua de croire à la réalité de l'Occitanienne.
Enfin, le 15 octobre 1923, sous la signature d'un érudit toulousain, M. L. de Santi, une petite revue parisienne : la Vie politique et littéraire, affirma qu'elle était en mesure de donner une titulaire à l'Occitanienne et que celle-ci n'était autre que Léontine de Villeneuve, depuis comtesse de Castelbajac, née en 1803 et appartenant à une des plus anciennes familles du Midi occitanien. Dans le Gaulois du 30 août dernier, M. Victor Giraud reprenait et précisait ces indications. Cette divulgation permit au Figaro - nous allons dire pourquoi - de publier le roman de l'Occitanienne et de M. de Chateaubriand, dont la première partie contient les Confidences de Léontine de Villeneuve et la seconde, soixante-dix lettres inédites de l'illustre écrivain. C'est la propre petite-fille de Mme de Castelbajac, la comtesse de Saint-Roman, femme d'infiniment de cœur et d'esprit, qui nous fit l'honneur de confier à notre journal ces précieux manuscrits. Nous allons expliquer comment Mme de Saint-Roman remplissait ainsi le plus touchant et le plus pieux des devoirs, circonstances qu'elle-même a bien voulu préciser dans un avant-propos.
C'est en 1849, dans le journal la Presse où les Mémoires d'outre-tombe achevaient de paraître en feuilletons, que Mme de Castelbajac, qui s'était mariée en novembre 1829 et qui était la plus tendre, la plus noble et la plus dévouée des épouses, put lire le fragment où Chateaubriand faisait allusion la rencontre de Cauterets, dont elle seule possédait le secret. Profondément émue par cette demi-révélation, Mme de Castelbajac écrivit, à diverses reprises, des notes, des explications justificatives, qui constituent le plus émouvant des examens de conscience. « En présence d'un passage des Mémoires d'outre-tombe, ma réputation à relever m'obligera peut-être, selon les circonstances, à appeler sur les lettres de M. de Ch... une publicité que je leur aurais refusée. Quelques lignes ayant étrangement dénaturé la vérité, je dois leur opposer les nombreuses pages d'une correspondance qui comprend des années. M. de Ch... démontrera ainsi, lui-même, ce qu'a été pour moi cette liaison d'âme à âme, si pure et si distincte du sentiment que le passage me concernant semble indiquer. » Et Mme de Castelbajac analyse et définit, avec une minutieuse sincérité : « Le génie, ce prestige qui semble venir du ciel, avait tourné ma tête et égaré mon cœur dans cette région de l'adoration où ne sauraient monter les amours terrestres. Les hommes doués exceptionnellement ont presque tous inspiré ces passions de l'âme. » Et ailleurs : « Mon âme avait été saisie par ce tourbillon de renommée et emportée dans une de ces sphères qui ne semblent pas appartenir à ce monde. Enfant, on m'avait fait brûler de l'encens devant cet autel, ne pouvant comprendre encore le dieu. Il se révéla tout à coup à la jeune fille qui sentit grandir en elle ce sentiment d'enthousiasme renvoyé par mille échos. » Ailleurs encore : « Je me jetai, cœur et âme, dans cette correspondance qui réalisait tous mes songes. Les lettres de M. de Ch... étaient charmantes; mais elles devaient exalter bien plus encore ce sentiment indéfinissable qui me semblait être descendu sur la terre sans quitter les cieux. Il était noble, il était pur ce sentiment, et si on lui eût donné le nom d'amour, c'eût été comme on le donne à l'amour filial, à l'amour fraternel, aux plus nobles passions humaines. »
Mme de Castelbajac ne s'en tint pas à ces notes éparses, et elle rédigea dans une suite de Confidences, où se manifeste à tous moments l'âme la plus pure et la plus noble, le récit de la fervente et chaste aventure qui, pendant quelques mois, unit son cœur à l'imagination de M. de Chateaubriand. Elle serra soigneusement dans un coffret les notes, les confidences et aussi les lettres du grand homme. Elle avait tout d'abord songé à les anéantir : « J'aurais donc, dit-elle, détruit ces lettres, après les avoir relues, la main sur ma conscience, sans un article inconcevable des Mémoires d'outre-tombe. Mais en présence de ces lignes, je me dois à moi-même de conserver cette correspondance, parce que là se trouvent explication, justification et mémoire vengée par la même plume qui a essayé, en quelques lignes, d'effacer tant de pages irrécusables et de dénaturer, au profit de je ne sais quel amour-propre ou ressentiment, ce qui pouvait être dit si noblement, si purement, sans risquer de laisser la vérité s'égarer. » Le coffret une fois fermé, Mme de Castelbajac désigna sa nièce, la duchesse de Reggio, et sa petite-fille, la comtesse de Saint-Roman, comme devant prendre connaissance, après sa mort, de son contenu et agir suivant ses instructions, qui étaient celles-ci : « Ces lettres pouvaient être publiées après un délai fixé; mais si jamais il arrivait qu'on vînt à supposer que c'était elle qui, dans les Mémoires d'outre-tombe, était désignée sous le nom de l'Occitanienne, la publication des lettres et des confidences devait être immédiate et complète. »
Le jour où la véritable personnalité de l'Occitanienne fut dévoilée par M. de Santi, la petite-fille de la comtesse de Castelbajac songea aussitôt à exaucer le vœu suprême de sa grand'mère. Elle voulut bien, pour l'aider à accomplir ce pieux devoir, choisir le Figaro. Nous tenons à lui en exprimer ici notre respectueuse gratitude.
Robert DE FLERS, de l'Académie française.