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L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand X. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 21 mars 1828, Paris

Lettres de Chateaubriand

X. Chateaubriand → [Léontine de Villeneuve], 21 mars 1828, Paris

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 3 min de lecture · p. 89–91 · chapitre 18 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

(Pour remettre à Mlle Adèle de...)

Paris, 21 mars 1828.

Votre lettre m'a affligé, elle est sérieuse et, à travers tout votre charme, quelque chose de triste se laisse sentir et deviner. Je ne vous aime point, dites-vous, et vous, vous m'aimez. Voulez-vous prendre le mot dans toute son étendue? Comment voulez-vous, d'abord, que j'exprime pour moi ce que je sens pour une femme que je ne connais pas? De la reconnaissance pour vos bontés, de l'attendrissement et de la réciprocité pour une amitié si simplement et si généreusement offerte, enfin un certain attrait indéfinissable qu'on éprouve toujours dans des relations de cœur et de confiance avec une jeune femme, voilà sincèrement ce que j'éprouve pour Léontine.

Veut-elle faire de tout cela quelque chose de dangereux, mais léger, qui compromettrait le bonheur de sa vie, quelque chose qui ne serait que passager pour moi, tandis qu'elle y mettrait toute son existence1? Il faudrait, à l'instant même, cesser de nous écrire. Je ne puis donner le bonheur à personne, parce que je ne l'ai pas ; il n'était pas de ma nature, il n'est plus de mon âge. Je me retire de la vie où vous entrez. Que feriez-vous d'un vieux compagnon de voyage qui vous laisserait au commencement du chemin? Mais ne vous êtes-vous pas fait des frayeurs imaginaires? Êtes-vous déjà en péril par quelques lettres d'un inconnu et, quand vous aurez vu cet étranger, ne rirez-vous pas de votre peur? Voyez, examinez bien les choses et croyez avant tout que je ne vous tromperai jamais, que jamais je ne me ferai un jouet du bonheur de personne.

(1) Dans sa dernière lettre, Mlle de Villeneuve s'était enhardie jusqu'à formuler un projet où elle mettait à la fois toute son imagination et tout son cœur. C'est celui sur lequel elle revient plusieurs fois dans ses Confidences. Elle ne se marierait pas : disposant d'une certaine fortune personnelle qui assurerait son indépendance, elle se retirerait comme dame résidente dans quelque couvent pareil à celui de l'Abbaye-aux-Bois. Là, entourée de toutes les convenances, elle pourrait voir souvent son illustre ami et continuer de vive voix l'intimité d'âme et d'esprit commencée dans la correspondance. Puis, quand les infirmités de l'âge empêcheraient Chateaubriand de lui rendre des visites régulières, elle irait le soigner, lui tenir compagnie, comme une nièce ou une fille d'adoption. (S. R.) ↩

Reste une chose. La sincère Léontine a, pourtant, dans sa lettre, manqué sur un point de sincérité. Elle n'a pas pu croire que je voulais lui dire : Léontine, votre inexpérience vous égare, vous êtes coupable en m'écrivant. Il est clair que ma phrase réservée répondait à ce que vous me disiez des desseins de vos parents. Eh bien ! je vais encore parler sans détours.

La religion, la morale, l'ordre recommandent le mariage ; un honnête homme ne peut parler que dans ce sens. Voilà ce que ma probité m'oblige de dire ; mais, d'un autre côté, l'indépendance absolue faisant le fond de mes goûts et de mon caractère, je m'abstiendrai toujours de répondre lorsqu'on m'interrogera, et je ne dirai jamais à Léontine : mariez-vous ! Je ne puis ni conseiller contre un devoir, ni vaincre une antipathie. Je ne cherche pas à descendre plus avant dans mon cœur. Tenons-nous-en là jusqu'au jour où vous prêterez votre jeune bras à mes vieux rhumatismes. Écrivez-moi. Vos lettres, je vous assure, sont ma vie.