Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand Épilogue : papiers de l'Occitanienne

Lettres de Chateaubriand

Épilogue : papiers de l'Occitanienne

Le Roman de l'Occitanienne et de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 185–199 · chapitre 82 sur 85

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : Plon-Nourrit, 1925, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

en octobre 1894.

Je confie ladite cassette à l'obligeance de M. Louis Deloume, en demandant à son amitié de vouloir bien la garder en dépôt, pour être remise, par lui, à ma petite-fille Pauline de Castelbajac, comtesse de Saint-Roman, cinq années après mon décès.

J'ai substitué ma petite-fille de Castelbajac à ma nièce, la duchesse de Reggio, née de Castelbajac. Mais le contenu de cette cassette pourra lui être communiqué. Elle ne contient aucune espèce d'objets de valeur, soit en argent ou en bijoux, soit en titres - mais seulement des papiers intimes, que j'ai voulu conserver ainsi, après moi.

Comtesse de Castelbajac, née de Villeneuve

II

- Je me suis demandé, à tous les âges, le nom qu'il fallait donner à ma passion pour M. de Ch..., née, en quelque sorte, avec moi. — C'était de l'adoration! avec son culte, son encens, son enthousiasme - un mysticisme (si l'on ose se permettre de s'exprimer ainsi) les yeux levés vers le ciel, d'où descend le génie de l'homme.

L'enfant, la jeune fille, la jeune femme se sont succédé pour donner le nom de suprême amitié à un sentiment unique, en qui se résumaient toutes les élévations du cœur. Il était l'ami de mon âme, cet inconnu qui s'était révélé à elle par des écrits admirables, puis par des lettres, adressées, elles aussi, à une inconnue.

Et lorsque, au soir de sa vie, cet illustre vieillard s'est trouvé rapproché de moi durant bien peu de temps, je me suis inclinée devant lui avec la même adoration intellectuelle, devenue seulement une amitié capable des plus nobles dévouements. Mais, devant Dieu, elle est coupable d'avoir abaissé jusqu'à la créature ce qui n'est dû qu'à la Divinité.

La femme mariée a pu garder ce qu'elle a continué à nommer « sa passion », tout en aimant d'amour le mari à qui elle s'est engagée dans toute la plénitude et la douceur d'un sentiment béni du ciel.

L'exceptionnelle amitié a cependant conservé une place dans l'imagination qu'elle avait si longtemps absorbée. Et, plus tard, elle a excusé en l'ami ce qu'elle n'aurait point pardonné à un homme qui lui eût inspiré d'autres sentiments. (Allusion au « Dans mes bras » des Mémoires d'outre-tombe.)

III

Je comptais laisser dans l'ombre et anéantir après moi ces souvenirs de jeunesse, jugés du haut de ma raison avec le désenchantement de l'âge et dont j'étais cependant bien loin de croire avoir à rougir.

Mais, en présence d'un passage des Mémoires d'outre-tombe, ma réputation à relever m'obligera peut-être, selon les circonstances, à appeler sur les lettres de M. de Ch... une publicité que je leur aurais refusée...

Qu'on lise cette correspondance : j'en appelle hautement de M. de Ch... à M. de Ch... Ces lettres sont le démenti le plus formel de son récit. Qu'on lise aussi celles adressées, à de longs intervalles, à la femme mariée, lettres qui sont le reflet de l'estime et du respect.

Comment se fait-il qu'une femme ainsi jugée se trouve être la seule compromise par les Mémoires de M. de Ch...? L'explication se cacherait-elle dans ces derniers mots du passage des Mémoires : « Elle est mariée ! » - ressentiment jaloux de l'amour-propre d'un vieillard?

Quelques phrases de ses lettres pourraient le faire supposer, ainsi qu'un mot, dont je me souviens.

Lorsque, en 1838, M. de Chateaubriand devint un instant, à Toulouse, l'hôte de notre foyer, il ne retrouva plus la jeune fille aux folles imaginations, mais une femme mariée, calme et pleinement heureuse, qui tendit sans rougir à l'ami des temps passés une main qu'il n'avait jamais serrée. Il la prit et lui dit : « Ah ! comme votre mari est bien ! et comme vous devez l'aimer ! » On lui répondit : « Oui. »

Mais pourquoi ne pas attribuer plutôt l'inconcevable page aux souvenirs confus de la vieillesse, à cette décadence survenue dans les dernières années de M. de Ch..., qui frappait si douloureusement ceux qui retrouvaient le flambeau du génie changé en une flamme toujours prête à vaciller?

Et l'on sait qu'il a revu, retouché, remanié ses Mémoires jusqu'à la fin de sa vie, aux grands regrets de ses amis.

Quoi qu'il en soit, cette page existe. Et tôt ou tard elle ne manquera pas d'attirer l'attention de ceux qui veulent tout connaître de la vie des hommes illustres. Je ne suis pas nommée... Mais la curiosité n'en sera que plus excitée. Déjà M. de Marcellus m'a devinée et presque désignée, me calomniant sans s'en douter.

Mais si je consens à rester, moi vivante, sous le poids de ces appréhensions, ma mémoire ne doit pas leur être livrée.

Voici, maintenant, pourquoi j'ai choisi ma nièce, la duchesse de Reggio, née de Castelbajac, pour remettre entre ses mains cette correspondance et les instructions qui l'accompagnent.

D'abord, j'ai toute confiance en sa discrétion, comme en son attachement si tendre et si dévoué. Mais, je veux aussi qu'elle puisse cesser de s'étonner de ce passage des Mémoires d'outre-tombe, qui a dû lui paraître étrange, si elle a pensé qu'il pouvait me concerner. C'est donc non seulement une explication, mais une justification qu'elle trouvera ici et plus encore dans les lettres de M. de Ch...

Secondement, j'y joins des instructions, comme je viens de le spécifier, relatives à ces lettres. - Je lui demande de les cacheter, après en avoir pris connaissance elle seule; et puis de les déposer chez un notaire de Paris, pour être rendues à ma famille, après vingt ans (ou plutôt après dix ans). En disant ma famille, c'est Mme de Saint-Roman et sa mère que je dé-Signe.

Mais si, dans un écrit imprimé quelconque, mon nom venait à être découvert et prononcé, je demande à ma nièce d'informer ma famille de ce dépôt, en disant que le soin de ma réputation exige que les lettres de M. de Ch... soient connues, précédées des pages explicatives que j'ai dû y joindre, lesquelles sont contenues sous cette enveloppe, réunies à celles-ci qui sont les plus importantes.

Comtesse de Castelbajac, née de Villeneuve

Juin 1868 (recopié).

Si, par des circonstances que je ne peux prévoir, ma nièce de Reggio trouvait opportun de communiquer ce dépôt à ma famille avant les dates indiquées..., je l'y autorise ; mais je préfère de beaucoup que ce ne soit qu'après dix ans.

IV

Retour sur le passé

A. - Je voulais brûler cette correspondance (souvenirs des folles imaginations de ma jeunesse) malgré l'intérêt qui s'y rattache au point de vue littéraire. Tout ce qui vient d'un écrivain illustre, comme l'est et le sera toujours M. de Ch..., semble devoir appartenir à la postérité. N'importe; comme mon nom vient s'y confondre, j'aurais anéanti ce qui pouvait me donner une célébrité dont je n'ai nul désir. Après la vie, lorsqu'on n'est plus rien, si ce n'est une âme devant Dieu, ce qui se nomme renommée sur la terre est semblable au souffle du vent perdu dans l'infini. Si j'ai rêvé dans mon jeune âge, cette jeunesse elle-même, mon âge mûr et ma vieillesse se sont absorbés dans le sentiment le plus vif, le plus doux, le plus constant et le plus fort ! Sentiment béni du ciel par le mariage, union sainte, rompue ici-bas pour se retrouver là-haut parmi les béatitudes promises ; sentiment qui dissipa les songes, comme le soleil fait disparaître les brumes du point du jour.

J'aurais donc détruit ces lettres, après les avoir relues, la main sur ma conscience, sans l'article inconcevable des Mémoires d'outre-tombe. Mais en présence de ces lignes, je me dois à moi-même de conserver cette correspondance, parce que là se trouvent explication, justification et mémoire vengée par la même plume qui a essayé, en quelques lignes, d'effacer tant de pages irrécusables et de dénaturer, au profit de je ne sais quel amour-propre ou ressentiment, ce qui pouvait être dit si noblement, si purement, sans risquer de laisser la vérité s'égarer.

Si on lit les lettres de M. de Ch..., on devinera ce qu'était cette femme, s'exaltant jusques aux dernières limites de la raison, précisément parce que ses sentiments ne ressemblaient en rien à l'amour et qu'ils tenaient de cette mystique adoration qui en éloigne à la fois la pensée et la crainte... Pour comprendre ces admirations passionnées, il faut rétrograder jusques aux sentiments de ce siècle. Après avoir éveillé les enthousiasmes religieux, littéraires et politiques, il avait, en quelque sorte, déifié le génie. Parmi ses idoles, aucune n'avait été placée aussi haut que M. de Ch..., réunissant en lui toutes les gloires.

Mon âme avait été saisie par ce tourbillon de renommée et emportée dans une de ces sphères qui ne semblent pas appartenir à ce monde. Enfant, on m'avait fait brûler de l'encens devant cet autel, ne pouvant comprendre encore le dieu.

Il se révéla tout à coup à la jeune fille qui sentit grandir en elle ce sentiment d'enthousiasme renvoyé par mille échos ; car on était à une époque (après la Restauration) où les luttes politiques avaient grandi encore une célébrité hors ligne. Je dévorais écrits et livres de M. de Ch..., et l'auteur devint pour moi un ami inconnu à qui je parlais au dedans de moi-même.

Je lui avais si souvent écrit en fiction qu'il me sembla tout simple, après bien des années, de prendre un jour la plume pour m'adresser à lui réellement. Ce fut en 1827. La politique, qui jouait en ce moment un si grand rôle, dicta cette première lettre destinée à être suivie de tant d'autres, des deux côtés.

Je me jetai, cœur et âme, dans cette correspondance qui réalisait tous mes songes. Les lettres de M. de Ch..., écrites de France et d'Italie, étaient charmantes; mais elles devaient exalter bien plus encore ce sentiment indéfinissable qui me semblait être descendu sur la terre sans quitter les cieux. Il était noble, il était pur, ce sentiment, et si on lui eût donné le nom d'amour, c'eût été comme on le donne à l'amour filial, à l'amour fraternel, aux plus nobles passions humaines.

Moi, je l'appelais l'amitié - et c'était elle ! Malgré son exaltation, elle laissait le calme de la conscience. Rien n'éveillait des scrupules ; rien ne venait me troubler par l'ombre d'un remords... si ce n'était le mystère ; mais il me semblait être en possession d'un trésor, dont mes yeux étaient jaloux ! Et, cependant, ce que je lui disais, je le disais tout haut et à tous. En me parlant de lui, on le nommait mon ami.

Ah ! l'amour, je l'ai connu plus tard et par un autre! Dieu l'a fait entrer dans ma vie et dans mon cœur le jour où j'ai courbé mon front rebelle sous le joug sacré du mariage, repoussé si longtemps par mon aveugle imagination. Alors, j'ai compris combien le rêve était dépassé. La partie la plus éthérée de mon âme, regardant en arrière, a peut-être souri avec complaisance à l'innocence du songe. Mais tout mon être s'est réuni pour bénir le Créateur qui rend l'Eden à l'homme et à la femme, lorsqu'ils s'aiment uniquement, comme à l'aurore de l'humanité.

Sans les Mémoires d'outre-tombe, j'avais l'intention de tout confier à mon mari dans nos vieux jours : à lui qui pouvait si bien établir une comparaison entre les plus vifs sentiments de mon cœur et une exaltation de tête pour un vieillard illustre. J'aurais peut-être mieux fait de suivre ma première impulsion et, sûre de sa confiance en moi, de m'appuyer sur ses conseils en présence de cette publication, dont on pouvait si bien combattre l'effet.

B. - (1869). - Dès ma première jeunesse une inspiration hardie m'avait fait dédaigner les voies ordinaires de la vie, prétendant me créer une destinée exceptionnelle. Mais je n'osais plus l'espérer, lorsqu'un jour le rêve devint une éblouissante réalité.

Consacrer mon existence au génie le plus illustre de mon siècle; renoncer pour cette amitié glorieuse au sentiment vers lequel la jeunesse vole de toutes ses ailes, en le remplaçant par un sentiment dégagé des liens terrestres; n'avoir rien à céder de ce que garde l'honneur et, dans un dévouement complet, conserver le droit de porter le front haut, même en abandonnant sa famille, - voilà ce qui fut offert à ce vieillard de soixante ans, au moment des adieux.

Et voilà aussi la signification de la phrase d'une des lettres de M. de Ch..., écrite après son départ de Cauterets : « Un couvent auprès de moi eût été un roman digne de ma vie... »

Cette phrase répond à tout ; et rien ne saurait être plus explicite pour détruire par l'histoire la fiction du passage des Mémoires.

Quelquefois, j'en viens à me demander si ce passage ne doit pas être appliqué à une autre personne? Il s'agit d'une enfant de seize ans... Et l'on peut voir, par la correspondance, dès son début, que M. de Ch... avait su, par mon cousin, M. de Cambon, que ses lettres s'adressaient à une femme de vingt-deux ans.

Mais, même pour cette inconnue, la scène, telle qu'elle est présentée, ne semble pas possible.

Après la mort de Chateaubriand