Lettres de Chateaubriand
Léontine de Villeneuve → Auguste de Cambon, Décembre 1827
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LETTRE DE Mlle DE VILLENEUVE A M. DE CAMBON
Décembre 1827.
Je désirais vous voir avant votre départ, Monsieur, afin de vous remettre mes mandats. Vous êtes doublement mon député puisque je suis Toulousaine et votre cousine ; vous ne devez donc pas être étonné que je m'adresse à vous ; mais vous le serez peut-être en apprenant de quelle affaire il s'agit Je ne prétends toucher à aucune question politique, quoique, dans ce siècle, grands et petits se croient tous législateurs ; encore moins vous donner des conseils sur la marche à suivre, quoique les ignorants aient maintenant une terrible tendance à vouloir imposer leurs opinions. Je suis aveuglément tranquille sur les intérêts de notre département, puisqu'ils ont été remis entre vos mains et e le serais aussi sur ceux de la France, si les mêmes garanties se répétaient et venaient nous rassurer contre l'avenir.
Qu'ai- e donc à demander à un député? Je viens le prier de faire une visite de ma part à un homme célèbre qui n'a jamais entendu parler de moi, mais auquel je ne veux pas absolument rester tout à fait inconnue. Nommez ce désir une folie, une fantaisie, un caprice... je m'y soumets. Rappelez-vous seulement combien l'enthousiasme que m'inspire le plus illustre des écrivains ressemble au vôtre et ne me jugez pas ensuite trop sévèrement.
Il importe cependant bien peu à M. de Chateaubriand d'apprendre qu'il existe, au fond d'une province, encore une admiratrice de son beau talent. Je compte donc aussi beaucoup sur vous pour me faire valoir à ses yeux et pour dire, bien mieux que moi-même, tout ce que je pense comme vous. Néanmoins, afin de ne pas compromettre votre gravité de législateur en la rendant complice d'une étourderie de jeune femme, je joins à ma lettre un petit billet qui rejettera tout sur moi. Il n'est point cacheté, afin que vous puissiez le lire.
A présent, je vous demande presque le secret ; la moindre singularité peut devenir ridicule dès qu'on la répète et qu'on la dénature. Ce sont deux limites bien rapprochées et il est toujours plus prudent d'éviter tout ce qui peut nous entraîner vers ce point qu'on dépasse si souvent sans s'en douter. Je me flatte, pourtant, d'être comprise par vous ; mais il n'en serait pas peut-être de même de tout le monde.
Veuillez, mon cousin, croire à tous les sentiments d'estime et d'attachement que je vous avais voués par tradition, avant que j'eusse été dans le cas de vous apprécier par moi-même.
Léontine.