Lettres de Chateaubriand
XXX. Chateaubriand → Léontine de Villeneuve, 18 février 1829, Rome
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XXX
(Pour remettre à Mlle Léontine de...)
Et moi aussi, j'ai attendu vos lettres. En voici enfin une du 18 janvier, et une lettre qui me tourne la tête. Ce mot que vous prononcez et que vous ne comprenez pas, ce mot qui n'est plus de mon âge, nous en parlerons, quand je vous verrai, cette année ; car je vous verrai.
Alors, si je détruis tout par ma présence, vous ne m'écrirez plus, je ne serai plus l'objet inconnu de vos rêves, je ne vous écrirai plus à mon tour ; mais je relirai les lettres que vous m'écriviez quand vous m'aimiez comme l'ouvrage de votre imagination, quand vous m'animiez de votre jeunesse et de votre vie.
Savez-vous que, si vous continuez à me dire tout ce que vous me dites, je serai tenté de vous enlever, de vous emporter avec moi en Italie? Mais comment remplir le souhait adressé à cette Délie que vous citez? Comment m'aimer un moment pour moi-même? Vous chargerez-vous de cela, quoi que je dise et quoi que je fasse? Songez-y bien. Vous ne savez pas à quoi vous vous engagez.
La mort presque subite du pape me retiendra ici un peu plus que je ne le comptais ; je ne serai libre qu'un mois après Pâques. Tout cela me mène aux eaux pour vous voir. Comme je vous l'ai déjà dit, si vous n'êtes pas aux eaux cette année, vous serez quelque part. N'importe; je vous chercherai et je vous verrai. Soyez tranquille ; eussé-je mille couronnes à espérer, je les mettrai toutes à vos pieds.
Vous vouliez une réponse avant quinze jours ; cela n'a pas été possible : votre lettre est arrivée trop tard. Je vous porterai des bracelets pour vous remercier de ceux que vous avez inventés.
Écrivez-moi souvent de ces tendres lettres. J'aime ma Léontine comme une de ces fleurs1 qui font la parure et la consolation de l'hiver. J'ôte le gant que j'avais demandé la permission de baiser respectueusement.
(1) Il est intéressant de rapprocher cette phrase de celle-ci qui se trouve dans les Mémoires : « J'ai laissé s'effacer l'impres. sion fugitive de ma Clémence Isaure ; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice d'une fleur. » (S. R.). ↩